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10 Janvier 2008
Me voilà obligé de tenir un double journal, un du jour, pour marquer les événements marquants, et l'autre rétrospectif, puisque pendant trois ans, j'ai cessé de consigner, et que d'autre part, avec le recul, certains événements prennent un sens plus profond, qui appelle de nouveaux commentaires. J'ai écrit pas mal de choses pendant cette période, dont quelques œuvres inachevées, mais je ne pouvais plus me pencher sur moi-même, et exécuter cette sorte d'examen de conscience destiné à laisser des traces de l'expérience supramentale qui continue son œuvre en moi. En ce moment même, j'hésite entre revenir en arrière, ou célébrer ce qui se passe depuis le 2 Janvier. Allons-y, c'est tout frais et merveilleux. Est-ce une loi de synchronicité, toujours est-il que je prends parfois de nouveaux départs dans le signe du Capricorne, puisque ma première big illumination a eu lieu le 27 décembre 67, l'obtention définitive du Soi le 4 janvier 74, la descente du supramental à partir du 10 janvier 1977. Or, c'est le 2 janvier 2001 qu'a commencé l'enfer de l'enfer, et pour être tout à fait franc, je ne m'en suis remis qu'en novembre 2006. (On trouvera plus tard le journal assez détaillé de cet enfer au carré (écrit à la main), et qui sera porté à la connaissance des zorrobindiens afin de dégoûter les nouvelles grenouilles de bénitier de sortir de leur mare).
Or voici que le 2 janvier 2008, je me réveille en Indonésie, dans mon nouveau pavillon, dans un état extraordinaire. J'étais arrivé la veille de France, fatigué il est vrai, et donc mon premier jour est merveilleux. Je ne sais pas ce qui s'est passé dans le sommeil, mais je me lève avec le décalage horaire à 4 heures de l'après-midi, et j'ai l'impression d'avoir carrément de nouvelles perceptions physiques. Tout est clair, agréable, le corps est content, j'ai l'impression d'être un enfant, je perçois une force bienveillante dans l'existence, tout mon corps exulte. Le mental est calme, et l'ensemble de la personne est comme entrée dans un nouveau monde, que je croyais, naturellement, perdu. (Je vais avoir cinquante-huit ans, ce qui est une expression fausse, puisqu'ils sont derrière moi et donc concrètement perdus).
Et depuis, cela fait donc une semaine, je me réveille comme un bébé, sans tension, dans un état de plénitude physique incroyable. Je ne sais combien cela va durer, peut-être que les huit ans difficiles, (dont l'hiver 2001 où trois attaques consécutives de la mort, sous différentes formes, ont échoué), de 98 à 2006 ont enfin porté des fruits. Peut-être que mes trente ans de trituration permanente débouchent enfin sur quelque chose, peut-être que ce n'est qu'une étape avant de replonger dans des tempêtes. Pour le moment, je n'en sais rien. Mais le corps s'habitue vraiment au supramental, et le «mental physique», en tout cas le principe qui déclenche la dégradation physique et appelle la mort, ne profite plus de la nuit pour se «refaire». Depuis treize mois, cela allait mieux, mais depuis une semaine c'est carrément déconcertant: c'est comme si j'avais remonté le temps loin en arrière, sauf peut-être sur le plan sexuel, puisque ce que je sens comme une «régénération» n'a pas excité davantage mon désir. Mais je me sens comme quand j'avais 7 ou 8 ans, c'est comme l'état d'avant la chute. Je suis spontané, sans aucune crainte en arrière-plan, je bois littéralement chaque instant comme un nectar, dans l'innocence totale, sans rien en attendre de particulier et je reste intégralement moi-même. Je n'en reviens pas. Autant dire que les sanglots profonds de 2002 et 2003 où des voix intérieures me disaient «le corps n'est pas fait pour ça» en pleine descente de force supramentale, comme pour obstruer définitivement le chemin, sont loin. Je suis dans une phase où je crois que c'est possible de vivre avec le supramental en action permanente dans le corps, ce qui est maintenant le cas, avec des variations très conséquentes, sans être malheureux, sacrifié, sur des charbons ardents.
Peut-être faut-il trente ans de «débroussaillage» pour s'habituer, peut-être certains mettront-ils plus de temps, d'autres moins, en tout cas, si cela dure, je pourrai à nouveau présenter le yoga supramental comme j'aime le faire, non seulement un sacrifice et une nécessité évolutive, mais un prolongement paradoxal de la nature humaine entrant peu à peu dans autre chose, avec un corps qui s'habitue à brûler froidement, et une personnalité qui se délecte de ce qui arrive, comme si cela avait toujours été prévu pour qui supporterait le passage, c'est-à-dire, pour le moment, la torture. Non que je veuille donner raison à Satprem, avec lequel je ne partage aucunement la vision du monde, mais parce que lui et moi sommes passés par là. Lui en continuant de s'acharner contre l'humain, à monter en épingle son cri, sa révolte, moi en aimant tout inconditionnellement, convaincu que le Divin viendrait à bout de l'ignominie, sur laquelle je n'ai pas à renchérir, car ce serait du temps perdu pour le yoga. Mais nous avons bigrement souffert l'un et l'autre, moi je m'en vante beaucoup moins, car j'ai «résolu» en profondeur le principe de négation, grâce à des immersions longues et absolues dans des états de conscience que Satprem ne semble jamais avoir connus, premièrement parce qu'il ne les mentionne pas, et surtout parce que cela l'aurait définitivement libéré de son cri inutile, de sa révolte redondante et infantile, et de son manichéisme, qui saute à la gorge du lecteur à chaque feuille. Néanmoins, chacun fera le travail supramental avec les moyens du bord, et il n'y a rien à redire sur le cas Satprem, je voulais juste signaler pour ceux qui n'ont pas une grande dextérité intellectuelle, après tout chacun est ce qu'il est, qu'il n'y a pas lieu de considérer Satprem comme un modèle, et s'imaginer qu'il faut «voir les choses comme lui» pour être apte au yoga. C'est la culture du web qui m'a suggéré que certains ont pris le train en marche, en sautant dedans, et qu'ils se sont précipités sur une certaine image du supramental, incomplète.
Une fois de plus, j'ai l'impression que Lao-Tseu veut s'exprimer à travers moi, et qu'il insiste pour affirmer qu'on ne saute pas aux derniers barreaux de l'échelle sans se casser la figure. Il faut respecter les marches inférieures, et même si, par habileté, on parvient à monter en ne prenant le premier appui qu'au troisième ou quatrième barreau grâce à un bel élan, comme le ferait un alpiniste chevronné, le stratagème de sauter les marches pour monter plus vite possède néanmoins des limites sur tout escalier qui se respecte (c'est vrai que ça réussit avec les mini-escabeaux qu'on peut même vaincre à saute-montons). Mais le supramental est une nouvelle révélation: autant rester fidèle à l'adage fondateur de Sri Aurobindo: mon yoga commence là où s'arrêtent les autres. Ce qui veut probablement dire qu'il faut ratisser très large pour avoir une vision panoramique du Spirituel, ressentir ses aspects parfois différents, avant de croire que le supramental va remplacer tout ça. Se jeter dans l'aurobindisme comme s'il était sorti de rien, tout en s'entichant du premier témoin cautionné par la légende de Mère, autrement dit Satprem, me paraît être une voie de garage, et je ne vois guère que la lecture approfondie de Sri Aurobindo et de Mère pour compenser la dimension tragique dans laquelle Satprem a voulu embarquer tout le monde. Je m'en expliquerai encore quelques paragraphes plus loin, en ce moment, j'ai l'impression d'écoper sur le navire et de faire la course contre le naufrage. Ecopons, car une polémique entre les enfants de Mère me paraît indigne de ce que nous avons tous compris du vrai «nouveau monde», nous qui avons la chance d'être épargnés par notre aspiration lucide des contrefaçons mielleuses de l'avenir que le Nouvel-Age nous propose. Alors se jeter à la figure des appréciations sur Satprem, soit pour le défendre outre mesure (il n'a jamais prétendu être parfait), soit pour le remettre en question en «révélant des contradictions ou des décalages», sont deux attitudes qui, premièrement, n'entament en rien le vrai travail qu'il a accompli, et qui demeure un secret entre Mère et lui, prêt au martyre pour continuer son œuvre, et deuxièmement, parce que prétendre «cerner» Satprem n'amènera personne plus près du supramental.
Or l'ouverture au supramental doit être le seul but des aurobindiens, laissons les commentaires polémiques aux vendeurs de paroles fleuries, aux salons branchés, aux supporters déçus par leur club...
On peut faire ce yoga en accord avec toutes choses, et c'est même comme cela qu'il marche le mieux. Qu'on se souvienne de Sri Aurobindo voyant monter le nazisme dans ses poèmes de 1938, et continuant imperturbablement son travail, sans se laisser prendre dans des réactions ou jugements inutiles sur cette résistance. On sait que l'humanité ne vaut pas un clou, mais on l'accepte, et on ne prend pas prétexte de l'histoire mondiale ou de ses relations personnelles pour toujours «revenir» sur l'incurie humaine, ce qui, excusez-moi du peu, n'a vraiment rien à voir avec l'homme nouveau. Alors Satprem a-t-il manqué un épisode de son yoga, qui aurait fini par avoir raison de ses ambitions? Il est permis de s'interroger, non pas pour critiquer l'homme, je n'ai jamais vu personne se consacrer autant à faire de son mieux, mais pour expliquer son départ prématuré. Il n'y a pas d'autre mot, pour quelqu'un qui attaque la mort de front depuis 25 ans, et qui détaille son combat, et qui s'en va quand même à un âge «normal» pour notre époque. Puisque nous formons tous une bande de gens très perspicaces pour être parvenus jusqu'à Sri Aurobindo et Mère, indissociables, je vous imagine en train de vous demander pourquoi il n'a pas «tenu» plus longtemps. Il y a naturellement deux perspectives à cette question, qui se complètent, sans compter celles que vous pouvez inventer si ce «départ» vous affecte. La première est que la mort du corps physique, c'est quelque chose d'inéluctable, et que le travail du supramental ne cherche pas à créer un «corps de gloire», mais à le transformer de l'intérieur, atome par atome, ce qui est peut-être (mais je ne peux pas en apporter la preuve formelle) une autre entreprise que celle que nous avons vu réussir avec Ramalingam et Babaji, et le mythe des maîtres ascensionnés. Alors si Satprem et Mère ont vécu quelque chose de «différent», il n'y a pas de préalable, le but est connu, mais l'échec est inévitable. Il y a une telle distance entre l'intention et sa réalisation, une telle difficulté à vaincre l'obstacle, que le processus terrestre général commence, sans aboutir immédiatement au résultat escompté.
La deuxième perspective, qui complète la première, c'est que Satprem n'a peut-être pas vraiment su comment s'y prendre, dépassé par le travail et son enjeu, et qu'il a commis quelques erreurs. Je donne donc mon opinion là-dessus, car j'ai commencé le travail dans le corps sept ans avant lui, en janvier 1977, ce qui fait probablement de moi le plus ancien «yogi supramental» vivant sur la terre à l'heure actuelle, et comme seul le semblable connaît le semblable, mon opinion a forcement une certaine valeur. Dans les grandes lignes seulement, avec cette marge d'erreur qui provient du fait que je n'ai jamais pu serrer la main de Satprem puisqu'il ne me l'a jamais tendue. Il n'est pas question pour moi de prétendre donner un compte juste, avec les décimales en quelque sorte, car il m'appartient moins de parler de l'homme que de juger son attitude dans le cadre de la «descente du supramental», dont il a repris le flambeau après la disparition de Mère.
Satprem croyait encore diablement à la souffrance, il pensait encore que les choses eussent dû être autrement, ce qui est contraire aux premières grandes immersions dans le mélange de shakti et de conscience supramentales, qui me semblent guetter tout évoluteur faisant une expérience décisive pour la terre. Ces expériences d'immersion dans un absolu qui contient à la fois le Brahman et la Manifestation sur le même plan ondulatoire, constituent justement la preuve qu'il y a quelque chose au-delà du Soi et du Surmental, qui unit absolument tout dans la même dimension. Il y a même plusieurs couches dans cette révélation, mais elles se tiennent toutes. Le champ physique de cette dimension a été décrit par Mère dans un des premiers agendas, et je confirme que cette expérience existe, et peut durer plusieurs heures d'un véritable «voyage». L'ensemble de la vie, depuis des temps immémoriaux, est perçu comme un mouvement qui est à chaque instant au maximum de ses possibilités, mais il ne s'agit nullement d'une représentation mentale non-dualiste. C'est un fait qui est perçu par le moi comme une réalité allant de soi, imprescriptible, et sur laquelle il sera par la suite inutile de revenir. C'est donc une sensation de l'âme, qui traverse le mental, et perçoit par le corps physique l'essor de toute la Manifestation vers le Divin, d'autant que la shakti à ce moment-là en profite pour faire tournoyer les atomes des cellules, ou pour adombrer le cervelet ou descendre par le sommet du crâne. Nul être humain ne peut s'attendre à voir les choses comme cela, et l'expérience qui lui ressemble le plus, mais qui traîne quand même à une année-lumière derrière, c'est un trip de mescaline. (Je n'en ai pris qu'une fois, c'est ce qui se rapproche le plus.) Je compare avec la drogue, pour bien qu'on comprenne qu'on n'est pas là dans le domaine du mental, mais dans celui de la perception pure, qui comprend des procédures de conscience physique, et de nouvelles sensations corporelles, comme une extension du présent qui semble toucher le plus loin passé dans une harmonie parfaite. La seconde couche qui délivre du fardeau d'être humain, c'est Vasudeva, que Sri Aurobindo a expérimenté en prison à Alipore, et qui n'a pas cessé de me tomber dessus, pendant des heures, à peu près une fois par quinzaine ou par mois pendant mon passage à Auroville, la première moitié de 1978. Les deux derniers trimestres de cette même année, j'y étais encore, mais j'avais déjà buté sur des résistances maoussescostauds, et le travail se faisait uniquement dans le corps. Cette expérience est totalement intransmissible, puisqu'il n'existe plus que son propre moi, qui est donc devenu comme par enchantement le Moi de tous les êtres. Pour cette expérience, il n'y a pas de comparaison possible avec la drogue, ou quoi que ce soit d'autre, elle est absolument inimaginable, comme Satchitananda, ou le Purushottoma. Sri Aurobindo essaie bien de l'évoquer en disant «c'était Krishna, ou c'était Narayana,» mais cela ne fait que reculer pour mieux sauter. C'est évidemment la splendeur divine qui se dévoile dans la Manifestation elle-même, et il est bien évident qu'il est impossible d'approcher ces deux champs par le mental, ou de s'en faire la moindre idée par l'intelligence. Cela éclaire à un point inimaginable, et j'ose avancer que je n'ai jamais plus été le même après ces incursions. Le yoga en a d'ailleurs profité pour se développer à toute vitesse pendant sept ans, où mes corps subtils ont été inondés jusqu'à saturation de shakti supramentale, sans compter le début d'une trituration dans le physique. L'esprit manichéen, l'esprit générique ne peut pas résister à un tel traitement: le mal et le bien sont entièrement légitimés, comme les premières manifestations de la dualité entre l'Esprit et la matière. Il reste à combattre, certes, mais l'émotionnel n'en rajoute plus. Après avoir vu cela, on lutte contre le «cinéma» du samsara, mais il n'est plus révoltant, il est archaïque, un point c'est tout. Satprem n'a peut-être pas «fait» cette expérience, qui l'aurait libéré, définitivement, d'un vieux vague à l'âme, d'un désenchantement chronique qui cherchait à se projeter, comme un léger filtre, sur tout ce qu'il ressentait. Je n'ai jamais trouvé trace chez Satprem de grandes illuminations dans l'esprit, et il n'est pas insensé d'en revenir à la source, et de rappeler que le supramental n'est pas seulement l'énergie microscopique centrifuge de l'infra-atome, mais l'océan de la Conscience Suprême, dont les mystiques essaient de se rapprocher depuis toujours. Il semble que Satprem ait compensé ses lacunes d'expériences tout en haut, qui sont fort nourrissantes, par une puissante nostalgie de l'avenir divin, «un manque-à-gagner», qui pour moi ne possède aucune légitimité spirituelle. Que la Conscience soit liée à l'énergie divine originelle, c'est le mystère suprême, percé par Mère sur le plan occulte, et révélé à Sri Aurobindo.
Bien que Satprem ait prétendu chercher douze personnes, puis trois, pour continuer le chemin «ensemble» (carnets 1987), il a refusé de me rencontrer en 1978 (rien n'était plus facile, j'étais à Auroville), puis, malgré une cassette éloquente envoyée en 1981 à Micheline, on m'a laissé de côté, et en 1999, j'ai également été rembarré par le libraire de l'Institut, décrétant que je cherchais l'approbation des autres, en déclarant faire ce yoga, et souhaiter un contact. J'ai également mis au courant l'Institut de recherches évolutives, personnellement, de la création de mon premier site il y a plusieurs années (il portait un autre nom), sans que personne ne me réponde. Ne voulant contrarier personne, je leur expliquais que «j'hésitais» à évoquer Satprem sans leur accord. Je n'ai obtenu ni autorisation, ni interdiction, ni même «faites ce que vous voulez», on fait tout pour oublier que j'existe, ou alors cela n'a aucune importance que je fasse le yoga supramental. Seul celui de Satprem fait le poids. OK. Même si l'on me démolit de la part du supramental et en son nom (il resterait à voir lequel mais ce doit être possible, on s'y est déjà employé), je resterai amoureux fou de l'INTELLIGENCE, et je continuerai de faire des émules, parce qu'elle mène droit au Divin si on la respecte...
En fait, comme mes aficionados l'ont peut-être déjà compris (ne vous inquiétez pas, ils ne me cirent pas les pompes), j'ai fait tout ce travail sur le moi et le non-moi, car mon «moi» était déficient. Exalté, identifié, en osmose, ou indistinctement porté par le soi, j'ai mis longtemps à admettre que j'étais un individu, puisque je colle immédiatement à ce que je perçois. Le fait d'avoir été rejeté m'a permis de me fonder en moi-même, de moins attendre des autres, et d'acquérir de la force intérieure, de quoi mieux supporter l'état actuel de l'humanité. Tous ces gens qui prétendent s'attaquer aux murs, aux barrières, aux limites, aux prisons, et qui vous claquent la porte au nez, quand vous leur apportez sur un plateau ce à quoi ils prétendent aspirer, il y a, c'est vrai, matière à ronger son frein, éprouver du ressentiment, ou voir de la colère monter, ou même «péter les plombs» quand on a l'esprit rigoureux, et peut-être que Satprem s'en est moins bien tiré, dans un contexte très difficile où il se devait de «représenter» le prolongement de Mère, sans concessions. En fait, j'ai plutôt été dérangé par la tristesse à chaque rejet, et cela n'a pas laissé de traces, parce que j'ai su pleurer comme un gosse, au lieu d'en vouloir à tel ou tel. Et finalement, repoussé dans mes retranchements, j'ai pu me consacrer à l'essentiel, au détriment d'un certain «rayonnement», sur lequel d'ailleurs se sont appuyés certains pour me mettre de côté, vu qu'à mon âge, normalement, les êtres «réalisés» bénéficient de soutiens conséquents et de structures d'accueil importantes.
Je vois que le mot «supramental» fascine, envoûte, valorise, soutient, et que chacun tient à se l'approprier comme il l'entend... Pour s'imaginer qu'il joue dans la cour des grands, alors il ne faut surtout pas laisser entrer qui que ce soit qui pourrait briser ce rêve. On s'est barricadé dans Mère ou Satprem, on a investi là où il faut, et le reste semble suspect. Mais il n'y a pas de reste. Il n'y a que soi face à chaque moment, et tous les gris-gris sont abrogés. Et quand il s'agit de faire équipe, il n'y a plus personne, on craint la hiérarchie, on redoute des «postures», et chacun fait son petit ciel de son côté, suspicieux, ou à travers un clan minuscule, avec son petit code de «tenue recommandée» comme pour les soirées festives (on est foutu à la porte si l'on n'a pas respecté le dressing code). Sous prétexte que chacun est unique et doit tracer sa propre voie, on ne partage pas, c'est absolument incompréhensible (mais je l'accepte en fonction du principe de réalité), car tout aurobindien devrait se réjouir à la pensée qu'un nouveau candidat humain est manipulé par la shakti divine, cela va de soi, et bien non !Qu'on trouve cela normal ou impossible, on rate le coche, car c'est vraiment très important pour tous que la chose continue au-delà de Mère et de Satprem. Devenir immortel dans un contexte aussi obscur, je crois que ce serait mettre la charrue avant les bœufs.
D'abord le Divin ne me demande pas de convaincre qui que ce soit que je fais ce fameux yoga, il me demande seulement de le faire, et c'est mon problème si, comme Satprem, j'ai tendance à voir pas mal de mauvaise volonté même chez ceux qui ont de belles bibliothèques ésotériques, et le jargon facile. La si belle théorie des guna a été récupérée et nivelée par les auroviliens, pour qui les choses sont simples. Si vous n'êtes pas de leur avis, et que vous contestez vivement, vous êtes rajasique, c'est-à-dire pestiféré, si vous n'êtes pas de leur avis, et que vous haussez les épaules, vous êtes tamasique, autrement dit pestiféré. Et si vous êtes de leur avis, vous êtes un mouton, et devenez corvéable. Quelle ambiance !Même la fine fleur du langage des maîtres, des avatars, des travailleurs de la lumière, est devenu le code de référence des petits-bourgeois exotiques qui ne veulent pas se remettre en question, et qui jouent aux cow-boys et aux indiens en dénonçant les esprits libres, bienveillants, intérieurs et profonds, pour qui la réussite matérielle d'un village est moins importante que ce qui se passe dans les cœurs et les âmes. Il semblerait que vivre en état d'urgence, comme Satprem et moi le faisons, (et vous peut-être) soit une grâce particulière. Pour beaucoup d'aurobindiens et d'autres «chercheurs», le temps est encore quelque chose de sympa à dispo pour mener ses petites affaires... Avec cet état d'esprit, on voit les choses en trompe l'œil, sans aucune perspective, et on ne peut donc pas apprécier à sa juste valeur la nouvelle que le «yoga des cellules» continue. Cela s'aplatit sur la fresque et n'a guère plus de relief que le reste de l'actualité. Les notions de «priorité» diffèrent pour chacun, et je me suis même demandé parfois si je ne rêvais pas: les arguments que l'on m'a sorti pour éviter un week-end de mon témoignage étaient tellement faibles, de la part de ceux qui prétendaient y tenir, que peu à peu, comme Satprem, j'ai perdu confiance dans l'humain, parce que quelque chose s'érode à voir presque tout le monde s'engager, puis oublier. Et comme on peut d'autant mieux miser sur le Divin, sans baisser les bras, sans juger personne, on finit par établir que la meilleure spécialité humaine, là on bat tous les animaux même les plus rusées, c'est «faire semblant». Partout, on fait semblant, et plus on fait semblant en se persuadant du contraire, plus on est habile. On lit l'évangile de Thomas, mais on n'a jamais secouru personne, on apprend le pâli pour lire Bouddha dans le texte mais on refait trois fois l'addition au resto du coin pour apprendre le détachement, on lit Sri Aurobindo parce que c'est le meilleur, mais on ne fera jamais le moindre sacrifice perso pour venir à bout de son alcool, de son shit, de sa vie de patachon, ou de son ego manipulateur, etc... Alors oui, on démissionne dans les relations personnelles, on ne répond pas à des amis qui ne comprennent pas pourquoi vous les abandonnez, on ne cautionne pas tel ou tel éveillé spécialisé dans la louange de ses propres mérites, ils voulaient juste profiter de vous, mais ils appellent cela de l'amitié, et il faut le faire quand même, prendre de la distance, parce que c'est l'état d'urgence. On le sait, on le vit. C'est la guerre. Les gens parlent, et ne tiennent pas leurs engagements. On va enfin y aller, mais on traîne en route. On va enfin se donner, mais on attend un cycle planétaire qui va faire le boulot à notre place, puis on fait machine arrière dès que l'on ne se sait pas ce que l'on peut vraiment escompter... On aime la vérité, à condition qu'elle ne nous remette pas en question.
A la fin, il reste le Divin et soi, et quelques rescapés qui savent ce que vous représentez et vous apprécient pour de vrai.
Je regrette que Satprem ait conçu un monopole, qui lui a permis d'éviter tout dialogue ou remise en question personnelle qui aurait pu être suscitée par un «autre» faisant la même chose, n'empêche que sa vie c'est de l'exploit pur. N'ayant pas pu lui opposer de son vivant mon expérience, qui ne ressemble à la sienne que par certains aspects, il n'aura pu ni me démentir ni me cautionner, me laissant orphelin en quelque sorte, et obligé de «faire mes preuves». Et bien justement, je ne conteste pas les siennes, mais les miennes sont plutôt similaires qu'analogues.
Je démens formellement qu'il faille souffrir autant dans le yoga supramental, et c'est la raison pour laquelle je ne peux pas laisser à Satprem le monopole du témoignage sur la chose, ce qui me contraint, vu sa disparition prématurée, à numériser mes manuscrits pour les rendre accessibles à ceux qui «aiment» les témoignages directs, je dirais «saignants», sur cette action. Une partie de mon journal devrait donc pouvoir être accessible bientôt, et je signale aussi que je n'ai pas d'éditeur. Mais il devrait commencer à figurer sur le site.
J'attaque l'image réductrice du yoga que Satprem donne, c'est un point de vue technique, et non un jugement sur l'homme. Il a créé le monopole de la lignée de Mère, à travers une image sombre et tragique de sa lutte contre le Mensonge et la Mort, donnant de l'expérience supramentale une vision vraie, la sienne, mais qu'on ne peut généraliser. Ce monopole est historique, et il est fondé, puisque je suis parvenu au supramental sans l'aide de Mère, par mes propres moyens, ce dont j'aurai encore à me justifier par des écrits «personnels», que je trouve pour ma part moins intéressants que mes tableaux, tels que «les principes de la Manifestation» ou «cosmophilosophie». Pourtant, certains s'imaginent qu'à travers des comptes-rendus, dans le style Agenda ou Carnets, ils pourraient davantage se rapprocher du Divin.
Après tout, c'est possible, et je n'ai pas de raison de refuser l'accès à ces sources, sous prétexte que de mon point de vue, leur teneur manque d'intelligence, puisque les faits, pour aussi extraordinaires qu'ils soient, demeurent des informations quand ils sont fournis, alors que mes essais ouvrent des pistes. J'avoue aussi que je craignais dégoûter du yoga en révélant mes péripéties, mais après les carnets de l'Apocalypse, le journal de Natarajan sera comparativement du gâteau, bien que j'insiste quand même sur le fait que ce n'est vraiment pas de la tarte. Vu ma personnalité, il est pratiquement incompréhensible de ne pas avoir pu approcher Satprem, je ne découvre même pas par quelles structures mentales le scribe de Mère est passé pour s'interdire a priori de «reconnaître» une expérience analogue à la sienne. J'ai accepté la chose, c'est le cas Satprem, mystérieux, qui doit conserver une part de mystère sans que cela n'empêche qui que ce soit d'avancer, puisque le problème, c'est votre yoga à vous.
Je me sens à l'opposé de Satprem, puisque je baigne dans la reconnaissance absolue d'exister depuis mon enfance, et la souffrance inhérente à ce yoga, ne semble pas pouvoir entamer définitivement ce sentiment, bien que j'en ai été privé huit ans. (J'ai survécu à cette dépossession et j'ai même fait un boulot excellent pendant cette période 98-2006). Si vous voulez vraiment être découragé: n'hésitez pas, cantonnez-vous dans les livres bleus du marin breton, et cultivez la dualité du meilleur contre le pire, vous verrez bien où cela vous mènera. (Ou alors frimez, et dites que vous êtes prêts à souffrir autant que lui, mais si c'était vrai vous y seriez peut-être déjà !). Si, en revanche, vous pensez que l'expérience de Satprem est unique, infiniment respectable, mais qu'elle n'a pas lieu de servir de modèle, acceptez qu'un type comme moi parle autrement du projet divin, et le vive avec moins d'acharnement. Je me fends seulement de produire ces quelques allégations «pour ou contre Satprem», car je reprends mon journal, et que les deux événements importants récents dans notre cercle aurobindien de penseurs de luxe (les libérés y sont aussi rares qu'ailleurs) sont, d'une part, le décès de Satprem en avril 2007, et d'autre part le témoignage de Luc Venet, qui a écrit sincèrement semble-t-il «le guide du parfait petit saboteur à l'insu de son plein gré.» (44 pages quand même qui distillent un doute empoisonné, sous le titre enchanteur de la fin des illusions... Il se peut que Satprem se soit trompé, mon cher Luc, sur l'histoire des lettres, bref que tu aies «raison» sur des points particuliers. Les scories paranoïaques sont automatiquement délogées par la shakti, car le «mutant» vit en opposition radicale, et prend de plein fouet les incompréhensions. Dans mes premières années de transformation, j'ai prêté pas mal d'intentions fausses à mon entourage, je ne vois pas pourquoi Satprem en aurait été dispensé. Il faut passer par là, creuser toujours davantage, et ça n'a pas de fin: le subconscient remonte et s'appuie sur ce qui n'a pas été réglé chez le sujet pour contrefaire des impressions, et Satprem, pas plus que quiconque, n'avait tout réglé). Peut-on sortir de leur contexte les quelques erreurs de Satprem, pour en faire tout un fromage, vu l'odeur?
J'ai donc le droit de «faire dans la dentelle» en rendant hommage à cet homme absolument irréprochable, sans pour autant l'encenser, puisque le yoga de la matière contraint à des «erreurs obligées», c'est-à-dire en termes clairs, à des projections, même si elles s'amenuisent en force et quantité. Puisque je revendique d'en faire moi-même, j'aimerais qu'il soit admis que Satprem ait pu se tromper, et que même, il ne s'en soit pas toujours rendu compte, justement dans le champ relationnel, qui lui était particulièrement difficile. Qui n'a pas d'angles morts? Même Sri Aurobindo s'est débrouillé pour se casser le jambe sur un itinéraire qu'il connaissait par cœur... Cela n'enlève rien à la sincérité, j'oserais dire absolue, du sujet Satprem, car sinon je ne vois pas comment il aurait pu remonter jusqu'au Supramental. J'aurais pris également plus au sérieux le témoignage de Luc Venet si j'y avais senti le parfum d'une expérience directe du supramental, mais en-dehors d'une recommandation pour retourner à Sri Aurobindo, amputé de Mère, il se dégage une certaine souffrance de ce texte, celle d'un homme désabusé poursuivi par une mémoire quelque peu fétide dont il cherche à se libérer par le courage d'un aveu difficile à faire. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner le sous-entendu: il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu'à ses saints, en tant qu'autorité, Sri Aurobindo l'emporte. Je remercie Luc pour avoir osé «lâcher le morceau» quitte à s'attirer l'opprobre général, et je ne sens aucune forfanterie dans son texte. Je n'ai donc pas l'intention de l'accuser de quoi que ce soit, ni de prétendre qu'il s'est trompé sur tout, comme si Satprem était Dieu en personne. Perso, je suis au-dessus de tout ça. Le sauvetage de l'Agenda a été une entreprise divine, exemplaire, et a nécessité des frictions, je ne vais pas m'arrêter à des incompatibilités d'humeur dans l'équipage du navire, sur lequel nul n'a été engagé de force. Se plaindre de la traversée, il fallait y penser avant, avant d'embarquer.
Cela ouvre malheureusement la perspective que la sincérité elle-même est difficile à partager par les temps qui courent, et je l'admets. C'est la période où nous allons tous sur le front, pendant que les matérialistes perdent les pédales, et chacun dispose d'une telle intégrité à sauver que les équipes peinent à se mettre en place, et les anathèmes volent encore bas entre thuriféraires de la même espérance. Merci Luc pour ton intervention, j'espère qu'elle nous permettra à tous d'éviter de tomber dans le panneau du mythe d'un Satprem messianique, qui n'est plus d'aucun secours dans la voie qui nous incombe. Ce n'est pas le but du supramental de hisser un à un des héros exemplaires qu'on admire, qu'on croit sur parole: si but il y a, c'est que les êtres vraiment sincères qui vivent la durée comme une urgence, et non comme un faire valoir personnel, attirent par leur intensité la shakti divine, parce qu'ils sont prêts à tout pour la terre, c'est-à-dire à vivre le feu.
Qu'on puisse encore «faire des erreurs» dans le yoga supramental, cela va de soi, premièrement parce que la nature ancienne réagit mal aux chocs et aux déceptions et qu'elle est mise à nu, et deuxièmement, parce que ces chocs et déceptions pénètrent plus loin, puisque «notre» vulnérabilité est totale, et que le subconscient et le conscient se mélangent. (Ce point sera explicité plus tard avec des exemples, j'ai été «cassé» par trois fois rien pendant des années). Ce n'est pas moi qui vais jeter la pierre à Satprem, car je sais de l'intérieur que la moindre égratignure prend des proportions catastrophiques dans ce yoga, et que cela peut durer des années. Mes sources personnelles sur ce sujet vont suivre en partie.
Mais comme certains salivent et que je ne suis pas sadique, je vais quand même raconter un truc marrant: en 1978 donc, j'étais complètement exalté au fin fond d'Auroville, car le yoga supramental prenait forme. La shakti adombrait le bulbe rachidien, ça pétillait sec, les jambes flambaient agréablement, c'était merveilleux de chez inimaginable. L'autre livre rouge commençait à sortir, et le plus débrouillard de la communauté en obtenait un exemplaire dès parution. Il ne le gardait pas vraiment pour lui, et s'éclatait à citer des passages à table... Bref, je ne me souviens plus si je lui ai emprunté l'Agenda ou s'il a mentionné l'information, mais cela m'a fait vraiment très mal. J'apprends qu'il y a un faux Sri Aurobindo dans l'astral, pour détourner les badauds du vrai. L'estomac se contracte avec une sensation de vide, la nouvelle me porte un coup terrible. Moralité, plus de trace de la moindre action du supramental dans mon corps (qui en bénéficiait plusieurs heures par jour depuis des mois) pendant trois semaines...
Grâce à la controverse sur Satprem, chacun se trouve obligé maintenant de renoncer aux «représentations» du supramental, pour mieux s'en rapprocher dans la consécration concrète, car si le supramental constitue le chemin de la perfection, on peut néanmoins l'entreprendre sans y être parvenu, ce qui rend inévitable des erreurs de parcours, qui, rappelons-le simplement, remettront sur le tapis des positions karmiques, ou bien des attachements de la personnalité, ou bien encore des lacunes dans le processus de la consécration, ou même des tournures génétiques de perception, accidentelles, mais dont j'ai fait l'expérience et dont l'approche théorique existe déjà en partie en psycho-généalogie.
Pour en revenir aux différences d'avec Satprem, j'ai préféré le chemin de la réconciliation avec l'humanité, afin de découvrir l'amour, quitte «à perdre du temps», que de me prévaloir de mes talents spirituels pour pavoiser au sommet et nourrir l'idée d'une quelconque supériorité de ma personne. Je suis synchronisé avec des temps qui restent impossibles pour les autres, et je tâche d'éliminer les frictions, c'est une voie plus «humide» que celle de Satprem, mais la voie sèche m'enfermait dans des frictions et oppositions permanentes qui devenaient insoutenables, et j'y ai renoncé. Vu que le supramental, c'est l'Infini conscient, dès qu'il le touchera et s'y habituera, le sujet prendra position d'une manière très particulière, et s'imaginer donc qu'il puisse y avoir des «modèles» est absurde. Satprem n'aurait pas pu mener sa barque comme moi, ni moi comme lui. Un beau texte de Sri Aurobindo évoque différentes manières fondamentales de vivre le supramental, mais j'en ai perdu la référence.
Pour tout dire, il m'appartient seulement d'affirmer que le décès de Satprem était prévisible, même si je l'envisageais pour ma part, bien plus tard. Nous pouvons toujours nous demander pourquoi son chemin s'arrête aussi rapidement. Car s'il a fait son travail «dans le creuset» de manière impeccable, c'est que le supramental, contrairement à ce que Mère et lui prétendent, est loin de pouvoir attaquer la mort physique. Il est décédé à un âge relativement ordinaire, je le répète, et il faudrait être de mauvaise foi pour prétendre que son travail supramental a ajourné sa disparition. On reste donc fort dépité si l'on reste attaché à cette idée que le supramental doit se rendre à nos caprices idéalistes, et obtenir sur le champ que ses adeptes obtiennent l'immortalité physique. Sur le fond de la question, Sri Aurobindo et Mère ont raison, la mort physique est empreinte de fausseté, ce qui ne veut pas dire que cette fausseté puisse disparaître du jour au lendemain, puisque elle s'appuie sur des millions d'années d'expériences d'une part, et que la conscience divine, d'autre part, recherche avant tout l'état d'esprit de l'immortalité, qui est d'ordre supramental, et qui peut attaquer les modèles de la perception humaine habituels, même les plus inspirés. C'est à partir de la création de la nouvelle conscience que la mort finira par perdre du terrain, et il me paraît donc nécessaire d'affirmer avec toute mon autorité virtuelle et gratuite, et rassurez-vous contestable évidemment, qu'un équilibre doit être trouvé entre le travail de la shakti dans le corps, pas toujours agréable en effet, et les états de conscience supramentaux, qui n'ont pas à être menacés, en tant que facteurs d'ananda dans le sujet réceptif, par les difficultés que rencontre le corps physique. La «réussite» dans ce yoga, si l'on ose employer ce terme anthropomorphique (et duel avec son amant l'échec), reviendra au premier qui ne se perdra ni dans les méandres de la shakti divine aux prises avec la matière qui veut mourir - en sacrifiant sa félicité ontologique, ni dans la préservation des états de conscience gratifiants - qui réduiraient le travail pénible mais nécessaire dans les fondations du corps physique à leur plus simple expression. La shakti est tellement puissante qu'on peut tout perdre à s'acharner vouloir la garder, on peut perdre le soi, on peut perdre la plénitude, on peut perdre la communication: bref, on peut «se tromper». Bien sûr, on peut rectifier sans cesse, et utiliser les erreurs pour retrouver le cap, ce qui m'a bien été utile, des dizaines de fois. Les erreurs servent énormément, mais ce n'est pas une raison pour en abuser.
Je confirme, preuves à l'appui en ce qui me concerne, que la shakti entame bien le processus de la mort, mais qu'il est plus prudent de considérer que c'est un sacré morceau, et que le travail est donc interminable. (Huit ans de dépossession de soi-même pour parvenir à un certain résultat, c'est cher, ne l'oublions pas). Pour Mère, il est clair qu'elle a commencé le travail trop tard, en 1956, à un âge déjà respectable, et qu'un tel retour en arrière était impossible, la force d'inertie de la matière imposant son droit de veto, ou la terre n'étant pas prête, ce qui revient absolument au même car tout se tient. Pour Satprem, il est clair qu'il n'a pas commencé assez jeune non plus pour renverser le processus, et qu'il a conservé quelque affinité avec la souffrance qu'il voulait transcender, ce qui l'a peut-être retardé. Après tout, chacun est libre de comparer, de choisir, de se laver les mains, de ces mises au point pénibles entre les soi-disant «précurseurs de l'humanité nouvelle» que Mère, Satprem, et moi-même (plus d'autres, encore plus contestables peut-être) prétendons représenter. Et l'on peut aussi rejeter tout ça, en bloc, les polémiques, c'est une bonne solution, plutôt que se torturer à départager le vrai du faux. L'aspiration pure peut se passer de toute référence envoûtante, mais alors les préférences pour tel ou tel deviennent inutiles et n'ont plus à entretenir des réserves pour tel autre. Nous ne sommes pas des comédiens à qui décerner des prix.
Il faut naturellement réfléchir en profondeur pour comprendre le sens de mon intervention, et deviner toutes les perversions qui accompagnent la notion d'infaillibilité, si elle est attribuée à une personne. Satprem n'a pas à devenir le pape du mouvement supramental, mais j'accepterais volontiers d'être excommunié et traité d'hérétique par ceux qui s'emploieront à cette tâche. Je ne désespère pas assez de la bêtise humaine pour ne pas imaginer quelques intégristes satpremiens oubliant tout du yoga supramental pour se réunir en secret et comploter contre tous les esprits libres, que je représente d'ailleurs avec une éloquence qui poignarde les fanatiques de tout bord, ce que certains ne sont pas prêts à me pardonner. Je trouve qu'aimer Satprem est quelque chose de beaucoup plus pur que de lui décerner une infaillibilité à laquelle il n'a jamais prétendu, et qui nous ferait prendre les traces de son imperfection pour des empreintes elles aussi divines. Dans la foulée, je me permets aussi d'aimer Luc, si nous devions n'aimer que les êtres parfaits, à part le Christ, Mère et Sri Aurobindo, et une poignée d'autres, ce seraient toujours les mêmes qui recevraient notre amour, et ce sont sans doute ceux qui en ont le moins besoin.
J'en reviens donc à mon propre itinéraire, que je ne peux comparer ni à celui de Sri Aurobindo (depuis mon enfance, je n'aurais jamais pu miser un seul kopeck sur une action historique pour faire avancer les choses), ni à celui de Mère, inclassable, ni à celui de Satprem (je me suis très peu opposé, et en revanche j'ai beaucoup adhéré et absorbé, je n'ai cessé d'apprécier). J'affirme qu'il faut inconditionnellement tout accepter, - quitte à réveiller rejets, dénis, blessures, et les faire mûrir puis guérir -, pour entreprendre le yoga de la matière, et descendre dans les non-dits affronter les barrières, descendre dans les douleurs sombres briser les murs des maléfices.
J'affirme qu'il faut rouvrir les plaies mal fermées, pour éviter des abcès à retardement.
Accepter inconditionnellement le réel ne veut pas dire qu'on l'approuve. Mais qu'on cesse de dramatiser. Quoi que ce soit. Le supramental proprement dit ne peut rien dramatiser. Ou alors, ce n'est pas du supramental. Ou alors, il est employé mais tombe sur un os qui lui résiste, une subpersonnalité qui le détourne, et le récupère. J'ai mis longtemps à dissoudre toute dramatisation, peut-être reviendront-elles sournoisement, mais pour le moment je prétends que tout est dans le meilleur des mondes possibles quand on fait bien son boulot. Sri Aurobindo affirme que l'homme est amoureux de sa douleur, c'est-à-dire que l'on trouve des moyens pour ne pas en sortir, parce qu'on l'aime, ou qu'on la respecte... Qu'ai-je à perdre à dire moi aussi, sincèrement, ce que j'éprouve? Je me bats pour la Terre, je suis sur le front... Cela a failli casser plusieurs fois, et en 2004, une voix est montée en moi, très profonde, et sans faire aucun chantage s'est adressée au Divin: «A ce prix-là je ne peux pas continuer... Le jeu n'en vaut pas la chandelle». De la souffrance est remontée, s'est libérée, de gros paquets, par vagues, assez brèves mais puissantes. D'énormes sanglots d'enfant qui vient de perdre sa mère, une lassitude absolue. Mais c'est parti, et quand ça revient, le souvenir VIVANT de cette souffrance, les larmes me montent aux yeux, et ça libère, et oui, il faut, un jour ou l'autre libérer les mémoires trop noires. Il semble que Satprem n'arrivait jamais au bout de ce processus. Qu'il ne savait pas «craquer», ne serait-ce que pour s'accorder un peu de répit. Et tout cela est bien conforme à son thème natal, alors oui, Satprem est allé jusqu'au bout, et ça n'a pas suffi, parce que le supramental, c'est une nouvelle histoire pour l'humanité, un balbutiement encore, et qu'il faut changer d'échelle de valeurs pour le comprendre concrètement. L'hypothèse a bien avancé, déjà. Et c'est ce qui compte.
Il semble que finalement il ait trop enduré, et que la volonté seule ne suffisait plus à faire en sorte que le corps supporte davantage, et il a dû partir malgré lui: il était prêt à endurer plus, encore et encore, mais la «nature» a laché.
En-dehors de célébrer que la chose continue, que «ça» continue et que je le supporte, en-dehors de faire des mises au point harmonisantes dans une intention holistique, (et non pour rabaisser Satprem ou me valoriser à son détriment, ce que croiront les egos supérieurs qui abondent dans nos rangs), il me semble que ce que j'ai à dire devient facilement du bavardage. Restons-en à l'essentiel. C'est possible. L'aventure continue. Satprem s'y est donné à fond, sa vie a retrouvé un sens absolu qui manque encore à la plupart des zorrobindiens endimanchés, des chercheurs d'absolu en pantoufles, de tous ces tièdes et tiédasses pour qui s'impliquer se résume à faire semblant de se jeter à l'eau, tout en observant d'un œil méprisant les mouvements des nageurs, à l'affût d'un défaut de style.
Peut-être sommes-nous quelques-uns dans le vrai bain, qui surnageons puisque nous sommes capables de pardonner au réel d'être ce qu'il est, sans que cela nous empêche de le transformer par l'amour. Dans ce contexte, il est presque obscène que je sois obligé d'arbitrer une controverse sur un homme sans lequel l'expérience la plus fondamentale de l'humanité ne serait peut-être pas parvenue au public, ou bien entièrement édulcorée, trahie, vidée de sa moelle... Bref, chacun fait sa route de mythe fondateur en réalité crue, de cime en abîme, d'éblouissement en noirceur, puissiez-vous accueillir autant ma mise au point que celle de Luc en transformant le fiel en miel: rien n'empêche, le reste, quand ça tombe dans le quand dira-t-on, c'est des commérages de vieilles femmes qui s'ennuient. Lao-Tseu le confirme, quand il me chuchote des commentaires:
«L'hétérogène demeure proportionnel à l'homogène.»
Plus l'unité avance, plus la discorde triomphe. Je suis désolé, mais tout le monde a raison, Satprem, Luc, moi et les autres. La vraie chose ne se passe pas sur le plan des dissensions individuelles, libres à vous de croiser le fer pour des vétilles, le Divin apprécie beaucoup, mais l'immense terrain de jeux ne vous accueillera que quand vous accepterez que tous les autres joueurs puissent y entrer aussi, sans votre autorisation, sans que vous leur fournissiez le maillot estampillé conforme. Vous n'avez pas le monopole de la règle, et nul n'a à porter votre uniforme pour y entrer. Qui prétend encore faire la loi du spirituellement correct alors qu'elle a TOUJOURS échoué?
Sur la période de Mars 2001 - Journal rétrospectif
Je savais que je n'avais plus que quelques semaines pour me rétablir et ne pas devenir fou. Je passais depuis le 2 janvier une nuit sur trois, parfois sur quatre, à ne pas pouvoir dormir, tandis que les échanges chimiques de mon corps étaient devenus complètement chaotiques. Rien ne pouvait me permettre de dormir, je devais sans doute produire des quantités invraisemblables d'adrénaline, des filets électriques me déchiraient le dos, des énergies inconnues naviguaient de la tête aux parties génitales en créant toutes sortes de sensations désagréables, les organes internes faisaient un bruit de plomberie, du pancréas à l'intestin, mes poumons s'écrasaient, et si par chance je parvenais à m'endormir, je devais me réveiller immédiatement car les poumons, au bas de l'expiration, ne reprenaient pas leur course vers l'inspiration. J'étais réveillé par l'asphyxie. Des mémoires universelles de frayeur ont été libérées (dont la peur de ma mère pendant les rondes des allemands en 1942, puisqu'elle cachait des juifs), mais pour faire sortir tout cela, j'ai dû endurer bien mieux que l'enfer. Plus la nuit plongeait, plus toutes les terreurs accumulées par l'espèce envahissaient ma conscience, et grâce à un mantra très puissant, je parvenais quand même à tenir jusqu'à l'aube. Quand l'aube se levait, le maléfice parvenu à son paroxysme, s'arrêtait rapidement, et j'allais cueillir l'aurore comme la première fleur. (Je peux me vanter d'avoir compris la symbolique de la lumière directement dans mon corps au bout de ces supplices répétés). J'avais chaque fois une journée pleine d'énergie devant moi, où je montais dans des plans de conscience très élevés, et vers le crépuscule, l'envie de dormir arrivait, et comme la crise avait eu lieu, je savais que cela se passerait merveilleusement bien cette fois. Avant de dormir, mon corps était plein de reconnaissance, une sensation inconnue, la matière biologique rendait grâce à sa manière, c'était comme une prière du corps physique, rempli de gratitude, et je m'endormais.
Mais rien n'arrêtait le cycle....
Finalement (je le raconterai plus tard plus en détail), un jour j'ai su que j'allais m'en tirer. Ce devait être en avril, dans ma voiture sur un parking, la «sensation» que le cauchemar va se terminer s'impose. Naturellement j'ai pleuré un peu, j'étais en quelque sorte «content»... Car la peur qui se formait «de ne pas pouvoir en sortir» avait pris une force terrible quand elle se manifestait: elle s'appuyait sur toutes ces nuits blanches épouvantables, j'avais l'impression que c'est la mort elle-même qui parlait. Mais je ne retrouverai ma vibration, ma note perso, que fin 2006.... Toutes sortes de nouveaux adversaires se sont manifestés après le rétablissement, quand même, et j'ai en eu tellement marre que j'ai cessé le journal pendant trois ans. Pendant lesquelles d'immenses prises de conscience et d'immenses descentes.
Depuis peu, je me suis rendu compte que je ne suis parvenu jusqu'ici que pour une seule raison: j'aime. J'aime principalement trois énigmes qui me nourrissent, le Divin, l'intelligence, la vie (l'ordre de prédilection est soumis à des variations saisonnières). Je n'ai pas eu besoin de suivre une voie. J'avais oublié l'itinéraire, car trop de souffrance entame l'amour, et je n'ai pas été épargné.
15 Janvier 2008
Et cela n'était pas suffisant. Il faut encore, désormais, que je m'aime «moi-même». Tout ça pour dire que mon approche du moi et du non-moi repose sur ma seule expérience, puisque souvent, quand on tient l'un, l'autre s'évapore: le retour sur soi devient prison dans le déni, l'ouverture à l'altérité effiloche la volonté et l'intégrité dans l'osmose gratifiante et cultivée. D'où mon expression favorite: surfer. Se perdre dans l'objet, ce qui menace la mystique floue, ou se trouver en bâtissant les murs de sa propre prison, ce qui pend au nez des jnanins qui coupent les cheveux en quatre, sûrs de leur fait et qui restent «enbullés» dans leur cosmogonie, c'est la même chose: c'est l'histoire de l'humanité à laquelle j'échappe, grâce au grand soleil inconnu, si puissant, si divin, qu'il perçoit la mort comme «remplie de fausseté», c'est-à-dire qu'il s'y attaque vraiment, avec son ondulation supramentale. Mais pour cela, le moi et le non-moi doivent déjà et d'abord s'épauler, et c'est ce qu'on appelle la sâdhana ou la voie. Et elle est difficile, puisqu'on peut se perdre en trouvant la voie: on suit l'itinéraire parfaitement mais sans «âme», avec une obéissance mécanique... Et inversement, on peut perdre la voie en se trouvant soi-même... Finalement l'on prétend se connaître et avoir sorti son épingle du jeu, on s'arrête en chemin, mais le contact exhaustif avec le réel ne s'est pas produit: il aura trop été instrumentalisé (ce qui le réduit) pour laisser apparaître sa véritable nature... Les meilleurs chinois disent: un mouvement yin, un mouvement yang. S'ouvrir et intégrer, s'ouvrir et intégrer. C'est pratique, car cela ne peut pas avoir de terme. Quand on s'ouvre sans savoir intégrer, on plafonne, on imite, on donne des coups d'épée dans l'eau, on ne tire pas de leçons, on rectifie peu, on méprise les cartes, on se la pète en ne jurant que par le ressenti; quand on intègre à tire-larigot sans s'ouvrir, on plafonne aussi, dans un circuit fermé sur mesure, et l'on vit sa vie comme si elle n'était qu'un jeu numérique, un spectacle programmé sur cet écran de console auquel on est accro, «ma vie», et qui obéit inlassablement. On peut prétendre même savoir où l'on va, ce qui prouve définitivement qu'on n'y a rien compris, au barattage que le Divin exige. Le réel finit par s'aligner étroitement sur ce qu'on lui demande de représenter, et il n'existe plus hors du cadre de ce que l'on peut en tirer. On «intègre» avec dextérité tout ce qui va déjà dans son propre sens, et le reste n'a donc pas plus de valeur que des détritus, à moins qu'une ruse ne le récupère pour en absorber le caractère subversif.
Surfer m'a sauvé de l'incarcération et de la dispersion, les deux menaces qui fondent sur l'être qui cherche à se dégager de l'emprise du passé, et la pression supramentale m'a forcé à une navette impitoyable entre le sujet et l'objet, jusqu'à ce que je cesse de les confondre, accepte les pertes de l'objet, souvent considérées comme des défaites, tandis que de l'autre côté, j'acceptais aussi la solitude du sujet, imprescriptible et inaliénable, capable de faire face à toute situation. Je remercie le Divin pour cet entraînement hors pair, que je n'aurais pu trouver nulle part ailleurs, et surtout pas dans le Soi, et qui m'a permis d'inventer une sorte de psychologie transpersonnelle qu'on subodore dans certains de mes écrits. Chacun a tendance à fuir ce qui le gêne, soit en bâtissant des murs et des grilles qui rejettent les embarras dans un domaine étranger, soit en errant à l'improviste sans jamais rien établir, le regard toujours fixé sur l'horizon, avec une désinvolture forcée, afin d'éviter de se souvenir de toutes les casseroles qu'on traîne dans son sillage...
Il est donc nécessaire de se libérer de nombreuses mémoires qui empêchent une ouverture absolue, et concoctent des œillères. Et il ne faut pas en recréer de toutes pièces, en conservant des attachements, ce qui rend le travail presque impossible. Il n'est pas nécessaire d'être un insoumis, c'est encore le contraire de quelque chose, et ça aiguise des dualités, mais ce n'est pas non plus tout le monde qui peut tout accepter sans en être affecté d'une part, et sans sombrer dans l'indifférence d'autre part. Nous avons tous besoin de réagir pour évoluer, réagir au mal, à la souffrance, à l'ignominie, mais la paix supramentale peut s'installer et montrer ces réalités comme les survivances d'un décor à abattre, ce qui permet d'avancer vite, sans se décourager, en libérant l'émotionnel, en nettoyant les écuries d'Augias, en implantant une foi solaire sur des champs de bataille fumants, avec la désinvolture nécessaire pour continuer le chemin la tête haute, alors que la mort ricane de ne pas pouvoir nous contenir dans le spectacle qu'elle nous offre. L'intelligence voit sans recourir aux contraires, et cela doit descendre y compris dans l'état émotionnel pour en finir avec la boue des jugements fratricides et des vérités supérieures qui torturent les plus petites, à jamais. Les grandes vérités sont des inquisiteurs patentés, qui soupçonnent les petites vérités de ne pas être à leur service, et les oppriment: c'est excrémentiel, mais c'est cela qui tient les cultures.
La conscience supramentale ne peut pas «travailler» indéfiniment dans des êtres humains qui se considèrent encore, à un titre quelconque, comme des victimes, d'autant qu'elle est tout à fait capable de dissoudre ce type de compulsions si l'on ne s'y accroche pas. L'hypothèse que Satprem a trop basculé du côté shakti, ou énergie, au détriment du côté purusha, ou conscience, me paraît fondée, au bout de mes trente et un ans de contact avec le Divin, et je ne l'émets pas pour rabaisser Satprem, mais pour donner une explication à son départ «prématuré» par rapport à ses aspirations. C'était une nécessité historique, «creuser vers le bas», et sans doute prolonger une partie du travail que Mère n'avait pas pu faire. Il ne pouvait pas faire autrement. Il est inconcevable de lui reprocher sa démarche, même s'il apparaît moins parfait que Mère ou Sri Aurobindo. Et tout laisse entendre au contraire que chaque explorateur solaire sera aux prises lui-même avec ce curseur mouvant entre les nouvelles perceptions gratifiantes qui passent par l'esprit, et étoffent le moi (un peu comme chez les rishis védiques), et les perceptions inconnues, merveilleuses ou intolérables, qui proviennent du travail de la shakti dans les organes, les muscles, le cerveau, et qui changent la forme de l'incarnation et la manière d'appartenir à la terre. Rien dans le supramental n'est facile, et Luc Venet devrait se demander ce qu'il en aurait fait pour se mettre tant soit peu à la place de Satprem et s'approcher d'une compréhension de son attitude.
Les échecs face à la mort, y compris, peut-être le mien, (je me tamponne de cette question qui revient au Divin Lui-Même), devront servir à une typologie du changement d'espèce, et à éclairer les successeurs. On peut donc s'amuser à critiquer Satprem comme des champions d'échecs refont des parties entre eux, et perdre des heures à se demander si tel coup n'aurait pas été meilleur, (comme par exemple que nous nous rencontriions), mais en tout état de cause, la partie a été jouée. Et les appropriations que nous pouvons nous faire de Satprem, à travers l'intellect, l'admiration, la complicité, demeurent de petites ouvertures, des fenêtres, par rapport à la grande porte d'entrée que chacun peut ouvrir en soi au Divin, en comprenant les implications de l'engagement, dont beaucoup sont des contraintes et des sacrifices. Sur ce plan, Satprem demeure un exemple pour tous, et on ne peut donc l'égratigner que sur certains détails, de petites choses, qui s'emboîtent dans le pourtour d'ensemble: autant dire que les analyses négatives ne servent pratiquement à rien, sinon justement à prendre confiance, car si l'imperfection du «marin breton» est reconnue au lieu d'être dissimulée, c'est notre intelligence qui y gagne, et notre vanité qui y perd. Cela veut bien dire que le supramental n'est pas seulement accessible aux avatars et aux maîtres, mais aux hommes et femmes moins accomplies qui sont prêts à tout pour évoluer.
16 Janvier 2008
Libérer les mémoires... Quand on sait vraiment lâcher prise, le travail se fait inopinément, et d'un seul coup, on peut sentir des résistances qui lâchent. Le subconscient peut apprendre à vomir ses mémoires sales, et il faut l'y encourager. Mais certaines survivances dynamiques, comme le ressentiment, la haine, l'obsession critique, ou le culte mental de la peur (se trouver des raisons d'avoir peur et les justifier) peuvent au contraire poser des verrous supplémentaires.... Bref, à part aimer au-delà de l'objet, aimer indistinctement et inconditionnellement, comme Satprem aimait Mère, il n'y a rien, me semble-t-il, qui mène directement au supramental. Et même la mort, malgré son mensonge, ne me paraît pas haïssable. C'est peut-être la seule force de la nature qui ne s'est jamais trompée. Alors chapeau. On peut lui faire confiance pour ne pas laisser passer n'importe qui à travers ses mailles. Ce sera donc le premier homme ou la première femme divinement parfait(e) qui deviendra immortel(le) dans son corps physique le temps de passer à autre chose, (et non dans son corps éthérique ou astral), mais je doute que quiconque puisse émettre des pronostics fiables sur cet exploit.
Et franchement, cette hypothèse nous concerne-t-elle vraiment... C'est plutôt une pâtisserie fine pour notre ego de luxe. (Votez pour l'homme ou pour la femme)...
Pour le moment, la terre rencontre beaucoup de problèmes, et recrute des hommes et des femmes sincères, qui ne se la jouent pas «j'ai tout compris, c'est aux autres de faire mieux,» mais agissent pour la Conscience. Sans tambour ni trompette. Et sans demande d'approbation.
17 Janvier 2008
Il m'en a coûté de prendre position sur Satprem, mais le Divin en moi a dit d'un seul coup «j'en ai assez des petites phrases !» et il m'a en quelque sorte ordonné de défendre Satprem. Ces petits flashs sont amusants, et doivent constituer une sorte de nouveau pouvoir. La manière dont la phrase se forme est tellement impérieuse, et ce dans un état de clarté mentale absolue, qu'il est clair que la vraie vision pousse un pion sur l'échiquier. Puis «ça» se retire, mais je sais ce qu'il me reste à faire. J'ai l'habitude de ces irruptions, assez rares cependant, et elles mettent toujours un terme à des atermoiements. Alors maintenant je m'attends à tout, mais vu que la vraie guerre, je la mène sur un autre plan, largement en amont, pendant le sommeil, les incompréhensions que je peux susciter ici-bas ne sont pas catastrophiques, et je sais déjà d'où elles viendront, de tous ceux qui ne me pardonnent pas d'être sorti des dualités, et qui aiment pourfendre au nom de la Vérité. La perfidie est le serpent le plus habile que je connaisse, et il ne laisse personne tranquille. Même des êtres évolués, des maîtres, en font les frais, dès qu'un fait s'écarte vraiment de leurs attentes et de leurs conceptions, ils sont capables de sortir des horreurs, le jeu consistant naturellement à les enchaîner dans une telle rigueur que cela prend la forme d'un argumentaire. Alors peut-être va-t-on s'imaginer des tas de choses absurdes, juste parce que j'obéis au principe de réalité, et que je donne une explication (la mienne) à la fin prématurée de Satprem. Nul n'est obligé d'en tenir compte, naturellement, tout dépend à quel niveau on saisit mon discours, et si son intention n'est pas perçue, on passe à côté de la plaque. Or l'intention est claire, je me démarque et prétends que le yoga supramental, c'est AUSSI beaucoup d'autres choses possibles.
Satprem et son cri, c'est son histoire à lui, ce n'est pas la mienne, il y a longtemps que je ne crie plus, parce que personne ne m'entend et que personnellement, cela ne me sert à rien. Et ce qui ne me sert à rien m'encombre. Je dis non au cri de Satprem, pour moi cela n'ajoute rien à la démarche supramentale, et risque même de la pénaliser. Que certains croient au cri, en imitant Satprem, no problem. Qu'on se fasse du cinéma avec des ennemis extérieurs, comme la Mort ou le Mensonge, c'est ok. Pour moi, les seuls ennemis sont intérieurs, car dehors «rien n'empêche». C'est ce que certains ont senti en novembre 73, quand elle est partie, et c'est la seule chose que le Divin me demande de confirmer. Rien n'empêche. Prenez-en à vous-mêmes si le supramental ne vous a pas encore choisi. Le mensonge fait son boulot, la mort fait son boulot, ils ne vont pas commencer à vous cirer les pompes parce que vous avez feuilleté «la Vie divine». Accuser le mensonge, c'est faire son jeu, haïr la haine, c'est encore elle. Les seigneurs des survivances dynamiques ne vous en veulent pas personnellement, vous vous trompez d'adversaire. L'adversaire est en vous, et vous le savez très bien, le mettre à l'extérieur, c'est le meilleur moyen de ne jamais aborder ses démons.
Satprem a fait une avancée incroyable, que je respecte infiniment. N'empêche qu'il n'est pas nécessaire d'avoir le même fichu caractère pour en faire autant, c'est-à-dire s'exercer à l'impossible. Disons pour ne fâcher personne, il n'est pas nécessaire d'avoir le «même profil psychologique» pour en faire autant, c'est-à-dire s'exercer à l'impossible.
Je regrette que les esprits trop carrés ne puissent pas me suivre, puisque je rends un hommage fervent à Satprem d'un côté, tout en égratignant le mythe de l'autre, mais tout cela est fort cohérent, cela s'appelle même des nuances, et sans elles le jugement, c'est un redresseur de torts ou un thuriféraire. On sait que le terme de héros magnifie des hommes exceptionnels, et l'on sait aussi que si l'on creuse derrière leurs exploits, on trouve toujours quelques travers en cherchant bien. Si tel n'était pas le cas, le supramental ne serait pas nécessaire. Nos prouesses politiques, nos engagements sociaux, nos sacrifices auraient depuis longtemps changé la face du monde, toutes nos rues portent le nom de centaines de héros qui n'ont pratiquement servi à rien. Les meilleures révolutions foirent et les meilleures religions échouent parce que la base reste inchangée, c'est-à-dire que la personnalité humaine, en-dessous du mental et de l'idéal, est encore un fauve mâtiné de serpent. C'est cela que le supramental va changer. Et quand on attaque la mort, tous ses valets la défendent, dont l'esprit de démission, son émissaire favori, qui vous fait le tableau de la réalité et vous l'inflige. On continue quand même. J'ai passé plusieurs jours dans les mémoires de l'enfer, la guerre et l'Inquisition, en 1986, car mes «avancées» dérangeaient beaucoup, les «champs» s'acharnaient sur moi, mais finalement ce n'était que des fréquences, et j'ai traversé, mais c'est vrai l'adversaire envoie beaucoup de salves. Mais si l'intérieur ne répond pas, l'ennemi ne peut pas grand-chose. Faut-il donc s'étonner qu'il faille encore des défaites dans un combat pareil, c'est-à-dire des hommes qui meurent, alors qu'ils font tout pour y échapper en s'appuyant sur la shakti divine? N'exagérons rien. Le Divin cherche à se manifester, ça lui est difficile, et il s'agira de renverser le mouvement, compter plus de «mutants» sans doute pour parvenir à des résultats concrets contre la mort physique. Les Sri Aurobindo ne courent pas les rues. Ce qui est souhaitable, c'est une «contagion», et elle n'aura jamais lieu si nous passons notre temps à comparer les précurseurs et à cultiver notre esprit de chapelle dans des querelles de clocher.
J'en ai assez des petites phrases.
Il ne s'agit pas de choisir une pâtisserie, mais de se consacrer à la recherche de la Vérité, qui peut se permettre d'agir dans des individus différents, qui conservent chacun une subjectivité créatrice qui les différencie, et semble même parfois les opposer sur le plan des «formes». Le supramental ne fabrique pas de clones, il ne satpremise pas, il n'aurobindone pas, il ne natarajane pas non plus. En fait, il se moquera de vous tant que vous le prendrez pour un autre, et vous vous moquerez de vous-mêmes tant que vous vous prendrez pour un autre, fût-il meilleur parce que c'est un modèle.
18 Janvier 2008
On pensera aussi que je veux affirmer mon autorité, alors que c'est un concept vide de sens pour moi. Je sais que ça existe, j'ai même été brimé par un «préfet des études» chez qui le sadisme dédouanait les frustrations sexuelles, alors je me suis un peu frotté à cette imposture, et je n'aurai cesse de la combattre. Car tout s'enchaîne. Autorité dit moyen de la faire respecter, et moyen de la faire respecter dit intégrisme. Rien n'est plus facile que de créer des normes, pour inclure les conformes, et exclure les réfractaires. On gratifie l'acte conforme et on culpabilise sur l'acte hétérogène. C'est un système, et sans doute le système originel. C'est vrai qu'on aimerait que d'autres fassent le travail à notre place, et des esprits rusés ont remarqué les avantages extraordinaires qu'on pouvait tirer d'accepter de jouer au «petit remorqueur» avec les indécis. On les tire, ils avancent, et en échange ils se soumettent. Ce système peut à la rigueur marcher quand on tombe sur un Sri Aurobindo, ou sur Amma, car là il n'y a pas abus de pouvoir, ce que je juge exceptionnel. La question de savoir si un «mutant» peut transmettre la Force est très délicate, car cette énergie fait ressortir ce qui ne va pas, et ce qui peut tenir lieu de «darshan» est à double-tranchant. On peut recevoir quelque lumière, mais on peut aussi voir se projeter toutes sortes de compulsions contre le «maître» qui les débusque, si on résiste à sa parole. Voilà pourquoi je préconise autant le travail intérieur, puisque, mieux il sera mené, plus il permettra de jouir des contacts avec des êtres réalisés si on se donne la peine de les rencontrer, et plus il permettra bien sûr de capter physiquement les nouvelles fréquences qui soutiennent le projet divin sur la terre. Moins on a à «réagir», plus on profite des ondulations supérieures. Mais plus on a envie de se laver, plus on est capable de débusquer du savon, où qu'il se trouve, et c'est pourquoi il faut ressasser que c'est à l'intérieur que la chose se passe. Les nouvelles fréquences ne nettoieront personne de force, et il est absurde de les rechercher par principe, si la détermination intérieure n'est pas absolue.
Confondre aide et dépendance est un sérieux problème, et je suis intransigeant sur cette question. C'est prétentieux de faire cavalier seul, et de ne compter que sur soi, et c'est trop facile de se gaver de belles paroles, d'admirer plusieurs maîtres, et de vivre à moitié par procuration, tout en collectionnant des darshan, qui par le phénomène d'entropie deviennent des fétiches et perdent de leur pouvoir.
Je me sens obligé de répéter ce b.aba, car j'ai vu avec compassion se fourvoyer des êtres des deux côtés, ceux qui préfèrent crever que de reconnaître une vérité qu'ils n'ont pas découverte eux-mêmes alors qu'on leur transmet, et ceux qui, pour se dispenser d'être, sont les disciples de trente-six gourous. Il y en a toujours pour faire la fine bouche devant ce qui leur est supérieur (les vaniteux me prennent toujours de haut avec un regard vrillant), et d'autres, au contraire, qui en raffolent tant du supérieur... Qu'ils sont sûrs ainsi de rester tout en bas, pour ne jamais cesser d'aller butiner du plusmieux en levant la tête. C'est parce que je vois en eux le Divin qui prend le chemin des écoliers que je ne craque pas. Sans le supramental, cela me serait intolérable, je jugerais que c'est du temps perdu, ou comme Satprem, je voudrais donner des leçons, mais il s'avère que cette stratégie ne fonctionne pas pour moi. J'ai assez navigué dans la conscience supramentale, surtout de 1978 à 1982, pour flirter avec une intelligence absolue des choses, qui me permet de supporter l'intolérable. L'intolérable est différent pour chacun, et il sert d'aiguillon.
Satprem avait son intolérable particulier, le mien s'effiloche parce qu'il n'est plus nécessaire, et c'est à chacun de trouver son intolérable qui lui permettra d'agir divinement. Il n'est pas plus à éviter qu'à cultiver, c'est un point d'appui. Satprem avait son cri, Sri Aurobindo, ce fut longtemps la condition de l'Inde, Mère avait aussi sans doute son ou ses intolérables, comme Jésus en courroux dans le temple, comme Bouddha, comme Krishnamurti avec la «violence», et je ne partage pas l'idée des brahmanes que le Spirituel ne doit pas s'abaisser jusqu'au contingent. L'Inde s'est perdue dans le clivage transcendant/immanent, il n'y a aucun clivage, aucune séparation entre les deux, sinon sur le plan dialectique, qui est seulement un plan formel du mental. Le Divin est immanent et transcendant, mais Il se porte mieux sur le plan transcendant, et le supramental peut lui redonner la santé dans la Manifestation. C'est la plus grande nouvelle depuis plusieurs milliers d'années, et ceux qui prétendent le savoir, les aurobindiens, commentent la mort de Satprem en se tirant dans les pattes, les notes d'évaluation de sa perfection variant d'un adepte à l'autre. C'est un peu comme le parti socialiste français, finalement. On veut bien partager à condition de ne pas être d'accord. On est plein de belles idées, mais on préfère les hiérarchiser et se battre sur leur ordre, que toutes les accepter, les rassembler et les mettre en œuvre. Il n'y a pas que le vital qui tyrannise, le mental qui coupe les cheveux en quatre pour en....... les mouches a fort bonne réputation chez les français. Or, c'est l'adversaire par excellence, le maître de la précision factice qui empêche toute prise sur le réel. C'est lui qui souligne des oppositions entre deux formes qui participent du même principe, quoi le homard et la langouste la même chose, c'est sacrilège de confondre les deux !...Alors on ne remonte jamais au-dessus, là où les choses se passent, et on peut même s'imaginer, par exemple, que Natarajan dit du mal de Satprem, tout ça parce qu'il n'a pas le même intolérable, et qu'il dit que c'est à chacun de le choisir son intolérable, au lieu d'idolâtrer celui de l'autre. Les intolérables ne manquent pas, de la prostitution enfantine à la vivisection, des parachutes dorés pour saboteurs d'entreprise au budget des armées, chacun peut choisir son intolérable qui lui fera tenir le coup sous les assauts du Mensonge.
En France, on se croit profond dès qu'on propose un duel, dès qu'on soulève une polémique, dès qu'on sépare ce qui tient debout pour accéder à une meilleure performance: c'est le «karma français», qui compromet le gain obtenu par goût de la provocation. La révolution ne suffisait pas, il fallait la Terreur pour la ratifier. En football aussi, les français sont souvent très forts en première mi-temps, et ils croient que c'est gagné. Ils friment devant les adversaires, et leur jettent des œillades méprisantes. Mais ils perdent dans les dernières minutes de la seconde mi-temps, ou pendant les arrêts de jeu. C'est le «karma français». La vanité française diffère des autres, car elle a du caractère. A Auroville, en 1978, les français passaient leur temps à médire des autres communautés. Comme le dit Satprem: «j'aurais été déchiqueté». Moi aussi, je me suis barré, sinon mon yoga risquait de s'arrêter. Cela m'a valu l'opprobre de mon père, fier de vanter son fils aventurier, dans une sorte de kibboutz en Inde. A mon retour, ma légende personnelle ne rejaillissait plus sur lui comme un faire-valoir, et je redevenais un minable. L'échec, c'est l'obsession du bourgeois, et le moyen du Divin.
COMMENT LE YOGA A COMMENCE.
Bien sûr, le problème avec l'intolérable c'est qu'il peut pousser à devenir intolérant, à fonder un intégrisme, et tutti quanti. Pourtant, on peut l'utiliser divinement bien. Mon intolérable, c'était la perspective de l'Apocalypse nucléaire, à cause de la guerre froide. Je venais d'avoir 24 ans en mars 1974, et un peu plus de deux mois avant, le satori avait déchiré mon esprit. Passées les premières semaines d'émerveillement absolu (il n'y avait strictement plus rien à atteindre), je suis resté comme un rond de flanc. Mon illumination n'avait aucun impact franc et massif sur l'extérieur, et je me suis mis à chercher un nouveau moyen, plus efficace, de faire avancer les choses. Comme j'allais déjà depuis plus de deux ans sur des plans spéciaux, dans le sommeil, qui déterminent des événements ici-bas, j'avais l'intention de poursuivre de ce côté-là, mais en 1975, je tombais sur Sri Aurobindo, et après de vraies réticences dans le premier chapitre de la synthèse des yogas, je fus stupéfait. Ce fut une expérience extraordinaire. Je voyais quelque chose qui manquait dans son argumentation, et ça arrivait le paragraphe suivant. Je m'inclinais. Ma mère m'offrira plus tard «la manifestation supramentale» qu'elle avait dénichée miraculeusement. Je ne sentais pas que la chose pouvait m'arrêter aussi vite... C'est donc le Divin qui est responsable de mon statut, moi je cherchais désespérément la pierre philosophale en me levant la nuit et en travaillant mes textes, et je comptais sur mes pratiques du yoga tibétain dans le bardo pour avancer, mais je ne me voyais pas si près du supramental. Je ne me suis remis de l'illumination dans la Conscience suprême, du 10 au 14 janvier 1977, qu'en novembre 2006. Parce que Sri Aurobindo s'est débrouillé pour convertir la Conscience divine en énergie divine, une fois qu'on en est saturé. Pour ne pas reproduire l'expérience des rishis. Moralité, la conscience du dessus est sacrifiée, mais sa trace permet désormais de repartir du bas en aimantant la shakti, soit l'énergie microscopique. Je ne le savais pas, naturellement. J'ai passé quelques jours dans l'Omniscience, la fontanelle ouverte, avec la Mère des mondes qui ne cessait de dégouliner dans la tête, et puis tout est parti peu à peu. J'ai pris des dispositions radicales, comme arrêter la sexualité, cesser le café, et je m'y suis tenu. En février déjà, je n'étais plus que l'ombre de moi-même, tout foutait le camp, puis pendant quatre jours mes cellules ont carrément tournoyé dans un feu invraisemblable. Je ne pouvais plus manger, c'était déjà de la torture à la fin du premier jour, mais je parvenais à dormir quand même. De jour en jour ça augmentait. Je délirais et je me prenais pour l'Inde qu'on divise en deux, avec la création du Pakistan. Je restais presque tout le temps couché, torturé. Le cinquième jour au matin, j'ai dit, je n'en peux plus, il faudrait que ça s'arrête, et ça s'est arrêté instantanément, à la seconde. C'est une des expériences les plus extraordinaires que j'ai vécues. Non seulement le nettoyage intégral, mais la fin, l'arrêt instantané du processus sur ma demande. Incroyable. Et puis la descente vers l'enfer a continué. Des attaques dans le sommeil, réveil avant de casser le fil, in extremis, l'intelligence qui disparaît, plus moyen de lire un livre d'alchimie, plus d'effort intellectuel possible. Finalement je suis arrivé tellement bas que je me suis demandé ce qui m'arrivait. Je n'étais plus rien. Plus aucune force vitale, plus de mental, pas loin de la serpillière bien effilochée. Et là, une voix extérieure, comme celle d'un fantôme, mais à l'intérieur de moi quand même, enfin, j'ai entendu une voix sortie de nulle part, qui m'a dit «tu n'y arriveras pas, c'est impossible»... C'était comme un défi, une interdiction, une menace, et je suis resté pétrifié deux ou trois secondes. Puis je me suis demandé à quoi pouvait bien faire allusion cette voix, et là j'ai compris que tout ce qui m'arrivait voulait dire que je devais retrouver le chemin, c'est-à-dire faire le yoga supramental, et découvrir la shakti, maintenant que le Divin, Satchinananda et le Purushottama, s'étaient retirés. C'est cette connasse de voix malveillante qui m'a indiqué la voie, car à quoi d'autre je pouvais m'attaquer qui soit «impossible», sinon ce fameux yoga supramental que sri Aurobindo avait annoncé? J'avais donc un indice, mais pas moyen de remonter la pente. Impossible. Début août, viré immédiatement de chez un type qui devait me recevoir pendant l'été à la campagne (finalement je crois qu'il avait peur que je lui pique sa meuf) je ronge mon frein, et en retournant dans le midi, sans doute par faiblesse, je décide de me requinquer avec une bière brune, j'adorais la bière brune quand j'avais 18 ans, surtout après la chasse sous-marine. Je veux me payer une petite madeleine pour me remettre de ma déconvenue, sûr de déguster divinement le breuvage, mais il m'a complètement cassé, pratiquement à me traîner par terre, 24 heures hors-circuit. Pas de trace extérieure de la shakti, mais dedans, c'était autre chose, plus moyen de faire n'importe quoi. Quelques jours plus tard, en nageant dans la piscine d'un camping, je sens quelque chose descendre par la fontanelle, et je me dis ouf, quand même, mais ça ne dure pas. Puis les vendanges en septembre. J'étais crevé, totalement, mais j'en avais assez d'être désoeuvré, de dépendre de ma mère après une histoire qui avait mal tourné où j'avais une sorte de travail, et j'ai pu faire les vendanges. A quelques moments, pareil, un filet au-dessus du crâne, dans le style, tu vois on t'abandonne pas, et puis ça disparaît au bout de trois minutes, mais il y a quelque chose. A la fin, il y a une fête, et je refuse les avances d'une vendangeuse assez mignonne, qui ne comprend absolument pas pourquoi. Sa tronche, quand je lui dis «ça ne m'intéresse pas», elle m'a demandé alors ce qui m'intéressait, et je n'ai pas pu lui expliquer, je crois que je l'ai démolie en lui disant juste que Dieu me suffisait, un truc de ce genre, et elle m'a pris pour un malade et m'a laissé. Son désir m'avait quand même pénétré et je n'étais pas beau à voir, d'autant qu'une partie de moi voulait y répondre. Et puis ça se dégrade encore et encore. Me voilà obligé de prendre des bains de pieds en octobre, en novembre, dans une pseudo-communauté, le froid m'attaque et je vais traquer le moindre rayon de soleil vers treize heures. Je périclite. Je n'en peux vraiment plus, je redoute de descendre encore plus bas... Alors que j'ai perdu toute vitalité, toute intelligence, il y a un an ou presque, j'étais omniscient... C'est à ce moment-là que je reçois un remboursement miraculeux de l'équipe que j'avais quittée un an et demi auparavant, dans une drôle d'histoire, que je préfère garder secrète. Le chèque couvrait le billet aller-retour en Inde, et de quoi y survivre quelque peu en se serrant la ceinture.
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On comprendra que je me fends de raconter la genèse de mon histoire supramentale pour faire passer la pilule de mes réserves sur Satprem, et pour éviter de donner du grain à moudre à ceux qui seraient enchantés que je fusse un charlatan, un imposteur, ou un fou. A ce propos, ne vous donnez pas de mal pour accréditer cette hypothèse, elle a déjà été émise par un de mes amis, vous n'avez qu'à lui emprunter. Il se trouve que le Divin m'a révélé son karma à un moment où il m'a sévèrement attaqué, et qu'il s'agissait de Protagoras d'Abdère. (Juste après son attaque, j'ai lu une traduction dans la Pléïade, le tome sur les présocratiques, et j'ai VU que c'était lui). (Il se voyait lui-même, bien plus tard, en réincarnation d'Epicure, mais je ne sais pas si le même être psychique a pu endosser deux existences pareilles). J'avais beaucoup apprécié son intelligence, il avait quatre ans de plus que moi, et quand on a dix-neuf ans, c'est presque une éternité d'avance. Et il était très kool. Bref, nous avons été très proches longtemps, nous ne nous sommes jamais perdu de vue jusqu'en 1995. Le fait est qu'en 1977 j'eus le malheur de réunir mes amis pour évoquer l'expérience supramentale, d'ailleurs juste avant que je périclite, et naturellement C. était là. Il n'a pas pris très bien la chose, alors que je le serinais déjà depuis trois ans avec le Soi, mais nous avons continué à nous voir. Pendant des années, il a eu une position extravagante. Il restait calme, et partait dans sa tirade, si mon évolution venait sur le tapis, avec un léger accent du midi qu'il était le seul à posséder de cette manière-là, et il la peaufinait de temps en temps. Bref, il disait «ou bien, ok, d'accord tu as touché le supramental, mais je ne peux pas le voir, ou bien...» et là il développait que ça pouvait être autre chose, par exemple de la schizophrénie. Le manège a duré une dizaine d'années, «ou bien ou bien», mon évolution semblait toujours pouvoir confirmer aussi bien une hypothèse que l'autre. Un jour, je m'en souviens, c'était dans ma cuisine, je commençais à en avoir assez, et surtout je ne comprenais pas qu'il puisse tolérer ce doute permanent, qui était sincère. Je lui dis, «mais quand même C, c'est physique ce que je sens, je pourrais te décrire des centaines d'expériences, ça dure depuis dix ans, si ç'avait été bidon, je m'en serais aperçu, quand même !» Mais C est resté imperturbable, avec cet air narquois qu'il devait déjà maîtriser en Grèce pour clouer le bec à ses contradicteurs, et avec un petit air entendu, comme si c'était une évidence à laquelle je devais me résoudre, il m'a affirmé «mais ton esprit peut très bien inventer tous ces symptômes !». Là, j'ai compris qu'il n'y aurait plus rien à faire, et je l'ai accepté, je l'ai bouclé, ce type n'en avait rien à foutre de savoir qui j'étais, et c'était un «ami». J'ai tiré l'échelle, je n'ai plus insisté, et parfois c'était désarmant, il me lançait: «si tu es vraiment ce que tu prétends, transforme-moi !». Mais il ne voyait pas que cela ne pouvait dépendre que de la confiance qu'il m'accordait, et qui était absolument nulle. Pendant toute cette époque, me trouver en présence d'une personne qui doutait de mon expérience et qui en avait entendu parler, déclenchait automatiquement une sensation désagréable à l'estomac, et pouvait empêcher la digestion. Les intestins déconnaient vingt-quatre heures. La présence pas même hostile suffisait, il n'y avait même pas à débattre. Le rejet avait une incidence physique directe, on ne s'étonnera donc point que je n'aie pas insisté sur mon contact avec le supramental pendant de nombreuses années. Si c'était au risque de souffrir pour rien, il valait mieux se taire. Maintenant c'est différent.
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Donc, nous voilà fin 1977, et je m'achète un billet pour l'aéroport international le plus proche à l'époque de Pondicherry, soit Colombo. Je rencontre par hasard dans l'avion, ce 14 décembre, un ingénieur de mon âge, qui compte aller lui aussi à Auroville, et on fait un bout de chemin ensemble. Je devais continuer à plonger encore plus bas, mais cette fois avec d'autres moyens, car l'enfer n'est jamais à court de nouveaux supplices, ce qui fait, d'ailleurs, son charme. Le soleil me revigore avec la chaleur, et voilà que je me lâche... Je tire sur un joint d'herbe colossal dans la guest house de L'YMCA (tous les routards connaissent) tout en jouant sur la guitare du tentateur. Je ne tarde pas à sombrer après les quelques minutes de high, et vais m'étendre. Là, je suis absolument persuadé que je vais mourir. Convaincu. C'est fini. Il est temps de dégager la piste. Pas la peine d'insister. Je ne regrette rien. J'ai vu le grand soleil onze mois auparavant, il m'a laissé choir, ok, no problem, je l'ai vu quand même, je ferai mieux la prochaine fois. Ce n'est pas la peine d'insister. C'est bon, j'ai mon compte de toute façon. Me traîner comme une bête depuis dix mois après avoir passé plusieurs jours avec la mère des Mondes et le Purushottama, ok, ce n'est peut-être pas ici que ça se passe, allons voir ailleurs si j'y suis, j'ai dû me tromper d'adresse. Je me prépare à mourir en paix, assez content de mon parcours, je ne lutte plus. Mes parents sont passés à côté de moi sans me voir, ma sœur encore pire, je ne suis plus vraiment avec ma compagne depuis un an, on ne me regrettera pas tant que cela. Je me transforme en plomb, je m'abandonne, je ne veux plus rien, je ne m'en veux même pas d'avoir fumé, ça s'est presque toujours bien passé, donc, ce n'est pas de ma faute, c'est autre chose. La fin, ça s'appelle. Je m'assoupis, j'attends. Je me dis que c'est une parano, que ça va passer, mais le corps est las, vraiment las, peut-être que quelque chose a envie de partir?
Et voilà que mon plexus solaire s'ouvre démesurément et que tous les sons deviennent ensemble une symphonie polyphonique en stéréo. Les cris des gosses, les bruits des mobylettes, des cars, tout l'environnement devient une sorte de symphonie pastorale en vrai, mais j'apprécie les notes quand même, et ça monte et descend, et moi je deviens tout ça, je me répands, je me dilate, ça chauffe au milieu de la poitrine, c'est hors du commun, ce n'est pas la mort, mon neveu. Je reste. Mais comme cela faisait déjà longtemps que j'étais devenu un zombie, le fait de survivre à ma parano ne m'apporte même pas beaucoup de satisfactions. Enfin, je continue ma route, et là je dois bien reconnaître que je suis vivant. Je m'arrête à Hikkaduwa, qui sortait de terre, sur la plage, il y avait quelques routards, dont une sirène blonde à couper le souffle, qui se baladait les seins nus, avec une poitrine d'une rare beauté, et qui me demande de lui passer de la pommade dans le dos. Avec un grand sourire. Fidèle au poste, à mon engagement suprême, je crois que j'y suis parvenu en faisant la gueule et en pensant à autre chose, en oubliant ce que vivaient mes doigts, ce que je trouve aujourd'hui ridicule, car me rapprocher de cette beauté m'aurait sans doute ramené à l'existence, et bien remis sur pieds. Bon, j'ai toujours eu des principes stricts, et je parviens à reprendre la route en croyant que j'ai sublimé mon désir... Et nous voilà un soir sur la côte est, vers noël, c'était avant la guérilla des tigres tamouls, et là, c'est comme un complot cosmique en quelque sorte. Une nuit étrange tombe, avec une lune bizarre elle aussi, avec plein de petits nuages transparents et rapides qui l'escortent et la protègent. Des centaines de méduses blanchâtres, du diamètre d'un ballon de football, dévalent à la surface, opalescentes, sous un pont qui relie la mer à une sorte d'estuaire. Tout se noie dans une atmosphère glauque, pas du tout lugubre, mais moite, comme un sauna, et je ne sais pas trop ce qui se passe, toujours est-il que je regarde la lune quelques instants, peut-être que je repense à l'éclatante beauté de la scandinave, que sais-je, c'est comme si je me mettais à fondre. Je suis dans un cul-de-sac, j'ai trouvé au bout du monde ma sablière, le tunnel qui m'attendait depuis toujours pour m'engloutir, le terminus c'était là, le fond, plus bas ce n'est plus possible. C'était un rendez-vous prévu depuis des éternités, la drôle de lune, les méduses énormes, le vent comme une caresse érotique qu'on ne souhaite pas, et mon année à ramper comme un vers qui se conclut enfin par un truc logique: l'échec d'Icare. La vie est là, et elle ne demande qu'à me récupérer, tout peut rentrer dans l'ordre, no problem... Je ne comprends plus, je craque doucement, je n'aspire plus à rien, plus à rien sauf à du plaisir, de la femme, du shit peut-être, lézarder en sirotant de la bière et en souriant aux filles, l'idée prend forme et se développe, devient théorème, tend vers la praxis, un emploi du temps paisible, dormir, séduire, aimer... Ce n'est pas une sorte de vengeance d'avoir perdu le Divin, non, c'est qu'ici-bas tout se vaut, allez, tout se vaut, va, j'aurai une vie aussi bien remplie en me laissant définitivement aller, pourquoi lutter? Peut-être que personne n'est jamais monté si haut, en tout cas à cet âge, pour me retrouver un an plus tard à moitié-mort, vide, déshérité, abandonné de tous, écrasé, sans énergie... Pourquoi lutter dans des conditions pareilles, puisque la vie me tend les bras, la beauté des femmes, les crépuscules nacrés, pourquoi demander plus? La vie n'offre-t-elle pas tout ce qu'il faut, il suffit de penser à soi au lieu de penser au supramental, pense à toi, tu ne l'as jamais fait vraiment, tu ne sais pas ce que c'est, cette fois, vas-y, vis pour toi... Et je rumine cela pendant des heures, dehors, espérant même, et redoutant autant d'ailleurs, qu'une fille de joie se balade dans le coin et m'accoste. Je ne m'en veux même pas, j'en suis là... C'est tout. Je n'ai plus de béquilles pour me dire que demain ça ira mieux, cela a l'air de se jouer maintenant, la lune exige une réponse. Je n'ai plus de bouc émissaire pour mettre ça sur le dos de quelqu'un, d'une force, d'un coupable qui tomberait bien, et je n'ai même plus une once de honte à me mettre sous la dent, tout est clair, la lutte c'est terminé, c'était un truc d'ado, le chevalier est revenu des croisades et on lui a piqué son château, il n'a plus rien le bougre, on ne le reconnaît même pas. C'était à moi tout ça, la conscience suprême, les jours de pétillement intense dans la fontanelle, l'Omniscience, oui, c'était. Imparfait, on dit, dommage, parce que ce passé-là, il était justement parfait, alors il aurait dû durer davantage. Non, tout m'a échappé, tout m'a glissé entre les doigts, même ma propre vie, elle ne m'appartient plus. Je suis une sorte d'animal qui sait qu'il est là pour se reproduire, et ce n'est pas désagréable, ça, au moins, ça tient debout, on ne peut pas se tromper: c'est bon. Au bout du rouleau, à 26 ans. Avec un satori en bonne et due forme à 23 ans, j'ai dû aller trop vite sans doute, la vie me rattrape, elle me veut, elle veut m'enserrer, c'est le retour de l'élastique, c'est une femme adorable la vie quand on a 26 piges, jalouse parce que je la délaisse, je lui préfère Dieu, l'imbécile, elle m'aimera elle, l'autre il s'est barré. Elle ne me demandera pas d'exploits. La vie veut me prendre, me cajoler, mais je dois oublier TOUT LE RESTE... Même les nuages complotent en passant devant Séléné. Elle émet un rayon jaunâtre, elle joue avec moi comme un chat avec une souris................Renonce et je te donnerai tout... C'est doux, entêtant, et surtout, c'est là, pas comme le supramental qui est loin derrière et sans doute loin devant. C'est là, en rayons, je prends tout ce que je veux dans le magasin, et la caissière me laissera sortir sans payer, en prime.
On verra demain. Naturellement je n'ai rencontré personne, et le lendemain j'avais repris mes esprits, si l'on peut dire, en tout cas ce qu'il en restait. J'étais encore soutenu par le souvenir des jours divins, je n'étais ni triste ni gai, ni ici ni ailleurs. J'étais nulle part, mais je n'étais plus très loin du lieu où j'en aurais le cœur net. J'ai cherché la force qui s'était permise d'essayer de me séduire et de me pervertir, je crois qu'il y avait un rapport avec la lune, et puis il y avait surtout un type qui était saturé à ras bord d'expériences, de souffrances et d'extases. Le bas avait nivelé le haut, le vitalogramme atteignait le calme plat, je voulais vivre à l'horizontal, ça résolvait tous les problèmes. Un type qui n'avait tellement plus rien à perdre que n'importe quoi pouvait sembler un trésor, pourvu que ça existe.
Mon compagnon de voyage et moi nous nous sommes perdus dans Auroville la nuit du 30 décembre, peut-être même celle du 31, drôle de passage, et on a couché dehors, pas loin du Matrimandir, et on a eu froid. On a dormi sur une sorte de tertre. Puis je ne me souviens plus de rien jusqu'au miracle. Je vais à l'ashram, au samadhi, là où repose Sri Aurobindo, et je m'assois, assez ravi d'être arrivé à bon port. Je ne cherche rien, je ne me plains pas, j'écoute, je contemple. Nous sommes le 1er janvier 1978. La componction des indigènes qui se font tout un cinéma avec leurs simagrées autour de la tombe est à mourir de rire, la plupart prie avec la tête en oubliant tout le reste, leur identité, leur corps, leur cœur, ce qui donne l'impression d'un manque de sincérité général, partagé dans la ferveur superstitieuse, et je sens tout le poids de la religiosité indienne, mais je ne suis pas là pour faire de l'anthropologie. Et puis, cela arrive, en quelques secondes je suis comme regonflé. Je me compare à un pneu dégonflé qui vient de recevoir de la pression. Mon année de souffrance est balayée, et me voilà en pleine forme. Et dire que j'aurais pu sombrer moins d'une semaine avant, et finir comme Baudelaire, en tout cas m'enliser... In extremis, je sens que désormais je vais remonter la pente...
19 Janvier 2008
J'ai été marqué au fouet pendant un an à Auroville par les «gossips», et c'est peut-être à cause de cela que je ne veux pas que ça reparte avec la controverse dont je cause. C'est tellement idiot de ne pas faire ce que l'on a à faire, chacun, pour critiquer l'autre, qui, en général, ne demande rien à personne, que c'est décourageant d'avoir affaire aux êtres humains... Comme cela serait plusmieux que tous les aurobindiens soient d'accord sur tout, le 19 sur 2O à Satprem, le rôle de la prison dans la conversion de Sri Aurobindo, et la bonne idée que Mère a eu d'épouser Paul Richard, la «qualité de vie» à Auroville, hou la la, clonons-nous, pensons tous la même chose avec ce qui nous reste de mental... Et excommunions les non-conformes !Quoi... Tu oses penser que Satprem ne vaut pas mieux qu'un 15 sur 20, bourreau, les fers s'il vous plaît... Cet hérétique pense de travers, il menace notre communauté parfaite. (Je me lâche, c'est la culture web, droit au but et sans concessions, et je me sens tout jeune, autant en profiter, merci Satprem, merci Luc).
Je me trouve assez en forme d'avoir créé la formule
L'échec est l'amant de la réussite.
20 Janvier 2008
Il y a de drôles d'énergies autour de cette controverse, alors j'abandonne. Savoir ce que l'on a à faire. C'est déjà pas mal. J'ai rajouté mon petit grain de sel, et puis la vie continue, certains vont être soulagés, d'autres contrariés, that's life. Elle me comble, j'apprends, j'observe, j'apprécie. Why not? C'est vrai que c'est amusant de raconter par quoi l'on est passé, ça peut servir à certains.
Ce concept que l'on participe, sans savoir exactement à quoi d'ailleurs, c'est gentil. Chacun creuse sa taupinière avec ses obsessions, ses attachements, ses préjugés, ses trucs à régler, on absorbe le non-moi pour vite en faire du moi conforme à ce que l'on est soi, et on s'imagine «participer». C'est vite dit. Je participe à la quête de la lumière, et dès qu'elle est trop obscure pour moi, je le manifeste. «>La lumière doit être au moins à ma hauteur à moi. quand je pense à quel point la lumière des autres est obscure, je suis bien obligé de faire la loi que je sache.» Toute la french communauty faisait là-dedans ou presque en 1978, à Auroville, la cité de l'avenir fraternel universel. On jouait à la pétanque le soir à Aspiration après avoir démoli deux ou trois communautés de looses, culpabilisé un nouveau, et piqué du fric pour un projet à un visiteur, qu'on congédiait sèchement une fois qu'il avait raqué. Ah !mais Auroville, ça se mérite... On le sait, d'ailleurs, la vérité est française depuis 1789, on ne va pas revenir là-dessus. Envoûtés par l'arrogance, la présemption et l'orgueil, qui font un excellent ménage à trois, les français pétaient presque tous plus haut que leur cul, et faisaient des concours pour aiguiser une saine émulation. Ils venaient de créer leur club Méditerranée pour échapper à la vie sociale en France, mais ils avaient une charte sous le bras, un mot de passe, un laisser-passer: «Auroville n'appartient à personne». C'était vachement pris au pied de la lettre. On se ruinait pour faire une jolie petite maison, sans ostentation, juste bien quoi, et si l'on partait trop longtemps, elle avait un nouveau propriétaire quand on y venait s'installer définitivement. On ne pouvait pas y revenir. «Qui va à la chasse perd sa place» aurait dû faire partie des statuts, qu'on sache à quoi s'en tenir, mais non, c'était le secret des anciens, savoir qu'on pouvait piquer une installation dès que l'arrivant, fier de son œuvre, repartait trop vite se refaire un peu de blé. Les nouveaux n'entendaient jamais parler de cette magnifique tradition.
C'était intéressant, les allemands, ils faisaient, les bougres. Les anglo-saxons, c'était moins net, mais ils s'occupaient, eux aussi. Les français étaient les plus branleurs de tous, et pour tromper leur ennui, ils disaient du mal des autres, après avoir sillonné le territoire assez vaste. Le plus marrant, c'est qu'Auroville possède une énergie spéciale, alors les gossips étaient chargés eux aussi. Certaines phrases malveillantes, à force de passer de bouche en bouche, devenaient des munitions. Si on les recevait mal, si on y résistait, on était blessé, si on les approuvait, on se portait mieux, on entrait dans l'aura de la rumeur. C'était un monde occulte, avec de nouvelles formes de sortilèges. Et tout le monde ou presque s'enfonçait là-dedans la conscience tranquille, on se croyait dans la vérité à colporter de petites infamies sans fondement, et une bonne partie d'Aspiration, presque tous français, ressemblait à des magiciens noirs malgré eux. Ils ne savaient même pas toute la nocivité qu'ils véhiculaient, ils croyaient faire le monde, et attaquaient tous azimuths. Ils se renforçaient mutuellement. C'était une meute de bien-pensants solidaires, barbares, qui s'enivrait d'affirmations péremptoires, décochait des flèches empoisonnées en en tirant du plaisir, comme n'importe quel petit caporal borné qui se fait les dents sur les bleus. C'était infect. On adorait un nouveau veau d'or: l'action. Dès qu'on bougeait le petit doigt, soit surveiller quelques ouvriers indigènes, soit faire une petite démarche de rien du tout pour sa communauté ou Auroville, on «travaillait dans la matière». On s'en gargarisait, on se montait en épingle, on se branlait devant la glace avec ça: je travaille dans la matière. Cela résolvait tout, «nous, on travaille dans la matière» (une ou deux heures par jour?)... Sous-entendu, tu es un pauvre con, tu n'es par rentré dans le rang, tu n'es peut-être pas à ta place. Va donner des ordres aux tamouls, au moins, si tu veux faire partie de la bande.
Tout cela ne m'a pas empêché de commencer le yoga là-bas, je me prenais seulement leurs décharges de ressentiment, voire de haine, et j'avais des ruses pour que cela ne m'atteigne pas trop longtemps, comme nager par exemple, faire beaucoup de vélo, même dans le bout de chemin de sable avant chez moi, ça demandait un certain effort. Vu d'où je revenais, grosso-modo du néant, je n'allais pas faire la fine bouche, mais bon, l'entropie, elle est là aussi. Quand finalement ça devient usant de vivre au milieu d'un troupeau d'inadaptés sociaux qui se tirent entre les pattes, et se donnent le change avec trois fois rien, comme dans n'importe quelle secte, quand une menace pèse, il faut savoir battre en retraite. Je voulais vraiment faire ma vie à Auroville, not possible. Plus moyen de sortir un peu de ma communauté sans que j'apprenne qu'il y a une nouvelle tête de turc, un nouveau problème, un litige inédit, un conflit qui enfle, une rivalité pour obtenir des fonds, etc... Ce qui avait semblé quelques mois un paradis s'était progressivement transformé en enfer: j'étais initié, en quelque sorte. Peu me chaut qu'on trouve mon jugement sévère. On espérait le supramental depuis des milliers d'années, j'étais en droit d'attendre que le lieu qui célébrait officiellement son retour fût peuplé d'apprentis sages, de chercheurs d'intégrité, de mystiques. La quantité de ces personnes-là était très faible, et les jobards pullulaient. Auroville, tel que c'était à l'époque, correspondait à une utopie d'anarchistes récalcitrants, en aucun cas de soldats d'Agni. Il était même suspect de laisser entendre qu'on pouvait avoir une expérience spirituelle. Avant même de dire que cela vous enchantait, on aurait essayé de vous virer au motif que vous vouliez devenir gourou. L'autorité à Auroville, ça a toujours été l'ego: c'est le plus fort qui résiste. Pratiquement tous les meilleurs sont partis. C'est une affaire qui marche... Et beaucoup des leaders révolutionnaires se sont diablement enrichis, Balzac devrait y aller faire un tour, on rigolerait bien. Je n'en veux à personne, mon moi était trop plastique, adaptable, yin, protéiforme, scotché au moment. Dans toutes les adversités, j'ai appris la nécessité de la différenciation, du retrait, de la plongée dans l'ombre intérieure des déceptions, et j'ai la satisfaction, pour moi-même, d'être devenu un maître du Tao, dont le supramental est une manifestation inespérée. Sans lui, je risquais de plafonner. Je dois tout à Mère et à Sri Aurobindo, puis au combat et à la guerre. J'étais trop yin. Les femmes et les coups m'ont donné le yang, que soient bénis mes adversaires et mes amours.
Dans les grands moments de cette année magique, il y a eu des coups de frein proportionnels à la poussée, et pour confirmer Satprem sur ce point, je vais donc encore évoquer l'état de vulnérabilité absolue qui s'installe. J'ai déjà évoqué l'histoire du faux Sri Aurobindo. Dans le même stye, je vais une fois sur la plage de Pondi, à la jetée, et je ne sais pas pourquoi je m'identifie à une routarde, qui parlait avec sa copine, une fille vive, sans attrait, et qui ne semblait pas très intelligente à la vulgarité de ses mimiques, elle devait être à trente mètres, elle faisait tout pour ne pas regarder vers moi, et je ne sais pas pourquoi, d'un seul coup, je me mets à sa place, et je me suis dit «pour elle et des tas d'autres, ce que je vis ne peut pas exister, c'est tout bonnement impossible». Alors comme si j'étais entré en elle, je me suis nié moi-même, je me suis vu de l'extérieur, comme par ses yeux, et j'ai perdu plusieurs jours le contact avec la Force. Je ne suis pas un comptable, peut-être cinq jours ou une semaine, mais ça m'a marqué. Une autre fois, je tombe sur un article de Nolini, dans la librairie près du canal, qui stipule que puisque Mère n'est pas parvenue à survivre à son yoga contre la mort, cette entreprise est ajournée jusqu'à ce qu'elle revienne sur terre. Là, vraiment, j'ai été confronté à l'essence de la bêtise. La bêtise pure. Son âme en quelque sorte. Se prévaloir de connaître les choses suffisamment pour décréter une telle ineptie, il faut être idiot. Nolini était donc resté dans des coquetteries mentales. Sans doute un fond de mentalité indienne, qui ne peut vivre sans représentations, de peur de se perdre. Les hindous font dans leur culotte s'ils n'ont pas une armée de points de repère, c'est peut-être du mental génétique, c'est effarant. Du coup, les maîtres qui parviennent au Soi, quand ils abordent le sujet des périodes d'incertitude qu'ils ont dû traverser, je suppose que ça doit faire méchamment la gueule, ça fait désordre, l'incertitude, ou il faudrait qu'elle soit certifiée conforme. Ils doivent pouvoir s'en tirer en disant que l'incertitude fait partie de Dieu, et qu'elle n'entame pas la foi, et on rentre à la maison, et on ajoute sur l'autel où il y a déjà une bonne douzaine de divinités la poupée du petit dernier. Elle deviendra le seigneur de l'incertitude, on lui fera des petites prières pour apprendre à douter de son chemin, si cela doit le raccourcir et le favoriser. On veut bien la traverser, par politesse, l'incertitude, mais on doit savoir avant... combien de temps elle va durer.
Je ne sais pas ce que Nolini a voulu combler en prétendant une idiotie pareille, mais mon estomac s'est recroquevillé, j'ai reçu un énorme coup de bambou derrière la tête, je suis resté k.O deux ou trois jours. Mais le plus fort, c'est suite à ma déclaration. En fait, c'était quand même un peu difficile, parce que la nuit je me battais à tout bout de champ dans l'astral, on voulait d'autant plus que je crève que je m'étais installé sur un terrain paumé, où il n'y avait jamais eu personne, et qui avait été marabouté, il y en avait encore les traces de la pudja autour de quelques briques. Dès la première nuit, des combats terribles. J'en avais rien à foutre, mais pendant une bonne quinzaine je ne savais pas si je me réveillerais le lendemain. Ce qui fait que j'étais tout guilleret le matin, mais quand même. Bref, un jour je suis tarabusté par un membre de la communauté, qui me cherche des poux sur la tête, alors que je faisais déjà un max, tout mon fric partait déjà dans des projets, mais le type en question savait comment avoir toujours raison, il devait travailler ça depuis une centaine de vies. Bref, il dépasse les bornes, alors je prends le groupe à témoin, et je leur dis, «les gars, maintenant vous me foutez la paix, parce que j'ai passé la trame, c'est difficile, je fais le yoga de Mère.» J'ai dit avec une certaine conviction, et tout le monde ou presque s'est écrasé. Mais un des jours suivants, j'ai croisé X, qui n'y croyait pas, et qui a marmonné dans sa barbe en passant à côté de moi, sans doute en proférant des insultes. Là, ce que j'ai pris, ça m'a cassé pendant trois jours. A ramasser à la petite cuillère, moi j'étais, avec une brûlure au milieu de la poitrine, et des coups de poignards subtils dans le plexus, et j'ai pensé pour rigoler à St Barthélémy. Mais comme j'étais tout content d'être un jeddaï, et que le force travaillait comme une folle dans le cervelet et les jambes, je trouvais que ce genre de choses faisait partie du décor. Je suis resté sous une cloche de plomb pendant trois jours.
J'étais très heureux, mais c'était quand même difficile, le pire étant les arrivées inopinées de Shankar, un français vraiment adorable, qui suivait tout ce qui se passe, et qui parfois venait tailler une bavette avec l'autre zouave qui avait toujours raison. Et Shankar savait raconter tout ce qui se passait. Il arrivait parfois avec une telle colère contenue que je me prenais ça en pleine poire, et ma journée était foutue. Ça me prenait au ventre, ça y restait, mais je pensais à autre chose, je bougeais, et ça finissait par disparaître avant la nuit. Il rongeait son frein, Shankar, il n'en pouvait plus parfois, et il dégageait tout ça, parce qu'il avait un très beau vital, qui irradiait son mécontentement, et comme l'autre zouave adorait les commérages, si j'étais pris entre les deux feux, ce n'était pas triste. Le fait est quand même que Shankar avait raison sur bien des points, mais qu'est-ce qu'on pouvait faire? Je me souviens que c'était comme un kibboutz ma communauté, elle ne payait pas de mine, il y avait un immense hangar plein d'amiante dans le toit, quelques cases, une cuisine conséquente, et une grande table dehors. Mais à cette époque, il y avait plein de types qui étaient là sans argent personnel, dans cette communauté ou dans d'autres, et donc les groupes recevaient le fameux «panier» de Pour Tous, avec de la nourriture. Deux fois par semaine, je crois. Et des fois il y avait trois fois rien... Et Shankar n'en pouvait plus parce que Z se faisait ses œufs au bacon tous les matins, dans sa sorte de propriété, la conscience tranquille. (L'idée de Shankar c'était sans doute qu'il aurait dû refiler des œufs de son poulailler, mais l'autre il se les gardait pour lui, c'était ses poules). L'inégalité est le principe même d'Auroville. L'argent y règne, mais par toutes sortes de ruses, c'est dissimulé, tourné autrement, la variété est constructive, et donc c'était merveilleux, on pouvait tout se permettre à Auroville, no problem. Il fallait juste apprendre à être poignardé dans le dos, jugé et condamné, puis réhabilité, et trouver tout ça normal. C'était merveilleux si on avait assez de tripes, si on supportait un des climats les plus pourris de la planète, plus de deux mois de pluie non stop, avant noël, et un mois et demi de canicule, qui embrasait tout le mois de mai. Je me souviens de l'initiation à la chaleur, on s'imagine que l'air, par définition, ça rafraîchit. C'est faux, passé quarante-deux degrés, c'est pire avec le vent, et des fois il y avait des bourrasques, on se croyait dans une fournaise. Je me réfugiais dans mon réservoir de flotte, c'était amusant. Et puis l'été, on pourrait penser que c'est agréable, mais non, il pleut peu, la chaleur ça va, mais il y a plein de saloperies qui traînent, et on voit des angines, des furoncles, des tas de bactéries, et de petits virus. Il y a des dysenteries, des amibes quasi inexpugnables (j'ai déjà donné), les fruits et les salades, si on ne les lave pas avec une dilution de teinture d'iode, on prend des risques. Les jus de fruits donnent la diarrhée. Les auroviliens sont des héros aussi, mais pas dans le spirituel, dans leur manière de se battre pour avoir une autre vie, il n'y a rien à redire de ce côté-là, là où ça foire, c'est l'amalgame entre la vision de Mère et leur engagement terre-à-terre, ils se battent sur un front purement matériel, voient des adversaires partout, ce qui est loin d'être faux, mais le yoga intégral, avec la big ascèse intérieure, franchement ce n'est pas leur truc. Alors je crois qu'il y en a plein qui ont craqué, comme moi, car ils étaient venus pour un trip plus profond, plus inclusif, et ils n'ont pas pu partager grand-chose. Alors un jour, soit on pète les plombs, soit on dit merci pour tout, Auroville, j'ai compris que la vie était un combat, et on se casse, sans rancune normalement, et libéré d'un mythe irrespirable.
C'était à un moment où j'y croyais encore, le yoga était vraiment bien parti, alors je me fends d'écrire une lettre assez détaillée à Satprem, parce que ça se faisait, et que des billets de sa belle écriture calligraphiée arrivaient régulièrement à quelques-uns. Pas nombreux, mais ça pouvait se faire. Ma lettre lui est donc parvenue, et je lui donne des détails pour qu'il soit assez difficile d'échapper à l'impression que je fais vraiment des expériences supramentales. Loin de me vanter, j'explique les difficultés, mais que je tiens bon. Le fait est là, le cervelet est pris souvent plusieurs heures, je dois parfois impérativement dormir, les moindres manifestations du mensonge me terrassent des heures ou des jours, mais ça a lieu. J'ai trouvé la piste, cette connasse de voix qui m'avait susurré que c'était impossible, jusqu'à ce que j'identifie ce que ça pouvait être, cet impossible, m'a indiqué le chemin. Elle aurait mieux fait de se taire, peut-être que je me demanderais encore ce que j'ai à faire. J'attends quelques jours. On est à table, et le billet m'est remis, devant tous les gars, on devait être sept ou huit. Le grand zouave attendait goulûment que je lise ou je commente, pour faire la tournée des communautés avec la dernière de Satprem, mais j'ouvre le billet, et ferme ma gueule. Et je ne risquais pas de l'ouvrir, ma gueule. La moindre des choses à laquelle moijepersonnellement m'attendais, en m'adressant à l'expert, au spécialiste de la question, au confident de Mère, c'est qu'il se donnât la peine de me dire «ok, mon petit, viens boire le thé qu'on parle de tout ça.»
Que nenni, my god. Un quatrain laconique, un koan Zen de l'époque classique, un truc de 4 lignes qui pouvait tout dire et ne rien dire. Maintenant que j'ai vu le thème astrologique du breton, je comprends mieux, le Scorpion y est puissant, la lune noire est en 7, la relation à l'autre est donc difficile, auréolée de mystère, à double tranchant, ce n'est pas facile comme position. Bref, moijepersonnellement tombe des nues, le type, il aurait du bondir de joie dans ma petite tête, à l'idée que l'expérience de Mère continuait, et vérifier vite fait, m'encourager le cas échéant, mais non mon neveu. Les quatre petites lignes me ramenaient à la case départ, et il aurait pu les adresser à n'importe qui, c'était du pareil au même. Alors ça fait bigrement mal. Je me tuais à faire ce yoga et le seul type qui pouvait me donner un coup de main se tire les pieds. Bref, il était question d'un lac, agité à la surface, mais dont les eaux profondes restaient calmes. Sybillin de chez Harry Potter. Cela pouvait donc vouloir dire, au choix, que je fantasmais parce que je n'étais pas assez comme il faut à l'intérieur, calme, silencieux, and so on, autrement dit, passe ton bac d'abord, on verra plus tard, ça pouvait vouloir dire, mon petit tu as des progrès à faire, il faut que les choses t'atteignent moins, ça pouvait vouloir dire moi je sais de quoi il en retourne et pas toi, vu la froideur du billet. En tout état de cause, ça voulait dire, quelle que soit l'option: pas la peine de sonner à la maison, j'ai mieux à faire, et c'est là où je ne suis pas d'accord. Je respecte, mais pour moi, Satprem n'avait pas mieux à faire que m'accorder un entretien. A une époque où l'on ne sait même pas qui va pouvoir continuer le boulot de Mère, et qu'on est le plus concerné par la question, c'est fordekafé de balayer ça d'un revers de main, de s'en tirer avec quatre lignes passe-partout, cela aurait dû faire tilt. Mais non !C'est inadmissible, mais je l'ai vite accepté, naturellement, chaque journée était d'une telle richesse, que je n'ai pas insisté. J'ai dû rester k.o sur le ring, mais sans émotion. Le grand zouave n'a pas osé me demander ce que j'en pensais, du petit billet, ni personne d'autre. Une claque par-ci, une claque par-là, jusqu'à ce que je comprenne que je suis seul. Vu mes 3 planètes en Poissons (soleil, lune et Mercure) et l'ascendant taureau, un mars gouverné par Vénus, il fallait me sevrer, il n'y a pas d'autre hypothèse. Me sevrer. Le mec il était trop en osmose parfaite avec l'univers, c'est impardonnable, il faut lui apprendre à se désynchroniser, il faut qu'il morde la poussière, qu'il parvienne au concept de dualité, parce que son unité est inadmissible. Sinon, il va tous nous absorber.
A force, j'ai compris. J'ai trouvé le supramental, il m'a trouvé. Au-delà de cette affirmation réciproque, tout est possible, que je reste le seul à continuer, que je transmette, que d'autres trouvent, trouvent et continuent, trouvent et s'arrêtent, que d'autres s'imaginent que c'est ça, alors que c'est le diable ou seulement le bon dieu, peu me chaut, il ne manque pas de narcissiques, de mythomanes, d'affabulateurs, de mégalos, de manipulateurs, qui se ruent sur le concept supramental, parce que, effectivement, c'est ce qu'il y a de mieux, et c'est un produit de luxe qu'on peut s'acheter gratis avec l'imagination. Le mot est une bombe, de simples psychologues s'en emparent et forment un club pour promettre le supramental à leurs ouailles... Ceux qui s'entichent de Sri Aurobindo et Mère, souvent, se croient les seuls à tout avoir compris, et dignement, ils s'enferment dans leur supériorité, en ne s'ouvrant presque plus aux autres, censés forcement en être moins loin, et ils font la fine bouche sur Natarajan, ce qui les rassure sur leur propre sort, en guettant avec l'âme du redresseur de torts un passage de mes écrits qui pourrait leur permettre de m'abattre, au lieu de se laisser emporter, sans effort, à contempler mes peintures en phrases en se laissant faire. C'est tout ça qu'il faut avaler et vomir, régurgiter, en acceptant, disant oui, ok, ce n'est pas grave, je continue quand même. Il y en a plus de cinq cents qui ne me reconnaîtront jamais, parce que je ne leur ai pas demandé l'autorisation d'arriver là sans eux, parce que ça les emm.... que j'y parvienne avant et que je voie leurs failles, et qui finalement auraient préféré que le yoga finisse avec Satprem: ils auraient pu nourrir le mythe, se considérer dans le saint des saints, commémorer et tourner en rond... Alors que je continue, et que j'affirme que c'est possible, qu'il ne faut pas renoncer, ni passer sa vie au cimetière, ni refuser le réel.
Rien n'empêche...
Que c'est l'histoire de la terre, et non celle de notre réalisation perso, dont le Divin n'a strictement rien à faire, bien que ça aide naturellement.
Rien n'empêche.
C'est votre amour-propre qui est blessé par le départ de Satprem, on voulait y croire, on était dans le bon groove. Mais c'est vous qui comptez, et comme moi, vous recevrez des claques et des coups... Tant que la leçon ne sera pas apprise.
JOURNAL SPECIAL WEB. (Blog 2008)
Où l'auteur, lassé des nouvelles terrestres tristes, se fâche et se lâche.
(L'adaptation est la clé de la serrure quand la porte résiste aux coups de pieds, de hache, de massue, au feu du chalumeau et de l'incendie, et qu'il suffit de tourner le loquet pour l'ouvrir.)
Baraka (maître de Nasrudin)
Natarajan cesse de se montrer tiré à quatre épingles comme dans les principes de la Manifestation ou Cosmophilosophie, et, sans vergogne, il porte un nœud papillon sur son torse nu, des souliers vernis, et un bermuda à fleurs, pour se discréditer définitivement auprès des formalistes, des rationalistes, et des jaitoukompris, abondants dans les eaux cosmiques, qui ne lui pardonneront jamais un style aussi leste, vulgaire, direct et prétentieux, et surtout méprisant pour leur sainteté ésotérique.
23 Février 2008
Je n'en reviens pas d'avoir commencé un nouvel essai en Malaisie. Cela s'écrit tout seul, j'écris à la main, c'est plus naturel pour le premier jet. Ce sont dans des moments où je sens à quel point je suis en avance, et avec une clarté absolue, je me permets d'avancer que tout a préparé le supramental et c'est finalement cela qu'on cherchait à travers «Dieu», l'humanisme transformateur, tous les idéalismes. C'est tellement évident que c'est presque fastidieux d'écrire tout cela, alors j'en profite pour présenter le travail spirituel sous un jour assez complet. Cela ne peut s'écrire qu'au moment où le sentiment que la vie doit devenir divine est absolument intégré à ma perception de base, et j'ai l'impression que c'est ce qui m'arrive. Mon état est de plus en plus naturellement tourné vers le supramental car le corps physique sent et apprécie presque tout le temps son action, et une sorte de sensibilité qu'il rajoute, mais qui demeure indescriptible. J'ai une vision très claire du fonctionnement du cerveau, qui ramène l'intelligence à des positions contingentes, dès que la peur ou le désir se manifestent dans l'environnement. Je comprends l'avantage de vivre en circuit fermé, mais certaines compulsions peuvent rester au fond, sans être sollicitées, et l'aventure vers l'extérieur est donc plus intense, plus contrastée, plus enrichissante. Peut-être que je travaille spécialement pour les gens particulièrement ouverts et réceptifs, c'est possible, c'est ma structure, puisque finalement je suis plus mystique que sage, bien que les deux aspects collaborent maintenant. Je serai utile au moins à ceux qui ont le même profil psychologique, des yeux immenses, des oreilles fines, de grandes capacités de déplacement intérieur ou extérieur, de multiples intérêts dans l'altérité, et le besoin profond de changer la vie.
Je ne veux pas décréter que ce modèle de tempérament est meilleur qu'un autre, mais je rappelle que le supramental se perçoit sur le plan physique, et que la réceptivité est un excellent outil pour capter ce qui se passe sur terre au niveau énergétique. Ce n'est pas impossible que les quelques premiers mutants représentent des tempéraments archétypiques pour lesquels ils travaillent en priorité, en exposant ce qui va avec les qualités, les angles morts. Les personnes très centrées conservent longtemps des scories d'amour du pouvoir, et les personnes adhésives par excellence ont de la peine à découvrir l'indépendance d'esprit absolue. Il doit y avoir d'autres types de fonctionnement, d'autres modes de proportion, mais dans tous les cas de figure, l'enjeu demeure le même, que le moi serve le non-moi, dont le Divin est le sommet, et que le non-moi serve l'évolution de l'être psychique, qui est l'aboutissement de la Manifestation.
5 Mars 2008
J'ai été un peu fatigué par le retour de cette mini-bronchite à droite, et cela a suffi pour couper mon élan vers l'écriture du journal, tandis que le texte commencé en Malaisie s'est écrit presque sans moi. J'en ai profité pour faire du mantra plus souvent, et hier j'ai relu un morceau de Savitri. En fait, je vois à peu près la même chose, mais je l'expose de manière dialectique. Il est clair que si certains lecteurs peinent à comprendre le concept de «signifiants vides» que je viens de créer, ils seront aidés par la lecture de Savitri, où Sri Aurobindo revient inlassablement à la fois sur les limites du mental, et sur les imperfections de ses créations. Je crois que vers la fin du livre je brosse un tableau quasi exhaustif de ce que peut être une préparation au supramental. Je devais rectifier le tir, parce que le paradigme envoûte tout le monde, enfin, ceux qui ont une grande sensibilité (l'empathie leur permet de souhaiter ardemment une révolution terrestre) et ceux qui possèdent une grande intelligence, et qui savent par le perçu spontané, sans efforts, que le langage, et donc la pensée, masquent le réel au lieu de le découvrir. Or, beaucoup de ces personnes, qui ont de réelles capacités, peuvent avoir quand même tendance à oublier un aspect essentiel: la nécessité de servir le DIVIN, indépendamment de tout résultat, avant de prétendre le gagner. J'en reviens toujours au fait que la voie spirituelle est un alpinisme particulier. Dans une ascension concrète, la moindre erreur pénalise, et sans la vigilance et l'habileté vous êtes un homme mort. Dans la démarche spirituelle, le mental est si prégnant, qu'il se rassure sans cesse sur sa «consécration», alors qu'elle peut être relativement superficielle, et l'on peut se donner le change sans danger, en s'appuyant justement sur des échafaudages, des constructions intellectuelles, qui n'ont rien à voir avec la véritable qualité du perçu.
Or, je ne peux pas laisser dégénérer le mouvement sous prétexte que je n'ai pas d'autorité ou que chacun est libre. Je ne suis pas un camelot non plus, comme Lacan, qui pour créer son propre discours hermétique, a prétendu faire un retour à Freud, ruse d'un dominé qui va lécher les babines du dominant pour mieux lui piquer sa place par la suite. Non, ce n'est pas pour défendre le politiquement correct en imitant Sri Aurobindo. Il se trouve que le Divin dont il parle est réellement tellement au-dessus et tellement puissant à travers les quatre shakti, que le seul moyen d'approcher ce mystère, c'est de l'aimer et de le respecter, avant même de le connaître, à tel point qu'il n'est plus là pour seulement nous permettre, à nousjeperso, de nous réaliser. Il est peut-être nécessaire d'être possédé par un idéalisme brûlant pour s'offrir correctement au supramental, et saisir qu'il est une nécessité absolue pour l'espèce, pour ne plus l'assimiler à quoi que ce soit de religieux, ou d'égocentriquement spirituel. Le supramental n'est pas fabriqué pour l'humain, c'est peut-être l'inverse, en supposant qu'il y ait assez d'hommes pour se lasser de leur statut actuel, pour se lasser vraiment, ce qui permet d'entrevoir chaque instant différemment, comme une béance aléatoire vers d'autres absolus qui nous guettent. Le supramental laissera de côté ceux qui le veulent pour eux-mêmes, pour tirer leur épingle du jeu, et je crains fort qu'un développement mental soit nécessaire également, parce que la manière de saisir le réel par le développement du champ de l'intelligence libère de la conscience matérielle et spatio-temporelle. Une ouverture vers l'immensité passe par l'amour de toutes les informations qui nous cadrent dans notre époque, nous plantent dans une culture terrestre, nous enracinent dans une Apocalypse ou un âge d'or, en fonction du principe de synchronicité. Ressentir ce qui arrive à la terre, maintenant, deviner la transformation en cours, rapproche du possible, et, dans cette mesure, même les éléments pérennes de la Tradition sont dépassés, parce qu'il se passe quelque chose, qui est indépendant des itinéraires spirituels du passé.
Sri Aurobindo avait bigrement les yeux ouverts sur le monde, puisqu'il voulait même libérer l'Inde coloniale, il n'est donc pas tombé dans le panneau de l'Inde spirituelle bien pensante, pour laquelle la vie est trop proche de l'ordure pour que ce soit pertinent de vouloir la changer. Il ne faut pas oublier l'immense dette de ce pays vis-à-vis du Divin, puisqu'il est arrivé que des brahmanes, jusqu'au dix-huitième siècle, censés vivre dans la confidence de Dieu justement, punissent de mort des intouchables dont l'ombre avait croisé leur silhouette. Le mépris de l'autre y est institutionnel et toute forme de hiérarchie est sacrée, la femme est benoîtement mise sur le même pied que la vache sacrée, si l'on exagère tant soit peu pour faire rire d'une situation intolérable, à laquelle on ne peut rien changer rapidement. Aujourd'hui l'Inde tombe complètement aux mains du mensonge, ses dirigeants adorant le veau d'or et se partageant un immense butin entre quelques familles seulement, avec une nouvelle classe de nouveaux riches m'as-tu-vu particulièrement répugnants, (même vus comme déguisant le Moi universel plutôt qu'en tant qu'individus libres, on les croise dans les hôtels moyens et ils respirent la suffisance, leur regard vous annule s'il rencontre le vôtre), tandis que les intouchables croient encore beaucoup trop à leur statut pour le faire voler en éclats, bien que quelques femmes s'y mettent, parce qu'elles échappent aux abstractions sacrées. L'ashram de Pondichéry recelait aussi beaucoup de l'âme indienne, infiniment procédurière et tatillonne, qui ne se rassure qu'en interprétant les choses, alors qu'elle prétend aimer l'expérience, ce qui sonne assez faux. Elle est dépourvue de l'habile simplicité chinoise, qui aime ajuster ses actions à des fins, sans ostentation, elle manque de la confiance dans l'avenir, propre à l'âme occidentale, qui est certes un piège, mais également un moteur d'initiative, et elle est attachée à ce qui est supérieur, ce qui la prive du regard horizontal, et lui permet de trébucher en permanence sur les choses matérielles, pour mieux regarder le ciel, une fois qu'on est étalé par terre. Je ne sais même pas si Satprem a exagéré sur la fin tragique de Mère, mais l'effet que me faisaient les hindous de l'ashram, quand j'allais au Samadhi, c'est qu'ils étaient tous déguisés, et qu'ils essayaient d'épater la galerie. Les meilleurs devaient sans doute se planquer, et j'ai déjà évoqué le coup de poignard de Nolini pour reporter aux calendes grecques la transformation. Le mental hindou est si puissant dans certaines provinces que peu d'indigènes en disposent, comme s'ils étaient manipulés par leur histoire, l'incroyable diversité des cultes religieux, le véritable zoo de leur panthéon, les innombrables voies d'accès au transcendant banalisées dans des bandes dessinées, les grands saints devenant des batman et des superman dans l'imaginaire des enfants, qui disposent de centaines de légendes édifiantes à leur disposition. Distinguer le mythe de la réalité devient un exploit, parce qu'ils s'imbriquent l'un dans l'autre et se renforcent mutuellement, ce qui donne finalement l'impression que tout est boursouflé, prêt à éclater, saturé. La vie est foncièrement rigide, ce dont on se venge dans les temples où des statues bariolées et innombrables, de couleur vive, chantent une vie divine joyeuse.
Le besoin d'adorer Mère semblait tellement faire partie du décor qu'il est bien possible que certains souhaitaient sa mort, d'autant qu'elle n'en finissait pas de vivre, juste pour avoir le plaisir de lui rendre grâce, de la diviniser, ce qui restait impossible de son vivant, et annonçait une cérémonie sans précédent, un grand partage tribal de luxe. Sri Aurobindo semble avoir dû lutter jusqu'au bout pour faire reconnaître Mère comme son égal, elle avait eu le malheur de naître ailleurs, elle est restée une pèce rapportée pour beaucoup, ou une sorte d'intendante, et Satprem s'est trouvé être l'homme providentiel qui sauverait l'expérience nouvelle de Mère, et permettrait à l'Occident, aujourd'hui tourné correctement vers le Divin, de profiter d'un message que les hindous, généralement, déconsidèrent, car il n'a pas fait ses preuves. Si l'on ne me croit pas, qu'on s'intéresse de près à l'Inde, qu'on discute avec les indigènes. Ils vous diront tout le mal qu'ils ont eu à choisir leur Ishta devata, leur dieu sur mesure, parmi la bonne vingtaine à disposition si l'on ne garde que les meilleurs. Alors, comme chacune représente Dieu, et pas davantage le préféré, on l'entoure de tous les autres, de manière à ce qu'il devienne difficile de s'y reconnaître, et qu'on ne sache plus à quel saint se vouer. Au moment de mettre l'accent sur quelque chose, l'esprit hindou a peur de rater un autre point aussi important, ce qui fait qu'il se régale à pédaler dans la choucroute. Son grand rêve, c'est de tout préférer, et que le détail soit aussi décisif que l'essentiel, et il en rêve la nuit. Moralité, bien qu'il prétende à s'élever jusqu'à Dieu avec une panoplie d'échelles inépuisable, il passe son temps à astiquer les barreaux avec des liturgies malheureusement prises au sérieux, même chez des esprits supérieurs. L'idée que la forme est importante bouffe l'esprit hindou, à telle enseigne par exemple qu'il existe un rite où l'hôte qui reçoit prépare un fritchi conséquent pour le visiteur, alors qu'il est indispensable que l'invité n'y touche pas (une question, encore, de relations hiérarchiques sans doute). «Regarde, je me mets en quatre pour toi!»... «O merci, il ne fallait pas, et tu sais bien que je n'ai pas le droit de toucher à la nourriture». «C'est ton choix, moi je ne peux pas t'accueillir sans me donner l'impression que je vais bien te traiter!». «Et moi, je ne peux pas manger le plat que tu m'as préparé parce que cela voudrait dire que je suis ton égal». Je dois projeter, sans doute, je n'y ai rien compris, et d'ailleurs je ne suis ni sociologue ni anthropologue. Je ne me vois tout simplement pas préparer un plateau-repas pour quelqu'un qui n'aura pas le droit d'y toucher. «J'ai fait du homard, aujourd'hui, mon cher, et il va très bien avec ce brut millésimé, je vous en prie servez-vous». «Ce serait avec plaisir, mais nous avons parlé du problème, et il est temps que je vous quitte... sans façon».
Natarajan, tu manques de finesse...
On peut ainsi choisir Krishna, le seigneur de l'Amour dans la tradition populaire, mais où cas où les affaires tourneraient mal, ce serait dramatique car sa protection ne suffirait pas, et donc, sans aucun scrupule, on le flanque de Ganesh, le seigneur des obstacles, qui doit veiller au grain afin que la famille ne soit pas ruinée. Ce serait snob d'oublier Hanuman, qui a sauvé Rama, le grand ancêtre, et il y a au moins un poster où l'on voit sa poitrine ouverte comme pour une opération à cœur ouvert, ce qui ne le dérange pas le moins du monde, et choque pas trop parce qu'un singe divin peut tout se permettre. Il faut du féminin, et sont disponibles Kali, Durga, Parvati, Lakshmi, Saraswati, plus leurs dérivées locales, et ce n'est pas tout. Que penserait Shiva si on le tenait à l'écart? Alors, il faut qu'il soit là, à la rigueur sous la forme de Nataraja, moins sévère, ou de Nandi, son bœuf, qui peut ainsi tenir compagnie à Hanuman. Comme cela est quand même laconique, et un peu trop classique, l'autel digne de ce nom comporte plusieurs photos de saints contemporains, toujours selon le principe qu'il vaut mieux ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, et on attend de leur regard lumineux quelque grâce particulière, comme si le fait de les «reconnaître» allait transférer jusqu'à la maison leur pouvoir spirituel, d'autant qu'on pense à toute la bande à des heures fixes, car il ne s'agit pas de déroger quand même. Le panthéon surmonte tout, et dès qu'on pense à un dieu, cela en amène un autre, automatiquement, parce qu'ils se serrent les coudes, ne cessent de se croiser dans le Mahabarata, et qu'il ne faut pas faire de jaloux. La sobriété, en matière religieuse, ne peut exister en Inde, et si un Dieu possède une bonne dizaine de noms selon les phases de son action, on a la chance de pouvoir le célébrer dix fois en changeant l'étiquette, ce qui n'est pas négligeable. Il faut en quelque sorte se noyer dans ce qui n'est pas là pour nager dans ce qui est. Il est probable que la mentalité hindoue et la mentalité chinoise représentent deux opposés, l'une économe, presque avare de représentations, toujours à l'affût du réel «qui se passe», l'autre pléthorique, dévorée par l'imagination et donc l'atermoiement, prête à tout pour trouver que l'abstrait est meilleur que le concret et que le haut l'emporte sur le bas, alors que pour que le jaune, ils sont complémentaires. Les faits n'intéressent pas l'hindou, et il ne peut donc les critiquer en les regardant tels quels. Ils s'inscrivent dans une logique culturelle ou psychologique, ils ne sont bons qu'à supporter des intentions, mélanger des buts, habiller des concepts, et on les soupçonne d'avoir toujours une part maudite cachée. Ce qui ne va pas concrètement ne touche pas l'hindou, et le renvoie à ses croyances.
Le chinois n'hésite pas à s'abaisser si cela peut lui être utile, l'hindou est fier par définition, convaincu de la supériorité de sa culture, et que Dieu est avec lui, il fait tout pour ça; et s'il a la chance d'appartenir à une des deux classes supérieures, il suppose que la vie lui a remis clés en mains la vérité pour son usage perso, à condition que sa liturgie soit impeccable... En fin de compte, on n'a plus rien à faire, puisque tout le travail spirituel est remis à ceux qu'on admire, vénère, adore, sous prétexte que soi-même on ne fait pas le poids. Cette forme de lâcheté institutionnelle est confondue avec l'humilité, ce qui fait que ce peuple qui pense à Dieu en permanence n'est pas capable de voir les choses en face, puisqu'elles se rapportent toujours à d'autres considérations... Leur conformité aux règles liturgiques, aux dogmes scabreux et contradictoires, aux interdits culturels qui foisonnent, à l'habitude, à la coutume, à un règlement parallèle qui peut saper celui en vigueur, de manière à ce que l'action soit toujours la plus douteuse possible, et que la considération, l'opinion, le jugement, soit le plus jouissif possible, et scabreux pour sembler profond, vu que tout va de travers et qu'il faut en débattre pour harmoniser les erreurs.
Véridique, et tant pis si vous croyez que j'en rajoute. 1983. Le trafic aérien était encore potable. Je me pointe avec mon billet retour Delhi, Bombay, Paris... à Bombay. Le jet est parti avant de Delhi où je ne l'ai pas pris, et je compte donc y monter à l'escale de Bombay. Impossible. J'argumente, «ok, je devrais déjà être dans l'avion, mais il s'arrête cet avion et je n'ai qu'à monter dedans, je ne demande pas le remboursement du trajet escamoté, je veux juste le prendre». Impossible. Il fallait le prendre à Delhi. Pont final. «Oui, mais il est là, l'avion, et je suis sur qu'il y a de la place.» Ok, monsieur, mais pourquoi vous n'êtes pas parti de Delhi? «Je n'allais pas repartir à Delhi alors que j'étais plus près de Bombay quand même, puisque l'avion je peux le prendre en chemin vu qu'il fait escale.» Oui, mais vous n'avez pas à le prendre ici votre avion. «Ok, mais moi je sais qu'il y a de la place et que je n'ai qu'à monter dedans et qu'il vous suffit de dire oui.» Non, monsieur, c'est un billet Delhi, Bombay, Paris, et non Bombay Paris... Je croyais être dans un cauchemar, parce que le cirque a duré un bon moment, alors j'ai fait un scandale, et j'ai obtenu de voir en personne le directeur de l'aéroport, après une demi-heure de pourparlers inutiles. Il avait l'air d'un petit rongeur pléthorique, heureux, jovial, bien en chair, petit de taille, style écureuil épanoui, et j'ai recommencé ma plaidoirie. «J'ai manqué le début du trajet, mais l'avion est là, je ne savais pas être dans mon tort, ce n'est qu'une fâcheuse erreur qui ne change rien au fait que mon siège m'attend pour le vrai parcours, et j'aimerais bien y monter, je suis sur qu'il y a de la place». Avec un grand sourire, comme s'il était certain que cela allait me faire plaisir, après avoir regardé le billet comme s'il était pestiféré, il me dit, désolé, non, vraiment désolé, vous auriez dû monter à Delhi, c'est impossible que vous embarquiez ici. «Mais enfin, je suis sur le passage, mon billet est valable sur cet avion-là, qu'est-ce que ça peut faire que je monte à Delhi ou à Bombay? Delhi, c'est trop tard, Bombay, c'est ici, et l'avion fait escale, et il y a des passagers qui montent, mon siège m'attend». Le sourire augmente, l'empathie tombe à zéro, ce n'est pas un problème pour lui que je doive racheter un billet, trouver un hôtel dans la nuit, le seul vrai problème c'est que je devrais être déjà dans l'avion, et que je n'y suis pas. Je me demande comment un truc pareil peut se passer, ça dépasse mes capacités de compréhension. «Ne me dites pas que c'est impossible, dites que vous ne voulez pas me laisser monter!»
C'était quand même le grand patron, et il ne comprenait pas que je refuse d'accepter de perdre mon billet, vu que l'autorité suprême de l'aéroport me disait que je le méritais bien, et que je devais me réjouir de me repentir de mon erreur, au lieu de regretter que l'avion parte sans moi à moitié vide, avec le billet correspondant pour les 9/10 du trajet. Pour lui, la bêtise était irréparable, j'avais k monter à Delhi, on n'allait pas rattraper ça en me laissant passer quand même, trop facile, trop clair, trop net, trop spontané, et les lois alors, hein, vous en faites quoi des lois, vous? T'aurais dû prendre ton avion à Delhi, et il n'y a pas à sortir de ça sous prétexte que tu peux y monter maintenant, que je sache! Et c'est pas parce que tu peux le prendre ici que ça change que tu aurais dû le prendre ailleurs, si tu veux le fond de ma pensée... Ah mais, où va-t-on si on se met à simplifier et résoudre les problèmes au lieu de respecter le règlement?
On a bien dû passer vingt-cinq minutes, et il ne cédait pas, toujours souriant aux nouveaux arguments que je pouvais lui soumettre. J'ai dit que je n'avais pas d'argent pour me payer un nouveau billet, sourire, il fallait monter à Delhi, j'en étais bien conscient, croyez bien que je regrette mon erreur, vous mettre dans un tel embarras, c'est de ma faute, sourire mais surenchère de sa part «Je suis désolé que vous ne soyez pas monté à Delhi, c'était une fausse bonne idée de prendre l'avion en route, ici, c'est pour les billets Bombay Paris, vous comprenez... , et vous en plus, il y a le trajet Delhi Bombay, qui exigeait l'embarquement à Delhi!» Finalement, je l'ai bien regardé dans les yeux, je lui ai dit, en montant le ton (j'étais jeune à l'époque et exaspéré): je monterai dans cet avion, en ambulance s'il le faut, mais je prendrai mon avion, et j'ai fait mine de partir furax, la tête baissée, comme si je ruminais une ruse pour être rapatrié tant j'avais l'air décidé. Je crois d'ailleurs que j'allais continuer à me battre jusqu'au bout, quitte à déplacer la police et faire une crise simulée de démence. Cela l'a un petit peu ramené à la réalité, zut alors, elle existe, pas moyen de s'en dépêtrer de la réalité, il va le faire ce petit enfoiré, il va feindre une embolie pour rentrer chez lui, ou déranger le consul... Alors il m'a dit: bon d'accord, si l'agence qui vous a émis le billet vous laisse passer, vous prenez votre avion, on envoie un fax à Paris. «Bien sûr, monsieur qu'ils vont me laisser passer, je l'ai payé ce billet, l'avion est là, et il est conforme le billet, sauf que je ne fais pas tout le trajet, c'est tout... Pourquoi voulez-vous qu'ils me renvoient prendre l'avion à Delhi alors que c'est trop tard, et en amont?» Il a envoyé un fax, et naturellement, l'agence, ouverte grâce au décalage horaire, ne s'est pas opposée à mon départ, ce qui fait que le petit rongeur est devenu tout vert et tout penaud, mais il a gardé le sourire du type qui ne se trompe jamais et qui reçoit un mauvais coup du sort en traître, comme si c'était surprenant, inédit, miraculeux et incompréhensible que ma place existe encore alors que je ne l'occupais pas depuis le début. Je l'ai remercié chaleureusement, avec une certaine condescendance quand même, qui lui a sans doute donné le sentiment d'être rétrogradé d'une ou deux castes et qu'il avait perdu la partie malgré son acharnement à me faire payer mon erreur de parcours. Plus d'une heure et demi de perdue, alors qu'il suffisait de me laisser passer et rattraper mon vol; de considérer que mon siège était mon siège, que je commence à l'occuper ici ou là, vu que l'avion était accessible. Il y avait de la place, les voyageurs de Bombay attendaient d'y monter, ma méprise ne changeait rien, ne compliquait rien, je m'étais juste trompé de gare en aval, et bien non, il fallait annuler le contexte réel, se moquer éperdument que je reste en rade et me ruine pour trouver un nouveau billet, un hôtel, un départ rapproché, un aller simple. Le fait essentiel était que je me permette, crise de lèse-majesté, de vouloir occuper mon siège plus tard que prévu! Bravo, l'Inde, tu ne déçois jamais, tu fais tout en grande largeur, la bêtise, la misère, le génie spirituel, la religion, l'hypocrisie et la superstition, l'égoïsme surtout, c'est tout démesuré. On apprend chez toi que tout est permis parce que tout est interdit, et qu'il suffit de choisir si l'on vénère le bien ou le mal, mais il faut vénérer. Le reste, c'est encombrant. N'empêche que j'ai vu l'Inde sous un autre jour, et que j'ai compris que, sans menace, on m'aurait empêché de partir. J'étais vraiment content dans le jet du retour, mais n'ai pas compris comment le petit rongeur pouvait faire pour manquer d'empathie au point de préférer me forcer à rester à Bombay et perdre mon billet, plutôt que me laisser le passage d'une facilité absolue. J'y ai pensé une bonne partie du trajet, et je me suis même dit que des types comme cela, il y en avait beaucoup beaucoup, et que c'était peut-être un des problèmes sur la terre: la schizophrénie certifiée conforme. En Inde, elle est plus vivace qu'ailleurs, puisque grâce à la dégradation de la religion, le réel et le religieux sont coupés l'un de l'autre. Le meilleur dévot ne peut rien éprouver au spectacle d'une rue où des milliers de femmes et d'enfants meurent de faim, c'est Dieu qui l'a voulu. On comprendra que, n'ayant pas la même opinion, je ne peux admirer les autels domestiques où les symboles des dieux sont entassés, choyés, adorés, alors que les hommes qui jouent à ça ont des relations fermées avec tout le monde. Invité chez des brahmanes (le chef de cabinet d'un ministre) j'ai vu ce dernier parler à sa femme comme à un chien, qui restait debout derrière lui pendant qu'il mangeait, tendue vers la moindre demande de sa part. Heureuse, paraît-il, de s'effacer pour son seigneur et maître, ce qui, avec un bon entraînement d'hypnose est sans doute possible. La religion tient sous cloche tout un peuple, et ce n'est pas si étonnant que pour en finir avec cela, certains tombent dans l'excès opposé, le modèle occidental, l'athéisme et l'alcoolisme, qui frappe de plein fouet les nouveaux riches depuis 1990, à peu près, où j'ai vu des débits de boisson s'ouvrir à Delhi, qui ne désemplissaient pas, les bourgeois actifs s'arrêtant en coup de vent, descendant de leur auto neuve, pour passer d'une hypnose à l'autre en achetant à la va vite une bouteille de whisky, pour laquelle ils éprouvaient la trace de la vénération ancestrale vouée aux dieux.
C'est un monde renversant, qui rend facilement fou le suisse ou le scandinave psychorigide qui débarque à brûle-pourpoint à Bombay ou Calcutta, et qui finit en psychiatrie, ce qui n'est pas vraiment rare. Car la réalité explose en contrastes insoutenables pour un blanc, dont le mental n'est pas habitué à de tels extrêmes. C'est vrai que pour couper court à la façon dont l'humain se manifeste en Inde, le mieux est de court-circuiter le problème et de s'abonner à la recherche de Dieu en fermant les yeux sur tout le reste, la moitié du reste étant en fait insoutenable, comme par exemple les bordels où des filles intouchables se vendent pour trois fois rien, embrigadées sous l'égide d'un temple, à des hommes de castes supérieures qui y viennent la nuit en catimini, le visage dissimulé, car ils sont censés naturellement éviter ce genre de choses, vu l'étanchéité des castes et le crime de l'adultère. L'Inde rivalise dans les faits avec les meilleurs scénarios de science-fiction d'un Jack Vance ou d'un K Dick, à l'imagination vraiment débridée, puisqu'en 1978 seulement, à Bombay, on pouvait croiser sur le trottoir le matin le cadavre d'un mendiant mort pendant la nuit, à quelques pas seulement du 5 étoiles le plus prestigieux. Beaucoup de petits maîtres tournent en rond dans leur cadre dit spirituel, à force de références, et ramènent sans cesse leurs préoccupations à leur désir de verticalité, chassent d'un revers de main toute allusion au déroulement pitoyable de la vie chez eux, et ils n'observent rien ou presque de ce qui se passe, à l'affût d'un meilleur qu'ils traquent. Ainsi Swami Prajnanpad, si content d'être parvenu là où il se trouve qu'il dit, «je ne glorifie pas la vie comme Sri Aurobindo», sous-entendu, le pauvre, il n'y a rien compris, il ne s'est pas détaché du samsara. Encore un fier d'être au sommet, fatigué par son ascension, et qui ne veut pas entendre parler d'un pic supérieur, le sien étant déjà parfait et certifié par trois mille ans de témoignages de précurseurs... Si l'on reste dans la perspective de Sankara, la vie est une illusion qui ne pose pas de problèmes particuliers, elle n'a pas à être bonne ou mauvaise, elle est à dépasser, et agir dessus constitue une perte de temps, un gaspillage de concentration yogique, et pour l'Inde presque entière, c'est le fin du fin de négliger les circonstances et les structures socio-culturelles, appelées apparences, pour mieux feindre de s'occuper du dessus. Quand ça l'arrange, l'hindou dit que la matière, la société, l'histoire, les phénomènes: c'est l'illusion. Cela n'empêche pas ce peuple d'être frappading de l'or, et de nombreuses bijouteries attirent les économies des pauvres. L'esprit est à géométrie variable, la même chose est fausse dans un contexte, vraie dans un autre, il faut savoir où l'on met les pieds.
Mais comme le Supramental révèle et rend accessible l'énergie qui traverse n'importe quel atome, qu'il constitue de la roche, de la cellule animale, de l'air ou de la substance nerveuse, il montre que la matière est aussi réelle que l'Esprit, et qu'elle en est même, en termes physiques, sa masse. C'est assez renversant, et tout devient réel, sans effort, et le soi n'est plus supérieur au samsara, à la manifestation, à la vie, ce qui fait qu'on trouve que les enseignements spirituels, c'est de la crotte. Et on n'y peut rien, c'est le supramental qui voit comme ça, à travers son instrument. Mère dit la même chose, dans le 1961. D'un seul coup, tout rétrécit, les sommets semblent de petits pics, les christ et les bouddha des types qui s'entraînaient en se faisant les dents, avant que les choses ne changent, et qui se la pétaient quand même un peu, car c'était le seul moyen de faire face à autant d'obscurité triomphaliste, entrer dans le jeu, et faire sa petite mise en scène.
Il ne peut rien exister de meilleur que le moment que nous traversons, à chaque seconde, car c'est le seul point d'appui réel à notre disposition. C'est là que tout se joue, et tous ceux qui souhaitent que le supramental prolonge leurs rêveries, dans l'axe de ce qu'ils croient être, se trompent d'adresse.
Le soi et le Divin ne prolongent rien du tout, car le Brahman est intemporel, et le supramental éternel.
Cessez d'exiger que la durée vous prolonge, qu'elle comble vos attentes et contourne vos angles morts, et le vrai Moi aura une chance de sortir de sa tanière mentale, où de nombreuses forces l'assiègent, si je peux me permettre, et oui, je me l'autorise. Ceux qui veulent monter avant de descendre ne sont pas sortis de l'auberge, et il n'y a pas de lumière nouvelle sans dissolution d'obscurité: on peut refuser cette règle car elle est désobligeante, mais on ne peut pas l'escamoter. On fait donc semblant de comprendre Bouddha en s'entichant de méditations parfaites et en mettant la poussière sous le tapis, comme tout le monde a appris à le faire, ou bien on s'imagine qu'on en termine avec l'ignorance avec quelques pirouettes et postures, toujours cette illusion de régler les problèmes en leur accordant une attention momentanée et régulière, un morceau de temps artificiel, chargé de laver tous les autres, ceux qui viendront derrière, par magie. Messes, méditations, et tutti quanti: l'intemporel qui libère se dérobe, puisque rien ne piège dans le temps ce qui lui échappe. Il faut donc trouver la voie, la seule.
Vouloir réussir Dieu est un mensonge, acheter son Amour en se croyant dans le cœur, alors qu'on ne pousse en avant que ses préférences sans s'attaquer à sa propre demande d'approbation, à son orgueil d'imaginer qu'on en est digne à peu de frais, à sa prétention d'aimer alors que les objets fascinent encore, c'est l'erreur la plus répandue de l'anthropomorphisme supérieur. La réalité n'a rien à vendre, parce qu'elle se tient d'un seul tenant. Voler à Dieu son amour fait remonter les démons intérieurs, car rien n'est plus jouissif, pour l'homme qui descend du serpent, que de faire le mal au nom du Bien. C'est presque à cela que se résume toute l'histoire humaine, hors inventions diverses, et le vingtième siècle ne s'est pas privé de le démontrer en long, en large et en travers. Dans Savitri, cette observation est largement développée, et seule la satisfaction de s'appuyer sur le Divin permet au roi de regarder tout cela sans broncher, car il sait que sa vision va permettre la lente rédemption de la vie:
Là, le bien, perfide jardinier de Dieu,
Arrosait de vertu l'arbre à poison du monde
Et, soigneux du mot et de l'acte extérieurs,
Greffait ses fleurs hypocrites sur un mal natif.
Livre 2, chant 8
L'œuvre de Sri Aurobindo dérange davantage les hindous que n'importe quel autre peuple, puisqu'il dément qu'il faille laisser la vie de côté pour atteindre Dieu, ce qui est quand même le leitmotiv de nombreux enseignements locaux, bien pratiques pour se laver les mains du relationnel frelaté et de l'égoïsme triomphal qui caractérise cette culture. Son témoignage ne peut forcer l'indou à s'empoigner avec la contingence qu'il déteste, qu'il contourne, qu'il abandonne sous prétexte d'aller prier Dieu, et sans doute donc que son message sera à nouveau contourné et récupéré, le plus simple étant de diviniser l'auteur de la vie divine comme Avatar (ça lui apprendra!), et lui faire de petites offrandes en se jugeant indigne d'embrasser son yoga, un bon investissement pour la prochaine vie, puisque c'est «the best» de tous les dieux. Du paresseux trop mou pour être yin et qui refuse l'implication par fausse modestie, mais qui déborde de bons sentiments, à l'arrogant trop dur pour être yang et qui s'imagine faire le yoga (alors qu'il s'emmure dans son orgueil car il est incapable de se soumettre à la Conscience de Vérité), toute la gamme des laissés pour compte transcendantaux se décline, mais tous partagent la même propriété: être incapable d'une remise en question exhaustive de leur perception, et biaiser pour faire comme si. Ceux qui adorent se dispensent de regarder vers le bas, leur vital, et ceux qui agissent et se différencient se dispensent d'adorer. Sans compter les aveugles: Ceux qui cherchent à condition d'être certains de trouver. Ce sont donc tous ces humains médiocres, incapables de prendre le moindre risque, qui n'aiment que les aventures balisées et les mariages arrangés, qui rêvent de faire certifier conforme leur démarche en cirant les pompes d'un maître millésimé, et qui ne donnent rien avant d'être certains de recevoir autant. Ils se persuadent que ce qu'ils envoient à Dieu c'est de l'amour, mais c'est autre chose, leur peur sublimée pour les uns, leur orgueil pour les autres. Ils n'ont pas saisi l'enjeu de la vie, ils sont victimes de leur besoin de sécurité, ils avalent le temps qui les mange sans rien en tirer, ils représentent l'humanité qui n'a pas besoin de feu, de Dieu, d'immensité. Ils quittent à regret la condition animale, la rumination tranquille de la vache, la sérénité détachée du félin au prisme étroit, ou l'ivresse commune du chien ensorcelé par l'extérieur, et le mental les pousse quand même à imaginer la totalité, qu'ils vont apprendre à courtiser sans renoncer à leur perception séparative. Ils passent maîtres dans l'art de donner des coups d'épée dans l'eau, ce qui leur donne le change, puisque les erreurs peuvent s'enchaîner logiquement dans une trame imparable, il suffit que les prédicats soient faux, mais qu'ils se développent avec cohérence. Nous ne pouvons pas grand-chose contre une telle force d'inertie, sauf trouver nous-mêmes la shakti divine qui nous propulsera dans la grandeur, la noblesse, la Vastitude. Ceux qui n'aiment pas l'Inconnaissable, et qui continuent à vivre pour eux, devraient oublier le paradigme supramental, et en revenir à des préoccupations plus à leur portée.
La difficulté est de voir cette horreur de la médiocrité humaine sans qu'elle réveille le justicier fou, prêt au terrorisme pour en finir (certains cèdent encore à cette illusion ravageuse parce qu'ils aiment un Dieu hors de la vie), sans qu'elle engloutisse dans son océan de fatalisme (la conclusion parfois d'un k.o debout de trop), sans qu'elle nous blesse ou nous encercle de si près qu'elle désenchanterait notre yoga, ou nous ferait douter du Divin. Cela arrive pourtant, comme dans la Gûitâ, que succèdent à de grandes envolées solaires la vision insupportable de la condition humaine, dans ses grandes lignes, et que ce retour à l'évidence désarçonne le guerrier le mieux intentionné. La Vérité et le mensonge restent proportionnels fort longtemps, et des horreurs de grande taille guettent l'aspirant divin qui récolte quelques résultats, et embrasse parfois Dieu ou la Mère des Mondes. Voilà pourquoi il est toujours plus simple et efficace, si l'on est terrassé, d'attendre le retour de la shakti pour se remettre en marche, puisque parfois nos propres forces sont insuffisantes. Nous triturons l'Inconscient de l'espèce, et il se venge à la moindre occasion. Aujourd'hui, nous sommes prisonniers de l'Histoire, on peut observer ses murs, et détecter les failles par lesquelles elle ne peut empêcher l'homme d'évoluer, quand bien même elle serait dirigée par les puissances du mensonge. Et le mensonge ne peut rien contre l'âme qui émerge, pacifie le vital, dédramatise l'émotionnel, et traverse le mental dont les représentations contradictoires torturent l'intelligence ordinaire. Travail que les yogis endimanchés, que les croyants mondains, que les chercheurs snobs, que les ésotéristes cérébraux entreprennent entre la poire et le fromage, quand cela leur chante, ou en s'infligeant un horaire minuscule, tandis que le reste du temps ils dévorent la durée avec l'avidité convenue de celui qui veut la soumettre à ses désirs et caprices. En finir avec cette gloutonnerie assez maligne pour mettre en scène son contraire, l'ascèse verticale, c'est le défi que le Divin pose à l'humanité. Le supramental montre en premier lieu les faux engagements (qui semblent trop nombreux si nous sommes pressés, mais dans l'ordre des choses si nous ne sommes pas impatients), et les limites des vrais engagements.
Soit cette vision m'appartient et je me tais, soit je mets en garde ceux qui pourraient se tromper, ou ceux qui pourraient s'arrêter en chemin. Et vu l'urgence, au lieu de me taire comme je l'aurais fait dans une époque moins troublée, je parle, annonce la couleur, pourfends les faux-semblants pour la simple joie d'apporter la lumière, puisque je ne combats pas le mal. (Il n'y a pas de pire ineptie que de combattre le mal, avec quoi s'il vous plaît, alors qu'il est facile de favoriser la lumière, Jésus et d'autres maîtres sont unanimes sur ce point, et tout combat contre le mal finit par le nourrir à la moindre erreur).
Ceux qui liraient ce texte en y voyant de l'amertume, ou des relents d'inquisition, ne feraient que projeter certaines choses non réglées. Je n'en veux à personne, mais ma vision est nouvelle et profonde, et ceux que cela intéresse de rejoindre le supramental peuvent toujours plus ou moins en tenir compte. Les autres ne peuvent pas comprendre une telle élévation de pensée, et je n'exige pas d'être compris. Je sais, d'une manière aujourd'hui exhaustive, pourquoi l'humanité foire en permanence, et c'est pour apporter un remède que je diagnostique. Je n'ai pas à me vanter de mon statut, mais le supramental n'allait quand même pas, sous prétexte que c'était le Divin, m'enlever ce qui est ma raison d'être: la connaissance. Elle s'est étoffée, elle n'a pas à rivaliser avec une autre, elle ne peut pas être déclassée par une comparaison, car c'est de la connaissance pure, qui ne m'appartient même pas, le fruit de ces milliers d'heures de travail du supramental dans le cerveau.
Je ne cherche pas de coupables, je ne chasse aucune sorcière, le mal est enfoui dans la perception même du réel qui est avalé et approprié par le moi au lieu d'être expérimenté comme une source permanente de leçons, de transformations et de progrès. Tant qu'on ne sait pas «s'effacer», je doute qu'on ait compris l'essence du spirituel, puisque toutes les programmations génériques, puis héréditaires, et enfin astrales, vont se combiner pour fournir des modes de perception et de pensées dynamiques, qui se suffisent à eux-mêmes pour créer le sentiment du moi. S'effacer veut dire cesser d'accorder autant d'importance à la manière naturelle dont on voit les choses et soi-même, et constater à chaque instant que des pistes s'ouvrent, hors du désir et de l'ambition, pour se relier d'une manière plus profonde à l'univers.
Le désir doit être relégué s'il n'est pas abandonné, et toute ambition doit être détruite, car elle n'est que de la faim existentielle, mécanique et sans lendemain. Il peut rester des mouvements, pragmatiques parfois, mais ce ne sont plus des ambitions qui engagent tout le moi comme si sa vie dépendait de ces réussites minuscules. Or, le moi s'identifie sans vergogne à de nombreuses poussées de la volonté et de la pensée qui l'empêchent de comprendre le réel, puisqu'il ne fait jamais qu'en poursuivre un petit morceau sans connaître l'ensemble, avec une complaisance certaine, et sans être jamais sorti du cadre arbitraire du départ. Moralité, l'indou est bouffé par l'image de Dieu, le chinois par celle du travail, l'occidental par celle de l'avenir, tandis que des peuples qui n'ont plus rien inventé depuis quatre mille ans ne peuvent pas produire d'individus et disparaissent pour une raison ou une autre, souvent aidés d'ailleurs par des singes debout d'autres provinces ou d'autres races. Or, la conscience peut se développer dans n'importe quel être humain, à condition qu'il sorte des envoûtements majeurs, c'est-à-dire du politiquement correct local. Le chemin est identique partout, on ne suit plus les panneaux du bas, on cherche des signes au-dessus, et tant pis s'ils sont rares, ils sont infiniment plus précieux.
L'éveil spirituel commence donc quand on se rend compte qu'on ne peut pas faire jeu égal avec l'univers, et que, sans profil bas, on ne fait que perpétuer la nature. Le profil bas va amener du respect et de l'amour pour la totalité, va pacifier le vital, réduire l'arrogance, fluidifier le mental, et on apprend à accepter de dépendre de tout ce qui nous dépasse. Mais ces prises de conscience-là, élémentaires dans tout engagement spirituel, n'ont pas été effectuées par de nombreux soi-disant «chercheurs» modernes, qui restent donc incapables de recevoir de la totalité ce qu'ils en attendent, car ils la sous-estiment, l'instrumentalisent, ou encore, imaginent qu'elle doit se soumettre parce qu'ils se la pètent avec quelques questions métaphysiques. Not enough, j'ai bien peur. Cela va jusqu'à la mode de pensée qu'une Terre nouvelle arrive, et qu'on profitera des hautes fréquences en restant le minuscule petit ego assoiffé d'affectivité et de sécurité qui se voit bien profiter d'un monde meilleur.
On ne peut souhaiter le supramental que pour des motifs absolument nobles, universels, imprescriptibles. Le besoin de se réaliser ne correspond pas à ces critères, s'il reste entaché d'un narcissisme primaire, d'une érotique du mouvement, d'une Idée triomphaliste de soi-même, ou encore d'une fuite de l'incarnation matérielle, ou d'un déni de ce qui est. C'est vrai qu'en trouvant le supramental, on prend sa revanche sur la médiocrité humaine, on s'en nettoie, on s'en libère, on participe à un projet enfin efficace pour sauver la Terre, encore faut-il faire le travail qui prouve à l'univers qu'on ne se fout pas de sa gueule en prétendant être à la hauteur de l'Eternel.
6 Mars 2008
Je me répète, mais c'est normal, je n'ai pas grand-chose à dire. Je cherche maintenant la cause qui maintient l'humanité dans une fausse conception du présent, puisque presque tout le monde le vit comme un simple prolongement de soi-même, mais je ne parviens quand même pas à comprendre comment cela est possible. Alors on a mis des mots là-dessus, l'Ignorance, les hindous et Bouddha sont d'accord, et même Gurdjieff: l'être humain dort les yeux ouverts. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle il fait beaucoup de mal sans s'en rendre compte, comme le raconte aussi Sri Aurobindo dans Savitri. Le sommeil est si puissant que les massacres apparaissent en général comme justes à ceux qui les perpètrent, car on ne trouve pas toujours les forces du Mal, comme dans le nazisme, dans cette immense procession de l'histoire aussi grotesque que pathétique, où des guerres imbéciles ont lieu pratiquement partout. Le tribut à l'ignorance est énorme, la force séparative du mental, à l'état brut, c'est la bêtise: je suis moi, je suis diffèrent de toi, donc je suis meilleur. C'est la structure de base du clan, les nomades du désert se poursuivant dans le sable pour se châtrer au risque de se perdre dans les dunes analogues, les Romains soumettant par le viol et l'humiliation, la menace et la torture, des peuplades nombreuses, sans parler des guerres chez les Grecs distingués, d'une province à l'autre: et tout cela s'est passé tout à l'heure à l'échelle supramentale. Et on se gargarise du «droit romain», on invente de la civilisation en choisissant chez les barbares les quelques nouveautés où ils n'ont pas eu besoin de la violence pour créer. On s'imagine ainsi qu'il existe une «civilisation occidentale», ce qui est dur à avaler quand on additionne les Croisades et l'Inquisition, la colonisation éradiquant tout sur son passage, en particulier en Amérique du Nord, alors on préfère regarder du côté où c'est joli, Léonard de Vinci, Pic de la Mirandole, Botticelli, et on pourrait même se réjouir de cet îlot de mansuétude si Giordano Bruno n'avait pas été brûlé, pour faire bonne mesure, et rappeler quand même qu'on n'abolit pas le règne de l'étroitesse d'esprit par enchantement. Car le vrai problème est là, plus on est étroit d'esprit, plus on trouve justifié de recourir à la violence pour s'exprimer, se défendre, faire admettre son initiative, accéder à son désir, maintenir l'autorité. Qu'est-ce que ça pouvait bien leur faire, qu'elle tourne ou pas, la Terre? Non, il a dû se rétracter le génie qui avait trouvé ça, sous peine qu'on lui fasse des misères. Il y a combien de temps? Quelques secondes, à l'échelle de la Terre. Krishnamurti, le célèbre dandy, a passé sa vie là-dessus, et je le comprends. Lui aussi, d'ailleurs, se répétait énormément, au bout de dix lignes, le même thème revient toujours, et on peut croire qu'il radote...
Mais qui dit qu'il y ait tant de problèmes que cela dans l'humain, pourquoi n'y en aurait-il pas que quelques-uns, triés sur le volet, nécessaires et suffisants à empêcher toute transformation décisive? Deux ou trois verrouillages très profonds sont peut-être largement suffisants pour rendre compte, à eux seuls, de toute l'incurie de l'espèce. Le verrouillage le plus profond est sans doute celui qui fait que le semblable n'aime que le semblable, et se méfie du non-même, qu'il est déjà prêt à haïr. On aime reconnaître chez les autres les mêmes qualités que les nôtres, les mêmes valeurs, les mêmes goûts, et même les mêmes aversions, et c'est déjà tout un entraînement d'admettre la différence. Je me souviens, quand j'étais en Inde, si je trouvais qu'on m'importunait, quand on me demandait (en général au bout d'une minute) quelle était ma religion, je disais avec une conviction légère et profonde: «Je ne crois pas en Dieu», et j'ai vu des adolescents de bonne famille verdir, à partir d'une peau cuivrée, à cette seule déclaration.
J'ai donc une chance extraordinaire, comme Sri Aurobindo, de pouvoir m'identifier à tous les hommes, grâce à la conscience supramentale, je les comprends de l'intérieur (c'est une connaissance par identité et non pas une identification émotionnelle), mais le fait est qu'ils sont bigrement divisés et fiers de l'être, et que je ne peux rien faire. Divisés, passe encore, on peut mettre cela sur le compte de la variété, mais fiers de l'être, ça gâche tout, parce que chaque clan revendique sa propre suprématie. Le concept n'est donc pas, tu es différent, mais «tu es différent et c'est ton malheur, car tu devrais être comme moi...» Je ne vais pas citer le nombre de peuples qui se croient supérieurs aux autres par définition, parce qu'ils pourraient avoir le culot de le nier et de m'attaquer si je publie, mais ils sont assez nombreux, et ce, dans toutes les parties du monde. Ils prennent un air entendu quand on leur parle des étrangers, et ce genre de choses, c'est enraciné culturellement, et sans introspection, on reste là-dedans. Je ne peux pas réconcilier les croyants et les athées, et quand on pense qu'il y a encore de nos jours des colloques «inter religieux» parfaitement laborieux, pénibles et convenus, remplis de bonnes intentions qui débordent et finissent en reproches au second degré. Chacun essaie de séduire l'interlocuteur d'une autre confession (mais chaque représentant n'en pense pas moins qu'il tient le bon bout et que c'est finalement dommage que l'autre ne se rallie pas à son propre dogme), c'est affligeant... Comme s'il n'était pas encore définitivement établi que les exigences du judaïsme, de l'islam et du christianisme sont identiques! Il y a de quoi péter les plombs.
Heureusement, Vasudeva permet de tenir le coup. Quand le moi devient tous les moi, on embrasse l'humanité entière, comme un lot d'enfants turbulents, et on lui veut fondamentalement du bien, parce qu'on a des yeux, des oreilles, et tout le reste, et qu'on ne peut pas vraiment faire abstraction qu'on est logé à la même enseigne, même si on la chance de pouvoir pénétrer le Moi universel et d'être tous les autres hommes. Je ne m'attache pas, personnellement, au côté extatique de Vasudeva, bien que ce soit, naturellement, une consécration pleine de félicité. Mais son côté pratique est absolu. Chaque fois que le mental souffre de voir les hommes aussi stupides, parfois méchants, mais surtout lourds et endormis, la conscience supramentale passe là-dessus et rassemble les perceptions, puis les sublime dans la conscience une, celle que nous partageons tous, et qui n'est pas affectée par les changements de formes, les variations individuelles. Il y a une libération certaine, puisque on devient l'Un, et la trace de l'avenir divin semble se manifester dans le présent. J'ose m'ouvrir de cela, car j'aime le côté pratique de la spiritualité, celui qui change la vie, les simagrées pour se la jouer «j'aime Dieu», cela va un moment, comme la masturbation adolescente prépare la rencontre érotique, et puis il faut passer à des choses sérieuses, et là Dieu nous demande de changer le monde en commençant par nous-mêmes. Il n'en demande pas plus. Il n'en a rien à faire, en réalité, de nos petites mimiques de courtisanes de luxe, quand on s'approche de Lui, en se faisant tout un cinéma, avec des encens, des postures, de l'application travaillée, des sutras dédicacés de la main du maître, des résolutions numérotées et cette graine d'obséquiosité repentie de majordome, en guise de signe de soumission.
Il exige la sincérité absolue.
Il a un côté brigand, que personne ne comprend. Il veut tout. La question est de savoir s'Il peut vraiment Se Le permettre, et Sri Aurobindo et moi, nous disons: affirmatif, Il peut se Le permettre.
Puisqu'il donne, également.
Il est clair qu'en règle générale l'être humain marchande, ce qui fait que Dieu, qui n'est pas bête dans le fond, lui fourgue de la marchandise de mauvaise qualité, qui correspond à l'offre minable qui lui est faite, et, en fin de compte, la terre périclite à toute vitesse, parce que ce marchandage à grande échelle a perverti toutes les cultures. Tiens, qu'on se dit, Dieu n'a pas donné grand-chose finalement, et personne ne se souvient qu'on voulait L'acheter pour une bouchée de pain. Et comme Dieu est juste, Il a donné en échange de ce qu'il a reçu, c'est-à-dire des clopinettes, de la verroterie brisée, des règlements insanes, des certitudes fausses et des promesses fallacieuses, et des biscuits périmés déjà bouffés par les vers pour les enfants de chœur qui font ça pour se faire remarquer et anticiper leur vie de jeune premier. Dieu a fourni toutes les contrefaçons qu'on Lui a commandé, une à une, le long des siècles, sans faillir à la tâche, en s'adaptant à la couleur locale, puisque on a payé moitié roupie de sansonnet, moitié monnaie de singe, moitié chèques en bois. Moralité, il ne faut pas marchander avec Dieu, et contrairement à ce qu'on pense, Il ne fait pas crédit, bargaine et il te refile de la camelote, mais c'est trop tard, le mal est fait (sans te le dire évidemment, est-ce que toi tu lui as avoué que tu avais l'intention de l'entuber?).
Il exige tout, si on n'est pas prêt à tout donner, ce n'est pas la peine d'y aller, Il ne demande rien. Maître Eckaert a essayé de dire ça, Rumi aussi, Sri Ramakrishna, Vivek, Jesus, Ibn'Arabi, Hallaj, certains hassidim, même saint-Paul, le plus baratineur de tous, il l'a dit... Tout le monde l'a dit dans la profession, même saint-Augustin le coquet, et Bouddha, à sa manière contournée où la libération remplace Dieu, ce qui est loin d'être faux, il l'a affirmé, l'ignorance, c'est notre condition, pas un concept philosophique, c'est notre substance, on ne s'en libère pas les doigts dans le nez en se regardant le nombril.
Cette posture ne mène à rien, mais elle est très en vogue à toutes les époques, c'est le mensonge classique: je suis plus important que les autres, et mon importance doit se fonder sur un socle plus solide. Les maîtres l'ont dit: Dieu, c'est la question du sens de la vie, on ne triche pas avec ça. (D'autant que si on triche avec le sens de la vie, on risque de se méprendre sur le sens de la mort par la même occasion, ce qui constitue une méprise pleine de poil à gratter qui démange plus souvent qu'à son tour)
Ok, on a triché un max, et ça va très mal de chez casse-toi tu pues. Des filets dérivants de cent kilomètres, qui vident l'océan à toute allure en pleine expansion démographique de la planète bleue (on le voit, une procédure qui se préoccupe des générations futures), les abeilles qui crèvent partout, sans prévenir juste pour nous embêter, la couche d'ozone qui hésite entre l'expansion et la rétraction, méditative la couche d'ozone, les pauvres qui augmentent partout, surtout dans les pays riches, les très riches qui augmentent partout, surtout dans les pays pauvres, les glaciers qui fondent sans demander l'autorisation au Conservatoire du Littoral, qui leur refuserait, c'est d'ailleurs pour ça qu'il faut les traîner en cours de justice avant qu'ils ne soient de la flotte; le sperme qui perd vachement d'unités, sans qu'on sache même pourquoi, et pareil, à notre insu, sournoisement; les défenses immunitaires qui se cassent la gueule pendant l'hiver, les mutations virales qui n'attendent pas le feu vert des derniers Pasteur, les salopes, les maladies de civilisation nouvelles qui font un pied de nez à l'industrie chimique, la pornographie sur internet qui fait péter les plombs aux muslims carrés qui peuvent ainsi multiplier les grands Satan pour déifier Dieu davantage en sens contraire; c'est étrange, mais peu comprennent que cela arrive tout simplement parce que ça fait des millénaires qu'on triche, qu'on appelle vérité ce qui nous arrange, progrès n'importe quelle régression qui enrichit, et mensonge toute vérité qui dément le système de la connerie en circuit fermé qui fait foi sur le lopin de terre culturel.
On triche depuis le début, et comme le dépeint un éthologue français qui fait du Tao comme Jourdain de la prose, tricher est utile. La guenon, qui court moins vite que le mâle, feint de deviner un régime de bananes dans une certaine direction qu'elle indique avec des gestes, les mâles s'y précipitent, et la guenon parvient à courir pendant ce temps-là en sens inverse pour s'approprier le fruit: elle a berné le mâle, que je sache, en lui indiquant le mauvais chemin, sinon, la pauvre, la banane, elle n'en aurait jamais vu la couleur. Cela fait bien longtemps que le mensonge est à la portée de chaque individu pour écraser, exploiter, prendre le dessus sur son voisin, ça remonte au chimpanzé, un cousin assez proche, il ne savait pas parler le bougre: mais il savait déjà tromper.
Ajoutez le langage par-dessus, et vous avez la bête pensante qui ment avant même d'avoir ouvert la bouche (en ramenant tout à soi), et qui triche de bonne foi. Et, pour s'arranger avec soi-même aussi, c'est vachement pratique, le mensonge. «Je ne dis pas à ma femme que je la trompe, ça lui ferait de la peine, et je l'aime». Ben voyons, pourquoi se gêner, le mensonge, on finit par y croire, comme le reste il faut pratiquer, c'est tout, pour avoir des résultats et parvenir au mentir vrai, où l'on est plus sincère dans l'imposture que dans l'authenticité. (Comme pas mal de croyants qui, sortis du temple, redeviennent odieux. Ils se sont persuadés qu'ils étaient bons, et sont maintenant irrécupérables pour voir la réalité en face). Pratiquer. (Et comme dans tous les arts, il y a des échelons, quand on parvient à vendre la tour Eiffel, on peut se considérer au sommet, et on apprécie enfin les centaines d'heure de travail qui auront été nécessaires pour se mettre dans la peau du propriétaire de la colonne de fer qui se débarrasse de son bien, et il reste le plus difficile à accomplir, éviter d'éclater de rire au moment d'empocher son fric. Il y en a même qui vendent ce qu'il y a au-dessus, le ciel, agissant au nom de Dieu en personne, comme l'atteste leur bible volée au presbytère, et leur indignation sur la dégradation des moeurs. Le charlatanisme est un art qui, pratiqué avec assiduité et habileté, peut même mener à la direction de l'Etat, bien qu'il faille passer maître en démagogie, et que la concurrence est plus terrible qu'ailleurs dans ce domaine où les signifiants n'ont plus besoin de signifiés, les promesses tenant lieu à la fois de contenant et de contenu, ce qui n'engage à rien. Mais leur emballage est décisif, et les phrases bien trouvées, comme des emblèmes infaillibles, bernent l'électeur)
Sans blague, je me suis demandé tout petit si les adultes n'étaient pas débiles. Ils ont failli me faire peur dès le départ. Une fois, ils ont commencé à me parler d'un certain Père Noël qui déposerait des cadeaux dans mes souliers. Je n'avais qu'à faire la liste et la leur donner. Je prends des renseignements, et mes parents prétendent qu'il saura ce que je veux et qu'il passera par la cheminée. Là, c'est déjà supergros, vu que je sais que des cheminées il n'y en a pas partout, et qu'elles sont trop étroites pour supporter le vieux joufflu. Je trouve ça impossible et débile cette mise en scène, d'autant que le bonhomme en question était plus ou moins censé voler pour gagner du temps, et comme j'avais remarqué que c'était obligatoire d'avoir des ailes, qui manquaient au barbu en rouge, je n'étais pas partant. En plus, il était seul et devait passer partout, ce qui devenait absurde. Et pourquoi ces imbéciles ne m'avouent-ils pas qu'ils vont me faire des cadeaux parce que c'est l'époque? Je ne connaissais pas encore le premier commandement bourgeois par excellence: Tu prendras des vessies pour des lanternes et tu feras prendre aux autres des vessies pour des lanternes, car tous les hommes sont égaux, et l'illusion est plus belle que la réalité.
... On les initie vite fait au mensonge, les enfants, on leur dit tout petits qu'on est bien décidé à les prendre pour des abrutis ad vitam aeternam et qu'il faut bien les habituer dès le départ, bien les casser, qu'ils ne sachent plus différencier le vrai du faux, dès la maternelle, afin qu'ils puissent reproduire le schéma et raconter tous les bobards qui les arrangent quand ils sont pris la main dans le sac. Ils n'ont qu'à se souvenir des parents, le type dont ils entendent pis que pendre à table, qui un jour vient dîner, et papa lui cire les pompes, mais cher ami, par-ci, mais cher ami, par-là. Edifiant. Puis c'est une souris qui se débrouille pour déposer sous l'oreiller un cadeau sans se faire remarquer, au courant de tout la souris, pour fêter la perte d'une dent, et voilà que je me culpabilise de ne pas croire ma mère, comment «ma» mère pourrait-elle oser me mentir, ou se moquer de moi, ou trouver ça drôle de plaisanter avec le vrai et le faux? Avec les structures mentales propres à cet âge, l'esprit se fait des nœuds parce que l'affectif l'emporte, et comme je ne vois pas du tout la nécessité d'aller chercher une histoire aussi abstruse pour accepter que mes dents tombent, je me demande par quoi ils sont gouvernés, les adultes, pour recourir à des artifices aussi loin de la réalité? L'histoire de la souris, c'était tellement tiré par les cheveux, que je me torturais pour comprendre à quoi ça rimait. Est-ce vraiment l'humour qui dicte ces rituels, ou une vieille habitude mécanique qui fait que la mère bourgeoise des années cinquante joue avec son fils comme une petite fille avec sa poupée, pour qu'il ne la bassine pas avec ses souffrances dentaires grâce à la carotte du cadeau de la souris? C'est l'impression que j'avais, j'étais leur chose, et pas question de sortir du rôle. Mon père ne m'embrassait pas avant d'avoir vérifié que j'étais le premier de ma classe, et il venait me chercher le samedi, dans sa voiture dont il était fier, car ça ne courait pas les rues à l'époque, la 203, et je lui remettais le carnet de notes. Il faisait la gueule jusqu'à ce qu'il se félicite de mon rang. Il était fier alors de son bambin, dont l'excellence accompagnait bien sa réussite sociale, et j'avais droit à un baiser, mais après le carnet de notes, évidemment. (Cela l'agaçait de ne pas pouvoir user de son autorité parce que j'étais irréprochable, mais il s'est bien vengé à l'adolescence: son fils ne lui ressemblait pas, et avait le malheur de ressembler, de plus en plus «à sa mère», ce qui devenait une insulte, «mais enfin papa c'est toi qui l'as choisie la maman de ton fils que je sache!» C'est, comment dire, l'amour du donnant-donnant, le modèle de série sans options, le plus bas de gamme du marché, mais c'était de l'amour quand même, dans un certain sens, de l'amour projeté. «Je t'aime, mais fais bien attention à ne pas me décevoir, petit, je préfère aimer quelqu'un qui le mérite».
Ma grand-mère, croyant sans doute faire le bien, me persuade que les fellaghas sont des araignées géantes vachement gourmandes de chair humaine, comme si c'était moins pire que j'apprenne ça plutôt que la guerre en Algérie, et au même âge, six ans, elle me prometmenace que je deviendrais aveugle si je regardais une petite fille toute nue. (J'avais deviné tout seul comment on faisait des bébés, je lui ai dit, et elle m'a dit «tu es bête» parce qu'elle n'a pas supporté, et a enchaîné sur la promessemenace pour me clouer le bec). Eh oui, j'ai tendance à me souvenir de ce qui va «trop loin», parce qu'après je cherche à comprendre et la trace demeure.
Trahir le mensonge, c'est tout un programme, si c'est héréditaire depuis avant qu'on pense, et surtout s'il est censé présenter la vérité sous son meilleur jour.
7 Mars 2008
Tout cela sur les illuminations, pour dire quelque chose de très prosaïque en fait, j'avais du mal à m'habituer au bêlement ininterrompu et très puissant d'un mouton, sur le terrain non constructible, en face de chez moi, depuis quelques jours. Un bruit très désagréable, souvent avec des intervalles très brefs, chaque jour depuis quelques temps. Je butais un peu là-dessus. Et puis hier matin, c'est moi qui bêlais dans le mouton, et depuis, cela ne me dérange plus. J'ai le droit d'être ce mouton, n'en déplaise à Descartes, et c'est bien pratique, parce que son bruit absolument insupportable est devenu ma propre expression. Et maintenant c'est presque agréable. Oui, je sais, Vasudeva, ce n'est pas la porte à côté, et, malheureusement, je ne vends pas les billets. (C'est d' ailleurs peut-être une erreur parce que je ne roule pas sur l'or). Ce n'est pas un état qui est à ma disposition, d'autant que je ne le recherche pas, mais cela a vraiment été une bonne surprise que je devienne ce mouton, ça m'amuse presque maintenant de l'entendre, et c'était agaçant auparavant. Il y a comme ça plein de régions intéressantes, justement parce qu'elles sont quasi inaccessibles, et qu'elles ne sont pas encore infestées des vibrations humaines. Et plus on avancera, moins elles seront réservées aux champions. Acceptez qu'on trace la voie pour vous, même si on en profite en premier. Car la question est bien d'accéder à une autre vision des choses, et qu'elle soit d'un autre ordre, en prise directe, et ce sont justement les plans au-dessus du mental qui remplacent le jugement par la vision. Cela commence avec le Soi, et puis se développe avec le supramental, avec ce mystère effarant de la transmutation de la conscience en énergie, et réciproquement, selon les moments, les époques, le travail que le Divin choisit de faire, avec parfois des incursions dans le monde nouveau où, ensemble, la conscience et l'énergie s'épaulent simultanément. On passe ailleurs, dans un temps qui ne s'écoule plus, puis, en ce qui me concerne, je redescends automatiquement, car il semble que le corps ne puisse pas se maintenir plus de quelques jours dans le double état, mais c'est là où l'on se rend compte que l'échelle de mesure humaine est entièrement fausse. La durée d'une vie est une séquence minuscule, presque ridicule, le projet supramental prendra peut-être plusieurs siècles ou millénaires avant de s'implanter, c'est une révolution absolue, tout lui résiste. C'est peut-être ce passage qui justifie tout ce qui s'est passé avant, d'obscur, de ténébreux, dans un long apprentissage toujours remis en cause. Alors, ça vaut la peine.
De toute façon, on ne peut pas s'échapper de la loi du semblable. La seule solution, c'est que le différent soit aussi du semblable, tout embrasser et ne plus avoir besoin de réagir. Que le non-conforme soit aussi conforme, tant qu'on ne vous souffle pas dans les bronches, qu'on ne vous attaque pas, vous pouvez très bien accepter, sans tout approuver naturellement. Accepter, c'est un mouvement de fond, de tout l'être, et oui, finalement c'est comme cela que ça me plaise ou pas, c'est reconnaître le réel, ensuite, l'approuver ou non, c'est une prise de position, et ça peut être secondaire. Et le supramental, comme son nom l'indique, c'est au-dessus. Cela voit tout, spontanément, il n'y a plus rien à défendre, donc plus rien à interpréter... (Je ne vois pas quel moi j'aurais à défendre, je suis au-delà de toutes les valeurs, mais je ne me laisse pas forcément marcher sur les pieds quand même). On voit des hommes se battre pour rien, se haïr pour rien, se croire différents pour rien, on appelle cela le règne de la nature, on s'en est affranchi, et on indique le chemin. Les hommes vivent dans un immense décor auquel ils croient dur comme fer, car ils n'ont pas d'expérience transcendante à se mettre sous la dent, alors ils renchérissent sur tout, il faut tout gonfler d'importance rajoutée, car tout est vide de sens, mais en s'acharnant, ils parviennent à monter en épingle n'importe quoi. L'actualité, c'est le principe du soufflé, ça se ratatine dès que ça refroidit, et ça refroidit vite, mais il se passe toujours quelque chose d'insignifiant qui devient important justement parce que ça ne va pas durer... Mais que «ça arrive». Donc, notre culture croit à l'événement, c'est pourtant pas grand-chose, l'événement, par rapport au sujet, mais justement l'événement meuble la conscience du sujet, ça lui fournit un objet, pas besoin d'aller le chercher l'objet, quel effort, il se présente tout seul, tout affriolant, tu t'embêtes, hein sujet, et me voilà, je t'enchante, te scandalise, te dérange, t'énerve, je te permets de t'indigner, de monter sur tes grands chevaux, sans moi tu t'identifierais à quoi, sujet? Je suis l'événement, je viens à ta rencontre, je suis ton dieu, je le sais tu m'aimes. Bénis-moi, je suis ton aliment, ta friandise, et je te dispense par la même occase de te demander qui tu es, sujet: tu pourrais avoir de désagréables surprises, alors vénère-moi, et tout ira bien. Crois en moi, tu ne le regretteras pas, la seule réalité, c'est ce qui arrive. Ce que tu es, non seulement tout le monde s'en balance, mais tu n'y peux rien. Ne pars pas dans cette direction, crois-moi, ce qui arrive est fiable, c'est là, concret. Si tu te cherches, c'est l'aveu que tu es perdu, et ça, c'est très mauvais, tu es très bien tel quel, je te couvre. Et avant le règne du soufflé événementiel, existait la dictature de l'étiquette. Un anglais pouvait être viré de son club chic car il arrivait pour la troisième fois sans cravate, alors qu'habillé correctement, il était accepté même rond comme une bille. Avant que les dernières cours d'Europe s'effondrent, à l'époque de Beaumarchais, un homme pouvait voir sa réputation détruite par une seule phrase maladroite dont le roi se gaussait. Et aujourd'hui, il y a le dressing code, et l'on voit le bouddhiste branché se méfier du pratiquant du zen, et inversement, alors qu'ils poursuivent tous les deux le même but, le satori, la différence est de taille quand on y pense: le bouddhiste avoue que c'est son but, mais admet ne pas savoir s'il y parviendra, tandis que le zeniste se doit de dire qu'il médite pour méditer, et qu'il est au dessus de la convoitise de l'illumination, mais admet que ça peut lui arriver, par inadvertance. De quoi, on le voit, justifier une certaine condescendance d'un adepte à l'autre. Pareil, certains auroviliens, parce qu'ils sont «sur place» s'imaginent dans un yoga supérieur, ce qui confirme une millième fois le pouvoir exorbitant des représentations dans l'esprit humain, même celui qui se croit affranchi. Pour les croyants, c'est encore pire. Ce qui fait que quand on est dans l'état divin, qui comporte d'ailleurs plusieurs formes fondamentales, et qu'on voit ce que l'homme a fait dire à Dieu, c'est une expérience incroyable. Qui serait insoutenable si le Divin n'en profitait pas pour voir à quel point Il est capable de se moquer de Lui-même, et de se perdre dans la manifestation.
Si c'est Mahakali, c'est certain que cela ne peut plus durer, et elle brûle des survivances dynamiques dans l'inconscient individuel qui touche peut-être le collectif (Natarajan 1981), si c'est Vasudeva, l'homme apparaît comme ce singe menteur avide et cruel qui se libère, en traînant, de l'évolution inconsciente, et on le voit adorer l'illusion, car elle semble toujours plus agréable que la réalité, mais c'est supportable puisqu'on est soi-même cette multitude en apprentissage et qu'on y voit Dieu à ses débuts. Si c'est Ishwara, on sent qu'à travers ce chaos toute la ferveur et l'aspiration de l'univers sont offertes au Suprême, et ça rachète tout le reste, puisqu'à ce moment-là le moi devient Agni, et dans Mahasaraswati, toute l'humanité constitue l'organisme de Dieu qui dort dans la Matière et s'éveille par saccades, et à travers quelques individus. Toute notre histoire apparaît comme une colossale imposture, et non seulement à cause des forces vitales, finalement le désir fait partie de la nature, mais surtout à cause du Mental qui crée son propre monde entre le réel et le sujet, ce qui fait que chaque homme est enfermé dans les représentations de sa culture, son bocal, aux prises avec une image de Dieu tellement pervertie que le goût spirituel n'apparaît que chez certains, et encore, il devra se conformer au culte de la souffrance en Occident, avec la croix comme logo, au culte du Seigneur qui libère de l'incarnation, dans une bonne partie de l'Asie, et tous ces cadres préétablis orientent dans de fausses directions, c'est-à-dire, comme dirait Satprem, qu'on ne parvient pas à être «nu devant le Divin», car le travail psychologique s'arrête une fois qu'il épouse le cadre de la tradition à laquelle on appartient.
Sri aurobindo et Mère sont venus briser tout ça, c'est la raison pour laquelle un intégrisme supramental est particulièrement anticonstitutionnel.
L'homme semble effectivement quelque peu s'emparer de Dieu dans le paradigme visionnaire de la montée de l'évolution vers son sommet, mais cela n'est possible que parce que, d'abord, le Divin a choisi son instrument, et qu'Il y descend. On voit mal Sri Aurobindo se dire, tiens je vais faire semblant de faire la révolution le temps que le Supramental arrive, ou Natarajan se dire, tiens, je vais faire semblant de faire de l'alchimie le temps que je me «divinise», ça me fera patienter. C'est pour cela que s'imaginer qu'on va vers le supramental, c'est du concentré de mensonge. Ce qu'on peut faire, c'est servir la vérité, chercher la perfection, aimer le Divin, s'atteler à la connaissance la plus exhaustive, toutes ces choses-là sont vraies et profondes, et peuvent être personnelles. Mais vouloir atteindre le supramental, c'est s'approprier le paradigme avec son petit ego de luxe, se faire miroiter du sensationnel, convoiter le résultat au lieu de vivre le chemin, et c'est donc très dangereux de partir dans cette direction, alors que celle de l'effacement et du détachement du fruit des œuvres ne comporte aucun danger spirituel. Dieu n'a pas besoin qu'on Lui envoie notre carte de visite pour nous trouver. Ne vous inquiétez pas. Si vous êtes prêts, Il viendra jusqu'à vous, même si vous ignorez son existence. Laisser le Divin choisir prévient toutes les dérives dogmatiques où l'on ne conserverait que le côté gratifiant de l'histoire, c'est-à-dire «je deviens Dieu», en poursuivant une carotte narcissique. Non, le moi ne s'empare de rien du tout, c'est le principe du dessus qui cherche à l'amadouer, c'est encore très difficile (Il faut être plus qu'un héros pour faire ce yoga - Sri Aurobindo) et je laisse donc entendre à qui a des oreilles entende, que le web véhicule déjà des sites où l'on trouve du supramental contrefait, et qui transmettent le fantasme que le supramental est appropriable, ce qui est fondamentalement grotesque. Les termes mêmes qui sont employés pour parler de la procédure excluent toute expérience authentique de la chose.
Et heureusement, pour en revenir au troupeau, au bétail des dieux, il y a une chose qui les empêche de ronfler alors qu'ils dorment, c'est la souffrance, et parfois même, miracle, ça les réveille... Une bonne douleur qui s'invite. Le décor leur tombe sur la tête, ils s'affolent, «qui ose se permettre?», ils cherchent le metteur en scène qui a fait le coup, ne le trouvent pas, convoquent un avocat qui ne sait pas qui attaquer, mais les ruine quand même en prétendant pister le coupable, et enfin, Eureka, ils se rendent compte in extremis qu'ils sont responsables de leur malheur, par un petit basculement inopiné de leur intelligence, qui enfin rebrousse chemin vers le dedans. Ouf! Les voilà sauvés. Entre temps, ils auront peut être sacrifié quelques boucs émissaires au passage, papa, le conjoint, le patron, la fille ado qui fait le mur, ils auront épuisé un ou deux psy et auront consulté un medium en cachette, mais ils finissent par trouver la sortie: ma vie me concerne davantage que ce que je croyais et je peux sans doute peut-être m'y impliquer certainement d'une nouvelle manière. (Réflexion faite, c'est elle qui se déroule, et non pas moi qui dévide le temps, vu que ce salaud ne m'obéit plus et qu'il faut faire avec. On m'avait dit qu'il fallait le manipuler et qu'il se laisserait faire, j'ai été berné, on m'avait dit qu'il comblerait toutes mes attentes, et je me suis fait avoir).
Comme on dit au spectacle obligatoire (un peu démodé il est vrai) du dimanche: c'est de ma faute, c'est de ma faute, c'est de ma très grande faute (et je pourrai recommencer après la confession, vu que Dieu est assez stupide pour me pardonner à chaque fois).
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ll ne faut surtout pas essayer de les séparer, ceux qui aiment se battre. Mon premier très mauvais souvenir, je devais avoir six ans, c'était dans la cour de récré et je voulais empêcher deux groupes de se battre. A un moment donné, ils se sont concertés, et à plusieurs ils m'ont levé à bout de bras, afin que je craigne qu'ils ne me lâchent d'un seul coup, et que je m'écrase. Ils ont dû me porter ainsi trois ou quatre secondes, et m'ont laissé choir d'une hauteur raisonnable pour que je ne sois pas blessé. Je n'ai plus jamais interféré. Et quelque chose m'a stupéfié dans cette connivence spontanée, des deux côtés. A l'heure qu'il est, je ne comprends toujours pas l'intérêt de ce jeu, mais qu'ils fussent d'accord contre moi m'a quand même rassuré. Ils faisaient peut-être «semblant», mais les cris n'avaient pas l'air d'être simulés, et les coups non plus. Personnellement je préfère la guerre subtile, avec de vrais adversaires impersonnels, et là ce n'est plus vraiment un jeu. On passe à autre chose. Ce n'est plus une guerre idiote, avec des victimes innocentes, des mobiles creux, et des souffrances odieuses, et la commisération noble du rescapé indemne vis-à-vis de l'amputé moyen, à qui une décoration restitue, grâce à son symbole puissant, la jambe qu'il a perdue en se trompant de pas.
C'est une guerre éternelle. On ne cherche pas à avoir raison, à conquérir du territoire, à dominer. On cherche par où la lumière peut s'infiltrer. On creuse, ça marche un moment, on fait de nouvelles percées, et après, des salauds viennent reboucher derrière, et il faut tout recommencer. Mais, c'est comme les Echecs, à un certain niveau, on ne peut plus se lasser, car on est devenu le jeu, et jamais deux parties ne sont identiques. On ne joue même plus pour gagner, et parfois, libéré du fardeau de l'enjeu, on peut remporter des victoires remarquables.
8 Mars 2008
Ceci dit, la désinvolture, ou vigilance spontanée naturelle joyeuse, est plutôt un produit du taoïsme, car c'est cette culture qui, pour des raisons mystérieuses, possède les nomenclatures les plus précises des systèmes qui emboîtent le vital dans le physique, ou réciproquement. Ils savent depuis des milliers d'années, (à l'époque où les forêts européennes étaient peuplées de lourdeaux au sang chaud, probablement sans écriture) que le corps physique aime la paix, alors que le corps vital aime l'excitation. A partir de là, ils ont développé toutes sortes d'approches pour faire bénéficier l'ensemble du meilleur échange possible entre les deux, et inventé des «planches» de ramification énergie-matière qui laissent encore pantois les barbares de l'ordre des médecins. On peut chauffer les organes, faire descendre l'énergie au physique, par exemple le stimuler, mais on peut aussi travailler en bout de chaîne, développer une sensibilité physique conforme à ses exigences de paix, et qui remontera calmer le vital, qui a tendance à tendre excessivement vers le yang, et à parasiter ainsi, également, le sentiment du moi, dont l'exercice sera trop rapide. Il existe donc des invariants, dans la connaissance universelle, qui dénoncent les pentes «naturelles» des étages de la constitution humaine, et qui concordent. Le corps physique aime la paix, mais il peut sombrer dans l'apathie, enrayer les circuits énergétiques, par exemple par trop d'alimentation et l'abandon d'un minimum d'exercice physique. Le corps du milieu peut s'éprendre facilement du désir, et brûler trop vivement, ce qui se répercute sur l'esprit, infiniment trop rapide pour saisir des idées supérieures, les insights ne trouvant pas d'interstices suffisants entre les pensées pour se faufiler et transformer les modes d'associations d'idées. L'esprit est considéré comme pouvant faire facilement «cavalier seul», car il est plastique, et foncièrement autonome, et s'il oublie le vital ou le physique, et s'en détache trop, les représentations remplacent le perçu holistique (mentalvitalphysique) et enferment la personne dans son propre monde, qui ne perçoit alors dans le réel que le reflet de ses propres structures mentales, devenant aveugle au contexte. Un jeu trop important entre les trois enveloppes déclenche des maladies, et un équilibre parfait, obtenu par un travail de conscientisation sur les trois plans, peut mener au Tao. On remarquera l'analogie frappante avec les bases de l'hindouisme, où tamas préside au corps physique, rajas au vital, et sattva au mental, ce qui veut bien dire que les mêmes signifiés sont représentés par des signifiants différents, sujets à des variations bénignes, et que l'humanité travaille sur sa propre nature depuis la nuit des temps, et le consigne, alors que tout le monde s'en fout.
«Et pourquoi que tout le monde s'en fout, mètre?».
«Et bien mon cher Mily, tout le monde s'en moque parce que ces travaux initiatiques prouvent par a+b que si le moi ne se préoccupe pas d'aller voir de plus près l'équilibre des trois corps, il se soumet à la fatalité, qui infligera des accidents, propres à blesser le sujet; et procurera des satisfactions éphémères, des occasions, que le sujet ne saura malheureusement pas faire durer au-delà de leur occurrence hasardeuse, alors qu'il aimerait, of course, les conserver. Cette connaissance, mon cher Mily, que je peux qualifier d'universelle, met le nez de l'homme ordinaire dans son caca, pour le forcer à reconnaître que l'existence comporte des contraintes, et rien n'est plus cher à l'humain que de s'imaginer qu'il est dispensé de les respecter, donc il les nie, les contourne, ou par exemple les accommode dans la religion, où, mécaniquement, il prétendra célébrer son créateur, pour ne pas trop se sentir coupable de ne rien comprendre à ce qui lui arrive, et se dédouaner de ne pas chercher.»
L'accès à la connaissance est donc le passage obligé vers le supramental, puisque c'est elle qui fait exploser les cadres des représentations, élargit le champ visuel intérieur, qui peut devenir illimité, et prépare ainsi aux dimensions cosmiques. La connaissance est une expérience, accessible, et si elle ne se produit pas, elle ne peut pas accompagner l'intention suprême, l'aspiration divine, aussi loin que le sujet le souhaiterait, car il n'aura pas encore débouché sur le monde objectif pur, le réel qui existe bel et bien, hors projections subjectives. Ce travail vers la connaissance peut naturellement s'effectuer à partir des propriétés de chaque individu, et certains y parviennent avec peu de culture, et sans abuser de la réflexion abstraite, car leur attention est supérieure et leur permet de prendre des raccourcis, alors que d'autres ont besoin de sentir un vaste champ de perception à la disposition de l'esprit, mais les deux voies sont efficaces si elles sont bien menées, bien que leurs formes s'écartent l'une de l'autre.
Et ce qui en fait l'efficace, le te en chinois ancien, c'est la qualité de la présence au moment, qui doit éviter d'être filandreuse, trop yin, car le moi se noie dans l'identification, et éviter d'être trop sèche, trop yang, car le moi reste trop près de lui-même sans s'ouvrir au champ transformateur de la scansion de l'instant. Ce serait donc une erreur dramatique de s'imaginer que la voie puisse être décrite, puisque n'importe quel itinéraire peut être le bon si le moi se positionne correctement dans la durée. Mais comme c'est cela le plus difficile, on cherche l'efficace dans la forme du parcours, alors que seul le moi, selon la manière dont il se pose dans le moment, peut profiter de suivre une carte relativement plus exacte ou plus inspirée qu'une autre. A cela il faut ajouter, au risque de décourager les émotifs tout en faisant la courte échelle à ceux qui ont déjà élagué les scories conceptuelles, que se positionner dans l'instant correctement rencontre deux difficultés majeures, dont une qui possède deux aspects. La première, c'est d'être tendu vers l'attente de l'indice, (le Soi), ce qui fait qu'on finit par les inventer pour ne pas être trop frustré, et on termine dans le décor en pensant le calme, et la seconde, c'est de perdre de vue l'attention constante nécessaire, soit pour rêvasser en se diluant, soit pour se parler en circuit fermé en se rassemblant. D'un côté, l'acharnement à trouver des signes les fait fuir (tendre vers le repos est impossible); de l'autre, le relâchement de l'aspiration, du feu intérieur, donne libre cours au mental qui improvise dans l'oubli du perçu immédiat, à moins qu'il ne parvienne à se rassembler et à coller passivement au moi, mais en oubliant le passage de la durée dans cette opération.
Avec l'excès de yang, on veut s'emparer de l'indice et il s'échappe, alors que l'excès de yin est plus sournois, avec deux faces, du relâchement-dispersion, ou de la concentration, mais avec évaporation de la sensation chronologique dans les deux cas. D'ailleurs, chacun vient à bout plus facilement d'un empêchement ou d'un autre, mais éliminer les trois est une véritable performance, qui rend l'accès au satori exceptionnel. Comme tous les enseignements se dégradent, le zen propose parfois une contrefaçon du soi, en considérant qu'une concentration centripète du moi, sans pensée, équivaut au satori, alors même que le sentiment intime de la durée a disparu, ce qui est incorrect pour le taoïste qui cherche à se relier au champ Terre-Ciel à travers le tissu même de l'instant, et ce qui est également contraire à l'hindouisme, dans lequel le Brahman est réellement un champ extérieur et intérieur, et non pas seulement une dimension vide. L'arrêt de la pensée s'obtient parfois à force de procédures, mais si le moi perd le contact sensible et physique avec le moment présent dans cette expérience, la réalisation reste borgne et ne permet aucune percée définitive. Mais elle est déjà assez spectaculaire, et on peut l'amalgamer à du progrès spirituel, ce que certaines voies font, dans le bouddhisme, la psychologie humaniste, certains arts martiaux, la préparation sportive de compétition, dans le hatha-yoga également. Pouvoir se concentrer et faire cesser les pensées constitue une avancée non négligeable, et c'est relativement facile si l'on se ferme au monde extérieur en perdant le contact avec la durée et en fermant les portes des sens. Mais se positionner là et rester imperturbable en ayant les sens ouverts vers l'extérieur, c'est-à-dire en abandonnant la concentration qui arrête la pensée, c'est une autre paire de manches. Le présent est bien une matière, un champ, une réalité extérieure, et le percevoir intégralement hors de soi, sans la pensée qui le dissout en l'introjectant dans l'esprit, c'est ce qu'on appelle la délivrance ou la libération.
Le taoïsme secret stipule donc la même chose que les grands textes hindous ou bouddhiques ou ceux des quelques maîtres zen réalisés, à savoir que l'égalité est cause ou conséquence de la connaissance, mais qu'elle l'accompagne nécessairement. Il la définit en ses propres termes, descriptifs une fois de plus, soit l'accès au mystère au-delà du yin et du yang, avant leur différenciation, où il n'y a ni repos ni action, ni mouvement ni immobilité. Les signifiants renvoient au même signifié, mais l'esprit des races diffère tant soit peu. L'égalité convient pour décrire un état d'esprit qui absorbe les chocs sans bouger et manifeste joie ou sérénité sans excitation. C'est la condition supérieure de l'esprit qui n'attend rien, ne recherche rien, peut faire face à n'importe quel événement sans frémir, et demeure dans l'éveil pur, sensible à tout sans rien retenir. C'est alors le Tao lui-même qui enseigne car le sujet est libéré de la volonté personnelle, ce que décrète aussi la Gûitâ avec le terme correspondant «ne pas chercher le fruit de l'œuvre». Atteindre la passivité pure (sans formation de pensées) et rester uni au Tout, c'est le paradoxe, la torture de la voie spirituelle, mais l'Asie connaît la formule, et l'a déjà consignée aussi bien dans des idéogrammes (Lie-tseu,Tchouang-tseu, Lao-tseu) qu'en sanskrit, où les manuscrits abondent.
Le Tao, et plus loin encore le supramental (bien que rien n'empêche de les confondre), exigent que la pensée soit vaincue pour descendre correctement inonder le chakra coronal, et même Sri Aurobindo, qui était monté plus haut, passera par Lélé pour terrasser le mental. Il y parviendra en trois jours, selon la formule consacrée «qui peut le plus peut le moins», mais il n'escamotera pas le problème, pas plus que Mère, qui, à son seul contact, verra se suspendre son activité mentale.
Trouver la méditation parfaite, qui évite de dissocier le moi de l'ici et maintenant, sans le pousser en avant vers l'avenir et sans le perdre dans le passé qui se parle en boucle en sautant à pieds joints au-dessus de la seconde présente, sans former de pensées, c'est la clé universelle.
«L'action qui mène au Principe», tao-te-King en chinois archaïque, n'agit pas (wu wei).
Mais le vital semble s'enfuir vers l'avenir, le physique rumine le passé, et le mental s'abstrait de la perception. D'où la difficulté de trouver le vrai présent. Rajas voudrait déjà être plus loin, sattva se moque du moment, et tamas tire en arrière. C'est pour ces raisons que l'Orient a développé autant de formes de méditation: permettre de faire coïncider le moi avec le vrai flux du présent, hors des représentations mentales, hors des attachements vitaux, hors des habitudes physiques.
Il ne faut pas croire que c'est avec un plaisir sadique que j'évoque les contraintes de l'évolution spirituelle, c'est mon rôle de les rappeler, de les souligner, puisque, si on les néglige, on va droit dans le mur. L'esprit est assez malin pour ne retenir que ce qui l'arrange d'une lecture, et les passages qui laissent entendre qu'il faut vraiment descendre au charbon, un petit oui bien sûr du mental acquiesce, mais la prise de conscience de tout ce que cela implique ne se fait pas forcement. C'est ce que je suis obligé de dire puisqu'il m'est arrivé de rencontrer des personnes qui voulaient me prendre à témoin de l'oubli de Dieu à leur égard, et qui, semble-t-il, attendent que j'interfère en leur faveur, si je me fie à leurs yeux de merlan frit qui se noient dans le regret de n'être que ce qu'ils sont, alors qu'ils n'ont jamais rien entrepris pour «voir les choses autrement». Je m'entends aussi dire que «j'ai de la chance» comme si j'étais parvenu là par la grâce de Dieu, sans accompagner le mouvement, entièrement piloté, et ce jugement vient toujours de personnes qui stagnent parce qu'elles ne veulent rien sacrifier, attendant que le Divin se penche jusqu'à elles, alors qu'elles n'ont même pas réalisé qu'elles n'en ont rien foutre, du Divin, mais le mot sonne bien, et on aimerait déjà être plus loin. «Je veux traîner mes casseroles et courir plus vite, que peux-tu faire pour moi, Natarajan?»
«Je veux me réaliser, mais malgré ma cure de desintox, car j'étais devenu alcoolique, je sens que je peux recommencer».
«J'aimerais bien aller plus loin, mais la sexualité me rattrape toujours, malgré mon age quasi avancé».
J'ai renoncé à faire comprendre à ces personnes que si leur intérêt pour le Divin était réel, elles pourraient en finir avec leur manie, et, d'un autre côté, elles se croient vraiment impliquées dans une démarche, ce qui fait qu'en fin de compte, elles ont deux démarches, une qui va de l'avant et l'autre qui va à reculons. Pour parcourir n'importe quelle distance, si après avoir fait dix pas en avant, vous en faites neuf en arrière, le chemin sera long, très long. Il y a des êtres sans prétention, qui ne prétendent pas se réaliser, qui n'ont pas de vice, et qui tous les jours font un pas en avant, sans être obligés de revenir en arrière. Ils se fatiguent beaucoup moins que les athlètes qui font dix pas en avant, et qui, forcés par la nature non transformée, refont neuf pas en arrière, mais tous les goûts sont dans la nature. Okay les gars, contents de vous avoir connus. Vous avez raison, j'ai de la chance, je suis arrivé au supramental très facilement, je n'ai jamais souffert, jamais rencontré d'obstacles, jamais douté, jamais flippé, tout le monde m'a toujours approuvé, j'ai été secondé vous pouvez pas savoir, j'ai jamais fait le moindre sacrifice non plus, voyons, je ne suis pas maso. J'ai de la chance et vous, vous êtes maudits, ce n'est pas de votre faute si vous baisez à tire-larigot, si vous êtes alcoolique, si vous ne pouvez pas passer un soir sans votre joint, vous n'avez vraiment pas de bol, parce que votre situation serait parfaitement confortable si vous n'étiez pas tombés sur des exemples de types qui ont vu la réalité en face, et qui vous ont donné envie de faire pareil. Vivez divisés, puisque l'unité vous intéresse tellement que, dès qu'il s'agit d'avoir une démarche cohérente pour l'attirer, vous prenez la mauvaise décision. Ouate can I do for you, c'est pas coton de se farcir des victimes d'eux-mêmes qui s'imaginent harcelés par de vrais adversaires, qui sont en fait imaginaires.
Donc, l'humanité rêve de s'impliquer dans la voie spirituelle dans tous les secteurs où cet engagement est facile, gratifiant, agréable, soit la flânerie du samedi dans la librairie ésotérique, les discussions avec les copains, les nouvelles du web, les petites annonces tantriques, les exaltations impromptues grappillées au coucher de soleil, les mini prises de conscience psy, tandis que toute l'implication difficile, qui va forcement de pair autant que le yin sans le yang ne veut rien dire, celle-là, elle attendra. «Je veux être libre de mon chemin». Ok, les mecs, vous êtes libres, et c'est justement ce qui vous freine, parce que vous appelez liberté la pente fatale qui vous fait toujours décider du choix pourri, la preuve: vous n'en sortez pas. Moi je n'appelle pas cela la liberté, mais l'esclavage du sexe, de l'alcool, de la fumette. Si vous êtes libres, vous n'avez plus qu'une façon de vous le prouver, changer vos choix. Vous cassez la bouteille de bordeaux au moment de la boire, vous pétez votre ordi au moment où vous vous connectez sur un site de rencontres, vous ne sortez plus risquer votre peau dans les mauvais quartiers la nuit quand votre shit est à zéro, à la place, vous sifflez quatre canettes de bière, et on n'en parle plus. Demain est un autre jour.
Les gens qui prétendent être libres font souvent toujours de la même chose, comme si leur liberté consistait à toujours reproduire les mêmes schémas, schémas privilégiés il est vrai, puisque ils ont choisi leur vice. L'alcoolo mépriserait presque l'obsédé sexuel, qui lui, prend pour une tapette l'accro à la fumette, qui lui, se juge supérieur aux deux autres. J'exagère, c'est exprès, j'en ai ras le bol du gâchis terrestre, des mecs qui ont tout compris et qui restent aussi ordinaires que n'importe quel pekin qui n'est jamais entré dans une librairie ésotérique. Le mental vous a bel et bien envoûté comme une méchante sorcière, il vous a fait miroiter le spirituel, mais ça n'a rien traversé du tout, parce que changer votre personnalité, vous n'y parvenez pas. Alors à qui voulez-vous faire croire que la connaissance vous branche, que le Divin vous attire? Les seules choses que vous faites dans ce sens, ce sont les choses faciles... A vous-mêmes, vous voulez le faire croire, et vous cherchez des complices, et si Natarajan pouvait vous couvrir, ça serait encore mieux. Non, je vous aide en vous disant vous pouvez le faire, arrêter vos zadictions. Mais ce Natarajan-là, ce n'est pas celui que vous préférez, comme d'ailleurs toutes les réalités qui vous rappellent que vous êtes perdant, un looser, malgré les Aurobindo sur l'étagère, le zafu et l'encens, votre yi-king ou votre tarot, la panoplie quoi!
Je me fais une opinion plus haute de la liberté, essayer, changer, s'aventurer, varier les itinéraires pour aller au même endroit, ne jamais s'arrêter, et rester fidèle à l'essentiel. Et accepter de souffrir! Alors tout est permis. Et surtout changer de stratégie. Tourner le dos à la femme, se sevrer, quand on n'y est jamais parvenu, quitte à a avoir envie parfois de se la couper. Se défoncer en ne prenant plus rien, quand on n'a pas cessé de se charger, et s'enivrer avec trois ou quatre eaux minérales différentes, oui, ça peut-être très jouissif et ça leurre le cerveau si ça pétille, il croira que c'est du champ et il aura sa dose, pour oublier un peu l'alcool.
Si la liberté ne permet pas de changer l'alternative, où qu'elle se trouve dis-moi... On a quand même le choix, j'insiste en soulignant, entre la pizza et le hamburger, le monde et Libé, le thé ou le café, le football et le rugby, la télé ou le cinoche, Mère ou Sri Aurobindo, alors pourquoi prendre toujours la même chose, si ce n'est pour oublier qu'on a le choix et se complaire dans le rôle d'une victime, d'un esclave, d'un type, qui, lui, n'a pas eu de bol, ça baise en lui, ça boit en lui, ça fume en lui. Et pour un peu, ils n'y sont pour rien, ça me renverse, ils se cautionnent avec Freud, les manques affectifs même passés cinquante balais, comme si le diagnostic, au lieu de seulement justifier le passé, devait en prime les dédouaner pour qu'ils s'autorisent à rester au fond du trou, avec le plus vieux mantra du monde: c'est pas d'ma faute.
Comme par hasard, la notion de «mérite» n'a pas beaucoup de résonance chez ces êtres supérieurs, ces aristocrates du sens des choses, toujours dotés d'une finesse surprenante, et qui ressemblent à des chats par l'esprit, dans des vies qui les gênent aux entournures, parce qu'il faut qu'ils se gavent. Ils ont réponse à tout, ce qui les empêche de voir en face leur lâcheté, et ils se félicitent d'adhérer à la vision des maîtres. Ils sont incapables de soupçonner toutes les qualités qui ont été nécessaires à l'obtention de la connaissance, et aimeraient être dispensés de l'effort, du courage et de l'endurance, comme si leur «démarche» était un privilège de rois, et que la réalité devait changer ses lois pour leur permettre de devenir des anges, des saints, des sages, vu qu'ils ont choisi l'option existentielle supérieure, et demandent une dérogation de corvée. «Je me sens officier de la lumière, et il n'est pas question que je nettoie les latrines».
Ils n'ont pas encore vraiment plié le genou devant Dieu, de peur de Lui faire des courbettes, ce qui prouve qu'ils n'en ont pas besoin. Ils sont incapables de voir l'orgueil qui les habite, monumental mais discret, transparent oserais-je dire; ils ont la dent dure pour les autres, mais s'autorisent n'importe quoi, et leur conversation est très agréable. C'est vrai qu'ils ont déjà fait pas mal de chemin, qu'ils sont ouverts, mais leur personnalité, avouent-ils presque à demi-mot et sans frimer, cherche à les détruire. Ils ont essayé différentes manières de lutter, de s'en sortir: insuffisant!
Alors je ne leur jette pas la pierre, je décline ma responsabilité, je suis incompétent, et ne croyez surtout pas que je vous juge, je vous dis juste qu'il est temps d'en sortir, que c'est possible. Je vous ai expliqué à tous par a+b que le thème natal était une nasse, et vous avez pris l'air décidé du type qui va sortir de sa nasse, et tordre le coup à un Uranus, à un Neptune, ou à un Pluton qui fait cavalier seul, se terre et surgit pour vous soumettre, et vous continuez de vous laisser faire, alors que vous êtes prévenus. Moi, j'ai toujours su que si je prenais deux chemins à la fois, je serais écartelé au sommet des cuisses, et ça fait vraiment mal. J'ai la chance d'être doué pour l'unité, et je ne peux la transmettre qu'à ceux qui en ont vraiment assez de se raconter des histoires, et qui donnent un coup de pied au fond de la piscine, où ils avaient plongé, poumons vides, pour se noyer. Il faut se prendre au sérieux pour se détruire, car l'existence peut être aussi très légère, à condition de s'enivrer de l'immensité plutôt que d'alcool, à condition de se droguer avec l'inconnu plutôt qu'avec du shit, à condition de faire l'amour avec le temps, au lieu d'être obligé de piéger des partenaires. C'est très facile, si l'on évite de rester au centre du monde, mais il paraît que c'est cela le plus difficile: ne pas tirer la couverture à soi. Et oui, les gars, je sais, plus on souffre, plus on est obligé de se pencher sur soi-même, et un jour c'est irréversible, le cercle vicieux en boucle, plus on veut s'en sortir, plus on s'enfonce, car le moi de la souffrance vous a complètement bouffé: alors je crois que vous n'avez plus beaucoup de temps pour vous alléger.
Peut-être devez-vous attendre de vous attacher à la cheville trois ou quatre casseroles supplémentaires et un ou deux boulets, et quand vous ne pourrez vraiment plus faire un seul pas de plus en avant, je vous fais confiance pour vous débrouiller à couper toutes vos entraves, et à remonter le curseur de vos planètes bidon, parce que la fin de l'alcoolisme c'est le mysticisme soufi, la fin de la fumette, le discernement joyeux, et la fin de la tyrannie sexuelle, l'harmonie du couple intérieur. Vous n'avez peut-être pas encore été assez humilié pour cesser votre petite comédie, mais ça va venir, ne me dites pas que vous avez lu Sri Aurobindo et Krishnamurti pour rien, vous êtes presque arrivés. Vous portez un lourd handicap parce que vous êtes un bon cheval, et vous apprenez un maximum en étant forcé de lutter sans combattre, c'est Dieu qui s'entraîne, même si vous ne le savez pas encore, puisque vous rechignez à lui donner un coup de main.
9 Mars 2008
La situation est catastrophique. Je m'en réjouis quand même, sans aucune malice, sur l'ordre du Divin, car il y a plusieurs raisons à cela, qui se tiennent bougrement. D'abord, l'idée que nous ne sommes pas responsables ne tient pas la route, l'humanité se suicide, c'est son droit, il n'y a rien à dire contre cela, elle y est encouragée et subit des influences. Ensuite, on s'en fout royalement, car le Divin est capable de récupérer ce mouvement, c'est-à-dire qu'il y a réellement un «deux ex machina» qui peut racheter l'Histoire au moment où elle part en vrille, et enfin le non-moi, sous son aspect extérieur, le contexte, le milieu, n'est pas ce qu'il y a de plus important. L'essentiel est la position que nous prenons par rapport au mystère absolu de l'existence, et cette position est indépendante du cadre. On peut se trouver dans un milieu favorable et en profiter pour se la couler douce, ou en prison ou sur un navire qui chavire, et en profiter pour se demander ce qu'on fout de sa vie et de sa mort. On peut ajouter que l'aspirant spirituel d'aujourd'hui n'est pas perso responsable du désastre, ce qui lui permet d'investir son énergie sans culpabilité dans tous les secteurs sensibles, sa transformation intérieure, la sauvegarde de l'environnement, où la manière de s'en foutre royalement consiste à agir sans émotions négatives en s'impliquant pour lutter contre l'ignominie, la gamme assez conséquente d'intolérables qui éradiquent la dignité humaine, avec la complicité du politiquement correct, qui a créé la mentalité actuelle au 18ème siècle.
La réalité, c'est un gâteau à se partager, et plus on élimine les concurrents, plus on obtient un gros morceau. A telle enseigne que le renversement diabolique a triomphé sur la terre, ce n'est pas nous qui appartenons à la réalité, et qui avons des comptes à lui rendre, c'est elle qui est à notre entière disposition, et qui doit se soumettre. Ce qui fait qu'on sculpte le non-moi depuis une douzaine de générations pour qu'il ne soit rien d'autre qu'un bien, un objet, un serviteur, et pour les plus puissants, un esclave. Les masses ne peuvent plus avoir le courage de se révolter, elles sont tenues par la menace de tomber plus bas encore, et on améliore leur opium chaque jour, les tombolas se diversifient, qui sont une soupape de sécurité providentielle, car on pense en jouant au loto que ça peut arriver, les hommes sont maintenus dans l'hypnose par les compétitions de football, auxquelles ils s'identifient outre mesure sans même s'en rendre compte, et les femmes sont aliénées aux realityshows, à la presse people, où elles vivent par procuration l'existence dorée des stars, en devenant de petites souris pratiquant le voyeurisme. Les plus mous ont encore à leur disposition la pornographie pour s'inventer de l'intensité, et les femmes écrasées par leur statut peuvent aussi téléphoner des heures à leurs relations pour s'accrocher à de l'espoir et tenir le coup.
Comme l'imaginaire n'est pas séparé du fonctionnement mental, qui lie tout ensemble, le fantasme, l'observation, l'idée, le souhait et l'analyse rationnelle (Natarajan, Méditation quantique 2006), les dérivatifs susceptibles de combler ou masquer les frustrations existentielles font leur office sans coup férir, puisque ils sont de plus en plus adaptés aux besoins de chacun, et diversifiés. L'esprit humain, disponible à chaque instant autant pour rêver qu'analyser, vagabonder ou discerner, tombe tout le temps sur quelque chose à se mettre sous la dent, pour se distraire, atténuer ses tensions, accepter sa situation insatisfaisante, car elle sera rachetée par de «bons moments» hypnotiques. Ces bons moments hypnotiques ne fonctionneraient pas s'ils étaient imposés, impersonnels et généraux, mais comme ils font du sur-mesure, la recette fonctionne admirablement bien: entre les milliers de sites internet, et la possibilité de zapper au milieu de dizaines de chaînes de télévision, on est sûr de choisir agréablement la manière dont on va être envahi par le non-moi, d'une manière gratifiante. Cela contrebalance la vie réelle d'une part, et ne la fait pas disparaître d'autre part, car les identifications imaginaires se produisent sur un tissu authentique, ce qui est le fin du fin. On commence à se désintéresser de la fiction, du film, une resucée du conte de fées puéril, et on croit donc s'impliquer dans quelque chose de plus «réel», quand on suit un groupe de jeunes réunis sur une île ou dans une propriété, qui font le scénario en live. Le spectacle est plus authentique, mais l'identification plus grave encore, car elle finit d'ancrer le moi, d'une manière imprescriptible, dans la société qui l'exploite, et qui sait lui donner les illusions nécessaires à étouffer sa révolte. Le tri des nouvelles du 20 heures, sans doute dans toute l'Europe et l'Amérique, va toujours dans le même sens de l'aliénation, et distille sournoisement le paradigme que le chaos et l'accident règnent sur la terre, puisque toutes les catastrophes sont montées en épingle, et les guerres vénérées comme le triomphe de l'irréparable. La mort accidentelle y trouve une place de choix, comme si c'était un scandale qu'un être humain meure sans qu'il en soit directement responsable, et on déplore en chœur la disparition des héros qui vont tirer la barbichette de la camarde. On est plus touché par le décès d'un pilote de formule 1 en compétition que par celui d'une enfant écrasé par un chauffard, on regrette l'alpiniste qui laisse sa peau dans une ascension face nord en hiver, ce qui est parfaitement prévisible, mais on ne verse pas une larme sur le S.D.F emporté par le froid, on s'offusque du navigateur perdu en mer, qui l'a peut-être un peu cherché, mais on passe à coté du noyé de la plage, qui n'a pas eu de chance, comme s'il méritait son sort. La perversité s'est introduite jusqu'à la moelle de l'esprit: les hommes célèbres sont plus importants que les autres, même le danger devrait respecter leurs lubies, le réel devrait leur cirer les pompes, tandis que les gens ordinaires ne sont rien, et c'est normal qu'ils soient des victimes.
Les nouvelles agréables à entendre sont toutes d'un ordre superficiel, et se rattachent plus au spectacle (passif) qu'au loisir (actif), tandis que les émissions qui relèvent d'une certaine profondeur sont depuis vingt ans reléguées de plus en plus tard. C'est parfait, les êtres aliénés ne peuvent pas s'en abreuver car ils doivent dormir pour récupérer, et seuls les nantis, les oisifs, qui peuvent beaucoup déléguer, ou choisir leurs horaires de travail, tiennent jusqu'à 23 heures, voire 23 heures 30, pour un vrai débat, ou une présentation de livres, ou une émission de vulgarisation scientifique. Tous les moyens sont bons pour renforcer l'identité culturelle, par le bas, de la médiocratie télévisuelle à l'assistanat, et comme c'est déjà la pente naturelle du moi de se contenter de son appartenance à son champ écologique, les moyens de sortir de cet envoûtement collectif sont faibles. Il reste la force qui vient du dedans, mais qui devra alors s'opposer à une quantité conséquente de facteurs, de préjugés et d'habitudes, et qui tombe souvent sur une dépression comme test de sincérité, et la faillite de la société, qui voit ses modèles s'effondrer dans le mécontentement général. (Je ne fais que confirmer ce que d'autres ont vu sans que cela serve à grand-chose, Mac Luhan, Debord, Baudrillard, Morin dans les faits, Orwell et Huxley dans la fiction).
La manière dont l'homme se détruit, d'un déluge à l'autre, peut naturellement changer, mais le principe est le même: il oublie qu'il appartient au réel et qu'il doit se soumettre à ses lois, et la classe des dominants va trop loin. C'est une vieille histoire, malheureusement bien concrète quand on est doué pour l'occultisme. La vie peut retourner au Divin, mais elle peut aussi être utilisée et manipulée par toutes sortes de forces qui trouvent que la conscience sur terre est une aubaine pour y développer des formes régressives, vouées à la satisfaction permanente, par le pouvoir, le vice, la manipulation. Les hindous parlaient déjà, il y a longtemps, du «bétail des dieux» en évoquant l'humanité, et il est certain que les avatars veulent libérer le cheptel, car ils ne sont pas assimilables à ces dieux là, mais le travail est harassant: va voir en toi, c'est là. Et l'humanité moyenne n'en éprouve pas le besoin, elle croit à l'identification, et se laisse manipuler par les carottes qu'on lui propose. Elle préfère le perçu au percevant, et le percevant s'attache de plus en plus au perçu qui le flatte et rejette de plus en plus le perçu qui le dérange: le réel est devenu une simple nourriture subjective, et il finit par devenir totalement illusoire.
Mais les illusions partagées par le plus grand nombre ont force de loi, et possèdent ainsi une telle puissance qu'il est impossible de les attaquer de front. Elles doivent donc s'écrouler par elles-mêmes, puisque elles savent résister aux adversaires extérieurs. Il faut attendre que la manipulation du Réel se retourne contre les manipulateurs, et c'est long. Les avertissements ne suffisent pas, les signaux d'alarme non plus. C'est le propre de l'esprit de s'attacher à l'illusion jusqu'à ce que celle-ci lui explose à la figure, car la vérité est toujours, par définition, moins gratifiante. Pour la considérer comme «meilleure», il est donc nécessaire d'opérer un changement de conscience, dont les aspects sont rébarbatifs au début, et enchanteurs par la suite. Les gardiens du seuil empêchent que l'on s'empare de la Vérité pour des motifs personnels, ce qui l'assimilerait à la recherche du gratifiant, et c'est sous ce jour qu'il faut comprendre les caractéristiques de l'identité supérieure. Impersonnelle, elle garantit que la gangue de la subjectivité générique a été nettoyée, cosmique, elle garantit que l'enracinement se soit fait vers le ciel, tandis que les branches s'enfoncent dans la terre pour la ramifier aux ordres célestes, divine, elle garantit que le moi a reçu l'investiture de l'univers pour travailler pour lui, et non pas pour la seule identité contingente qui rêve de la lumière.
10 Mars 2008
On peut s'arracher les cheveux un par un en grande cérémonie, cela ne changera pas la loi. Le singe ne s'est pas dit, «tiens je manque d'habileté, je vais inventer la pensée». Non, le primate possède une morphologie qui attire le mental, mais ce n'est pas la créature elle-même qui a décidé de se l'approprier, cela lui est tombé dessus. Certains disent que c'est Dieu qui l'a fourni, d'autres que c'est la nature qui «monte», mais cela ne change rien, il est là. Si c'est Dieu, il nous a fait un cadeau empoisonné, sans se gêner, si c'est la nature qui monte, elle doit continuer son ascension jusqu'au supramental. Tandis que la sexualité nous a été fournie comme une contrainte, personne ne s'en plaint, puisque, contrairement à ce que prétend une certaine culture locale qui finit en peau de chagrin aujourd'hui, c'est la contrainte la plus agréable. Ceux qui souffrent en faisant l'amour sont malades, car cela est censé donner du plaisir, un plaisir plus fort que celui que le moi peut trouver dans d'autres circonstances, ce qui l'oblige à l'accouplement, et préserve ainsi le prolongement de l'espèce. Il y a donc des contraintes agréables, qui servent directement l'espèce, qui elle, ne se préoccupe pas de nos postures mentales. La vie ne prend pas en considération le scrupule du prêtre qui voudrait dépasser la chair, et il bande la nuit comme tous les autres, et peut tomber amoureux d'une femme adultère au confessionnal, jusqu'à subir une torture chaque fois qu'elle vient se soulager tout en le tentant avec ses frasques. (Il y a des risques professionnels dans tous les corps de métier). On prend position vis-à-vis de la sexualité car la contrainte est claire, le désir puissant, et il faut bien savoir à quoi s'en tenir. Mais le mental est quelque chose de totalement sinueux, qui glisse quand on veut l'attraper, comme une anguille qui nagerait dans un bain d'huile, ce qui fait qu'il y a moins d'un individu sur cent qui se poste en face de cette contrainte pour voir ce qu'il peut vraiment en faire.
L'outil est à disposition, mais comme il semble fonctionner tout seul, personne ou presque ne cherche à le prendre en main. Les dieux (et non les avatars) en profitent pour manipuler l'espèce comme une bande de singes idiote, et se font servir par l'intimidation. Ce que raconte Eliade, la Bible, Frazer, est vrai: si l'homme n'obéit pas à ses dieux, il est puni. Certains demandent des bricoles, d'autres de magnifiques bains de sang, ce qui me désespère chaque fois que j'entends parler des civilisations de l'Amérique centrale comme détentrices d'une «connaissance» quelconque. Bon, n'est pas occultiste qui veut, mais le fait est que le mental gobe n'importe quoi, dès qu'il est correctement manipulé, car il suffit de lui faire créer des représentations données, et à partir de ce moment-là, elles commandent aux actes. Tous ceux qui ne savent pas penser par eux-mêmes gobent n'importe quoi, et agissent en conséquence. Cela va se loger même dans la «démarche spirituelle» où de pauvres âmes, convaincues de leur salut, décrètent que le seul chemin est le christ, rendant ainsi obligatoire l'itinéraire de la Vérité, tandis qu'ils cultivent sournoisement, au fond d'eux-mêmes, la haine ou le mépris, ou encore la pitié condescendante pour tout amateur de vérité passant par une autre voie. Je n'ai rien contre le Christ, ni contre le Madhi, ni contre Maitreya, ni contre les maîtres ascensionnés, ni contre Kalki. L'idée qu'un seul peut faire le travail de tous les autres, parce qu'il est plusmieux, ne peut envoûter qu'un chercheur qui refuse de grandir, qui a besoin de grandes phrases pour se poster à l'affût de la vérité, en étant certain d'être au bon endroit, comme n'importe quel pêcheur choisit de préférence un site poissonneux. Mais la connaissance ne dépend pas de l'Instructeur, mais de celui qui prétend s'y ouvrir, et se jeter dans les bras du christ n'est pas un raccourci. Si c'est le bon, espérons-le, car c'est le seul personnage de l'histoire qui est vraiment parvenu à se faire imiter par toutes sortes d'entités qui prétendent être lui, prendre cette voie est la bonne, avec sincérité, amour, discernement. Mais c'est par un phénomène pervers qu'on déclare qu'elle est la seule vraie, parce qu'il ne s'agit là que d'une ruse du mental pour prétendre qu'il ne peut plus se tromper, et c'est naturellement la porte ouverte à une fausse voie. Un individu qui croit ne plus pouvoir se tromper parce qu'il a trouvé LA VOIE est foutu pour l'expérience de la vérité.
Il n'y a pas de voie, autre que soi-même par rapport à soi-même, et tous les mensonges qu'on se raconte pour se persuader qu'on va dans la bonne direction, alors qu'il n'y en pas, de direction, maintiennent dans l'ignorance. On peut atteindre des réalisations en passant par des intermédiaires, on peut même se la jouer «mon intermédiaire est meilleur que le tien, moi je ne fais pas dans le prêt-à-porter», toutes ces insinuations sont de l'ordre du mental, de petits points de repère, espérons-le, pour tenir le coup face à la difficulté de l'ascèse. Si Jésus, le Christ, Krishna, le Madhi, ou Lao-Tseu vous prend sous son aile, vous risquez de surestimer ce qu'ils peuvent vous apporter, parce que le but n'est pas que vous restiez sous leur protection, mais que, comme eux, vous deveniez des êtres de connaissance, pour faire basculer les statistiques du bon côté. Plus d'humains sur le chemin du retour. C'est le seul moyen, hormis les catastrophes naturelles, pour sauver l'espèce, et retrouver la dignité terrestre.
Quand on est assez fort pour voir certaines réalités en face, ce qui m'a demandé perso trente ans de yoga supramental, on sait que notre survie tient à presque rien. Une fois de plus, la vie a récupéré le mental, l'a absorbé, l'a réintégré dans son cercle, et l'humanité peut disparaître. On s'est encore trompé de voie, il paraît que c'est la septième fois qu'on essaie de s'en sortir. Alors que le vital devrait être transformé par le mental, qui lui est supérieur (ce qui est finalement l'essence de la voie spirituelle), l'espèce a refusé d'utiliser le mental aux fins de l'âme, et il a donc été récupéré par les petites forces de l'évolution, l'intelligence du territoire, qui préserve avec violence et obtient avec violence, la gratification du moi, soit l'utilisation automatique de la pensée aux seules fins de la puissance individuelle, et nous ne savons plus comment retourner le processus. C'est le naufrage du Titanic. Exactement. Le commandant voulait frimer en arrivant vite de l'autre côté, et il n'a pas écouté les conseils du pilote qui l'avait prévenu du brouillard. «Ces gens ont payé leur traversée une fortune, pas question de ralentir, et même, pour vous apprendre à contester les ordres, vous allez mettre les bouchées doubles, Dieu est avec nous et avec la prospérité, ainsi soit-il». Bravo la connerie. Il est certain que le mental est un très bon pilote employé correctement, il est prudent, dépasse l'évaluation à court terme, triture les possibles, et enfin, un jour, il jouit de lui-même. Ce moment-là est le plus important de tous dans une vie, parce que cela veut dire que le mental a bien fini par être accepté, totalement, et qu'il est enfin ressenti qu'il va fournir de nouvelles satisfactions, plus profondes, plus holistiques.
La contrainte a été transformée en liberté, ce qui, excusez-moi du peu, montre que l'homme a vraiment un potentiel divin, dans la mesure où il devient maître de ce qui le rend esclave.
Parvenir à l'amour de la saisie du réel par l'esprit n'est donné qu'à un très petit nombre d'individus, puisque, même ceux qui aiment l'intelligence, qui parviennent à réfléchir avec plaisir, circonscrivent le champ de leur investigation. Zatiz ze Kestion, comme le dit la fameuse formule secrète dans cette langue moitié araméenne, moitié grecque, que j'ai l'honneur de vous révéler, et dont la traduction la plus appropriée est «Ferme la porte, j'ai horreur des courants d'air». Le mental s'obnubile sur des préoccupations pratiques, parvient presque difficilement aux préoccupations morales, et ne s'autorise que peu d'errances. Il ne devient pas assez partie intégrante du moi pour servir fidèlement l'individu, car il demeure une canne à pêche alors que son rôle est de devenir l'art de pêcher. Il trouve des signifiants supérieurs, certes, mais s'en contente. La distance du mot amour à la réalité de l'amour ne l'effraie pas, puisque il ne fait pas le chemin, ce qui lui permet de vivre dans un amour aux trois quarts imaginaire, décoré de sollicitude, d'admiration pour le Christ ou Krishna, d'un manque à gagner idéaliste, et d'une espérance au goût de crème Chantilly, qui s'accompagne, au retour de bâton, de déceptions aussi naïves que méritées, amères. Même chose avec la connaissance. Le mot enfin trouvé comme un joyau entre une légende sur Socrate et une rencontre d'un bouddhiste invétéré, va produire un certain mouvement vers la connaissance, car la question de l'identité commence à sourdre. Mais les signifiés se dérobent, et il faut avoir un courage herculéen pour le reconnaître. Tiens, c'est vrai la claire lumière je n'y suis pas encore, tiens c'est vrai le non agir je n'y suis pas parvenu, et pourtant je sais que c'est la voie.
Il faut donc trouver le moyen de rattacher le signifiant au signifié, le mot à l'expérience, l'itinéraire à la destination. Le mental peut accomplir ce travail, car il s'épure, comprend même qu'il pourra s'annihiler un jour dans une paix absolue qui lui procurera un sentiment direct de la réalité, mais s'il cesse d'investir le positionnement du moi vis-à-vis du non-moi et de lui-même, il n'y a plus de tourbillon en spirale pour déclencher des prises de conscience. Or chaque instant livre une information sur sa propre ignorance, sur ce qui résiste à l'élan solaire, encore faut-il aimer cette capacité d'investir les choses dans un cadre plus large que celui qu'on veut lui conférer. Sans aventure hors des sentiers battus, comme n'importe quelle machine, le mental fonctionne en routine. Il suffit de le pousser vers le moi pour qu'il devienne vivant, mais cela suppose que la question qui suis-je va se poser avec une intensité qu'il faut bien appeler obsédante au début. Et c'est là où il n'y a plus personne ou presque. On veut bien être obsédé par le sexe, la carrière, les jeux video, le ski ou la plongée, et même la littérature ou la philosophie, mais accepter cette obsession de se rattacher à l'univers, directement du producteur au consommateur, même quand on en comprend la nécessité, c'est difficile de chez pas de la tarte. Alors on conserve des certitudes, et on marche vers l'avenir à reculons.
Et pourtant, je ne vois pas comment la connaissance peut s'obtenir si l'on n'accepte pas, intégralement, d'être au pied du mur. Elle n'est pas là, je la souhaite, je dois trouver le chemin. Il est beaucoup plus facile d'éviter la confrontation au mur, et dire le Christ va m'en sortir, Mère fait le yoga à ma place (ce que j'ai entendu à Auroville) que se poser la question du qui suis-je. Je connais même des tricheurs très proches qui ne se posent pas la question, mais qui, imbus d'eux-mêmes à un point inimaginable, sautent directement à la case «je vais m'améliorer spirituellement» en construisant sur leur ego des architectures kabalistiques et des arabesques en trompe l'œil si perfectionnées qu'ils mourront sans doute convaincus d'aller direct à la droite de Dieu, alors que le bardo leur posera à nouveau la question qu'ils n'ont pas résolue dans d'autres passages, vu qu'ils cultivent leur ego dominateur et supérieur dans l'érotisme du culte du moi depuis plusieurs existences.
Je défie qui que ce soit de trouver un initié qui n'ait pas été torturé tant soit peu par le qui suis-je, le temps de mordre la poussière et de se mettre en marche. C'est vrai qu'il y a des illuminations spontanées et profondes, et justement, rien ne prouve qu'on puisse les intégrer correctement si la question de leur utilité ne s'est jamais posée, mais c'est un problème très délicat, que je ne peux pas développer sans mettre en cause certaines personnes. En-dehors d'exceptions, le cheminement vers la libération passe par une reconnaissance exhaustive et douloureuse de son propre état, qui se transforme ensuite en son contraire, la joie d'être dans le noir parce qu'on recherche la lumière. Une joie réelle, sans fioritures, l'aveu qu'on est paumé dans le labyrinthe mais que c'est passionnant de chercher la sortie, la constatation qu'on est dans la caverne, bien sombre, et qu'on peut se tromper sur l'orientation de l'issue, si on commence à frimer. Peu parviennent jusque-là, parce qu'ils se sentiraient humiliés devant le sentiment de leur nudité absolue, de leur impuissance suprême, ce qui fait que la porte est étroite, l'orgueil devant être terrassé pour ouvrir la voie, ce que trop peu d'êtres humains acceptent pour que la contagion de la Vérité se développe dans des proportions satisfaisantes. Je me souviens sans effort de ce petit air entendu de la plupart des prêtres que j'ai rencontrés, et qui vous font bien comprendre par leur ton, leur attitude, qu'eux, ils ne sont pas n'importe qui, qu'ils bénéficient du privilège de la vérité, ils attendent de vous une sorte d'écoute spéciale comme s'ils parlaient le Verbe, et ils ne se rendent même pas compte qu'ils pataugent dans une telle condescendance qu'ils sont désormais privés pour toujours du contact avec leur «prochain». Le prochain, c'est ce petit être informe et méprisable, ou à côté de ses pompes à la rigueur, qu'il faut ramener au troupeau, qu'on fait semblant d'aimer puisque c'est un ordre, mais il sert surtout à se convaincre soi-même qu'on est dans le vrai. D'ailleurs, tout prochain capable de vous mettre le nez dans votre caca est un hérétique. Le mental produit autant de schizophrènes qu'il y a d'individus, car les représentations s'interposent à chaque instant entre l'esprit et le contexte. J'ai eu la chance de comprendre cela à quatre ans, et j'affirme, quitte à faire des jaloux et passer pour un jobard, que je n'ai jamais cru à rien.
Il n'y a pas d'autre voie que celle de l'expérience pure. Je n'ai jamais cru au supramental, j'étais content de savoir que Sri Aurobindo était monté aussi haut, je n'ai pas senti la suite du programme, et j'ai mis 350 jours à comprendre vraiment ce qui m'arrivait.
La vérité, d'accord, clament les chercheurs maladroits, à condition qu'elle prolonge mes mensonges préférés, et en particulier que je suis déjà ce que je suis, ce qui fait que les associations d'idées se passent toujours à partir du même centre, et que l'intuition pure ne peut pas sourdre, puisqu'elle vient de plus loin que la mécanique habituelle qui conjugue. Dieu, pas de problème, s'il reste dans le profil de mes idoles, rassurant, compatissant, maternel, doux, sucré, généreux, et surtout pas susceptible, et qu'il me donne du chocolat, de bonnes petites extases qui me rassurent définitivement sur la qualité de mon être. Erreur, puisque chacun sait que le Divin est tout, mais à des niveaux différents de conscience, ce qui fait qu'il n'y a pas de séparation entre l'immanent et le transcendant, mais des liaisons, des passerelles et des cloisons psychologiques, qui maintiennent la cohérence de l'ensemble, vu que le Divin n'a pas à être immanent tant qu'on ne l'a pas découvert dans le transcendant. (Toujours pareil, pour que la Vérité reste incorruptible).
J'ai la flemme de développer, mais ça mérite réflexion, et ça ne veut pas dire non plus que Spinoza ait raison. Il faut monter très haut pour avoir ensuite le regard naturel qui voit le Divin dans la feuille qui tombe, le bourgeon, l'assassin, et même l'adversaire, sur le même terrain de jeu de la Manifestation. Et encore, ce n'est pas toujours agréable, si on met trop son nez dehors. Il m'est arrivé à Mayotte, pendant la journée, de monter extrêmement haut pour faire face aux nuits où je croyais pouvoir mourir, et, à une certaine sortie, j'étais deux canards vivants tenus la tête en bas, sans ménagement, par un motard, et comme j'étais à leur place, ce n'était pas agréable du tout. Les hauts états de conscience montrent le travail qu'il reste à faire, et c'est simplement parce que nous vivons dans un monde gouverné par la vanité qu'on s'imagine que les états divins sont le nec plus ultra de la perception, le plus grand luxe que la conscience puisse se permettre, la Rolls Royce de la star libérée. Ce n'est pas vraiment cela, mais c'est indescriptible, et c'est utile. Ce n'est pas une friandise, ou la preuve qu'on est devant, c'est le Divin qui voit et Il n'est pas forcement satisfait tout le temps de ce qu'Il contemple, vu que l'immensité du chantier apparaît parfois avec une acuité décourageante dans ce qui reste de l'instrument. Voir, c'est servir, et c'est la tradition des boddhisattva autant que celle des vrais chrétiens, voir, c'est mettre en garde, pour les vrais juifs. Voir, c'est être, pour les hindous, et ceux qui maintiennent le cap de l'évolution, et guident vers la vérité. Voir, c'est lier le ciel et la terre pour le taoïste, et s'imbriquer dans une conscience exhaustive, où le corps physique, bien que périssable, peut subir l'équilibre de l'univers et le manifester.
La complaisance du prédicat panthéiste, où c'est la croyance qui établit cela, «Tout est Dieu», ne donne malheureusement pas sur la véritable Conscience du Divin immanent, que Sri Ramakrishna, par exemple, a souvent éprouvée, puisque le mental ne peut pas voir Dieu, et qui a soulevé Sri Aurobindo en lui ouvrant les portes de son avenir: toucher le supramental, enfin de retour. Cette vision est possible, elle ouvre sur l'infini terrestre, car les hommes pourront bénéficier d'une perception unitaire des choses, une fois l'âme mise devant. La schizophrénie mentale, issue de la souveraineté tyrannique des représentations, ne sera plus le fonctionnement ordinaire de l'esprit. Les représentations subsisteront comme de simples structures organisatrices de la perception, elles seront provisoires et en perpétuel mouvement, elles s'adapteront au vécu, et ce ne seront plus des obstructions à la vision directe du champ. On le voit, pour les intimes, j'ai beau avoir peu de sympathie pour le dandy célèbre, je confirme quand même ce qu'il s'est ingénié à montrer, que les croyances structurent la perception immédiate, et que donc les dés sont pipés au départ. (D'où l'imbécillité de troquer des croyances prêt-à-porter contre des croyances sur mesure puisque ce sont toujours des croyances. Vos propres croyances ne sont pas meilleures que celles des autres, sous prétexte que vous les avez CHOISIES). L'aspiration peut vous faire reconnaître la suprématie d'un Christ, d'un Krishna, d'un Sri Aurobindo, et la seule chose réelle que cela peut engendrer, c'est une vérification des vérités qu'ils vous proposent d'expérimenter dans votre vécu. Le reste est superflu.
Et vite gênant, et puis cela devient catastrophique: on se trouve enfermé dans un système de représentations supérieures, et on a de moins en moins envie de se confronter au réel. C'est comme ça que tous les hindous scrupuleux, à la retraite, finissent confits dans des ashrams où ils font tout bien comme il faut, prisonniers du cadre des présupposés liés à des pratiques contingentes journalières. On dort en se croyant éveillé, puisqu'on peut se donner le change à chaque instant, la mise en scène étant parfaite, du lever du soleil à la fin de la journée. On meurt confit dans la bien pensance, et les maîtres en ont sans doute assez, ou acceptent ce déchet, pour la petite minorité qui fait vraiment le boulot, et qui doivent être là pour se réaliser.
Arrêtez de cultiver les salades dans le potager fertile de la suffisance cosmique,
les vers de la séparitivité s'en gavent avant vous.
L'expérience et rien d'autre.
Les témoignages des grandes saintes chrétiennes sont éloquents, les pauvres se culpabilisent au moindre désir, à la moindre faiblesse; tout leur être est arc-bouté vers la perfection, et quoi qu'en dise pas mal de porcs freudiens, leurs extases ne sont pas seulement des bourgeons de leur frustrations sexuelles. Ramana a un flash par rapport à la mort qui (le) foudroie, et le qui suis-je devient le je suis. Mère fait des expériences déroutantes petite, et se dit que son existence n'a aucun sens sans le Divin. Mon dandy préféré est conditionné pour se prendre pour le Messie, il se dit «qu'est-ce que c'est tout ce cinéma», et il restitue sans le faire exprès la doctrine originelle du Bouddha, puisqu'il n'y a effectivement que le retour sur soi et donc l'investigation des contenus psychologiques qui nettoie le désir et corrode la peur, les deux sources de la violence, et il prêche l'expérience pure contre les Ecritures. Sri Aurobindo est prêt à encourir la prison et plus, quand il joue à libérer l'Inde, ce qui prouve qu'il se connaissait assez pour accepter les risques qui vont avec un tel engagement. J'ai trouvé stupide de mourir quand j'avais sept ans et qu'une petite fille plus âgée m'a fait comprendre que c'était inévitable, je ne l'ai pas vraiment crue, et depuis je cherche qui je suis, pour accepter la chose, ou la transformer, ce que j'ai d'ailleurs tenté en étudiant l'alchimie avant que le supramental débarque sans prévenir. Je sais distinguer une personne engagée et une qui ne l'est pas, et se le fait croire. Il n'y a pas que de la mauvaise foi.
Le new edge qui comme son nom l'indique, est le nouveau bord de la limite du mur, est resté dans l'envoûtement général issu du siècle des lumières, qui veut que la réalité soit à notre service. L'imprégnation dans le mental occidental est si profonde depuis douze générations qu'on en hérite dans n'importe quel milieu, et qu'on va donc s'imaginer dans la foulée que Dieu va se soumettre si on a besoin de Lui, que la Vérité va conforter nos espérances, elles-mêmes fondées sur des illusions en béton armé, que la connaissance s'obtient parce qu'on a décidé de s'y mettre, et qu'elle finira bien par admettre qu'elle nous doit bien ça, puisque on est moins médiocre que n'importe qui, et qu'on investit dans le plusmieux cosmique et le salut de la terre. La manière dont les «chercheurs» prétendent s'engager, alors qu'il n'y a dans leur démarche qu'une amélioration de l'ordinaire, mais avec en fin de compte, toujours l'idée de sortir son épingle du jeu, en substituant des ambitions spirituelles aux ambitions matérielles, possède quelque chose de révoltant pour l'esprit s'il décroche du supramental: il est à nouveau happé dans les performances du mensonge, de plus en plus fines et subtiles, de plus en plus géniales. Heureusement, tous les chercheurs ne sont pas dupes, bien qu'i y en ait moult qui se contentent de changer de carotte s'ils ne parviennent pas à la rattraper assez vite pour s'en repaître, ce qui est à mourir de rire, ou à pleurer toutes les larmes de son corps, selon la disposition du jour. Peut-être faut-il épuiser toutes les carottes pour parvenir à la révélation suprême: pour le moment chaque moment, chaque seconde, chaque instant est un obstacle entre le Divin et moi, alors je vais me mettre à ausculter ce mur de l'ici et maintenant, jusqu'à traverser le miroir parfait qu'il constitue. Tant que je ne me regarderai pas dans la glace exhaustive du présent, je ne saurai pas qui je suis, et le passage me sera refusé: je n'aurai que le retour de mes projections.
Le temps est le tamis, rien ne m'obéit. Les dieux se gaussent, et je suis seul face à tout. J'ai épuisé les pochettes surprises et je ne parviens plus à ravauder mon nounours ou ma poupée. Je me suis raccroché le plus longtemps possible à des illusions, et vers la fin, c'était vraiment des illusions de grand luxe, pas à la portée de n'importe qui je te le jure. J'avais trouvé la bonne carte au trésor, mais je n'avais pas compris qu'il serait aussi bien protégé. Je sais où il est, mais il demeure aussi inaccessible qu'avant. Zut alors, il n'y a pas de room service pour les signifiés, et si tu veux Dieu, la connaissance, le Tao, la libération, l'harmonie suprême, l'Amour, la terre nouvelle, ils demeurent toujours à égale distance si tu ne traverses pas le mur. Comme une carotte que le cavalier tend à son âne pour le faire avancer. Le signifiant lézarde dans la durée, pavoise et roule des épaules et fait des défilés de haute couture avec des logo qui le mettent en valeur; le signifié, lui, est de l'autre côté de l'ignorance, du mur, du présent - imperturbable dans la paix intemporelle, dans l'incorruptibilité du feu... Bref, le trésor, une fois localisé, est aussi difficile à obtenir qu'avant. C'est même pour ça que certains maîtres jettent le mental à la poubelle: il prend la carte pour le territoire, ce qui rend toutes les topographies inutiles. Tu ne sais pas qui tu es. Point final. Le dandy a raison, la gûitâ te servira à rien, si tu ne la pratiques pas, et comme tu crois que c'est un livre, abruti, tu ne réalises pas que c'est un mode d'emploi du perçu, alors autant l'offrir à ton pire ennemi pour qu'il se la pète.
Tu cherches la sortie et tu fais une lamentable erreur
car c'est l'entrée qu'il faut trouver.
Dur dur d'être une âme.
Mais je n'ai plus le choix!
Et si ta sincérité est absolue, le Divin t'enverra, depuis l'autre côté, ce qu'il faut. Mais sincérité n'équivaut pas à acharnement, conviction, détermination, volonté, idéalisme, vénération formelle, discipline, intégrisme pour ego supérieurs, comme à Auroville. C'est un autre petit gadget évolutif qui n'a l'air de rien pour certains, mais sans, ce n'est pas possible. C'est comme une bagnole, sans la tête du delco, ça démarre pas. Même une Ferrari. Alors ça sert à rien de vider la batterie. Ta belle bagnole, elle ne fera pas un seul rond de pneu tant que tu n'iras pas voir sous le capot. Te voilà prévenu. Sous-estime pas l'esprit, mon pote, il t'emmène où il veut, même à croire à ta rédemption, ton salut, ton progrès, ta «préparation»... Alors qu'il te fout des œillères maousses costauds en te montrant le chemin. C'est pas un chemin, c'est un leurre, pour que tu passes à côté de l'itinéraire véritable, possible seulement sans ton petit autel de poupées que tu prends pour des dieux bienveillants, sans tes bouées de sauvetage, comme l'amour que tu inspires à Dieu du haut de tes remords rances et de ses remontrances, sans la caution d'un maître certifiée conforme chez le notaire, qui t'a mangé la tête, comme cette fille qui à l'époque t'as laissé sur le carreau. Le mental, tu ne fais pas le poids. C'est lui qui te mène en bateau en t'indiquant la marche à suivre. Seule ta faim du feu, seul ton besoin incandescent de te ramifier à l'Immense ouvrira les arches secrètes. Tes prédicats, tes finesses, tes commentaires zéclairées sur Patanjali, sauf à draguer les dévotes du yoga, inutile. Ta bibliothèque ésotérique, c'est une armure (on ne dénonce pas son petit camarade). Ta foi, c'est une épée pour transpercer les vérités qui te blessent, ta «voie», c'est ce qui te permet de t'enfermer dans ta bienpensance puante (Inutile de vous sentir visé puisque ça vous fait justement penser à d'autres... )
La seule voie, c'est le creuset de l'instant, et nul n'en est le propriétaire. Tu peux collectionner les Rolex Vintage et les horloges bressanes, et te ruiner en chronomètres au millième de seconde pour mesurer un quanta... Mais acheter le temps qui passe avec TA vérité, tu t'es trompé de planète. Vos œillères commencent à faire désordre, centaures de l'absolu, chercheurs patentés d'impasses aux noms ronflants, inquisiteurs de la pureté qui vous vous recommandez de faux soleils pour briguer des vérités nouvelles, celles qui donnent le Divin à l'homme comme on jette en pâture quelques os à des chiens. Ce n'est pas en raccourcissant l'échelle de Jacob que vous vous en tirerez, le Divin restera nickel, hors de portée de la plupart de ceux qui s'en réclament, et rêvent seulement de se séduire en jouant dans le miroir à se regarder sous le meilleur jour. Trois mille ans que ça dure, et c'est peut-être fini: la Terre va droit dans le mur, et ne sous-estimez pas la force de ce grand animal blessé.
Le moi qui Voit n'est pas celui qui pense, mais Il commence comme ça, c'est la loi de l'espèce, et puis il se débarrasse du superflu: c'est-à-dire tout, sauf le présent et le feu qui te brûle.
Grâce au site,
certaines personnes ont pu me retrouver et elles m'ont fourni des fragments de
cours ou de conférences que je n'avais pas conservé moi-même. J'ai donc la
chance de restituer une conférence, qui date d'il y a 15 ans, où je caractérise
le propre de la conscience supramentale d'une manière très claire et très
précise. Avant de s'avancer sur les possibilités ultimes de la transformation
du corps physique, contentons-nous déjà d'apprécier l'incroyable transformation
psychologique qu'apporte l'énergie supramentale dans l'individu qui s'habitue à son pouvoir permanent. La devise qui était la mienne à l'époque n'a pas changé
et elle résume en une formule lapidaire ce qu'apporte vraiment le supramental: Le
supramental montre spontanément le côté positif de tout événement négatif.
Je n'ai fait,
finalement, que développer cette sentence dans l'ouvrage nommé « les
principes de la manifestation », création que je distribuais dans une
forme inachevée à l'époque, à quelques personnes qui suivaient une formation en
astrologie avec moi.
Il y a une
différence entre se persuader que tout événement négatif recèle une issue
positive, et le fait de le vivre spontanément avec une autre conscience, dont on est dépositaire, et qui ne peut fonctionner que dans un état de
disponibilité absolue au Divin, qui aura déjà aboli dans le moi les systèmes de
défense générique, et qui empêchent de percevoir la positivité absolue de toute
chose. Quand on est possédé par cet état, il est évident qu'on peut à nouveau
avoir confiance en l'espèce humaine, quelle que soit son ignorance, car on aura
vécu avec l'état psychologique qui, un jour, la sauvera d'elle-même.
Dans cette mesure,
le paradigme supramental dépasse les considérations habituelles que l'esprit
humain bâtit sur la nature du spirituel, et ce fameux spirituel n'apparaît donc
plus comme l'opposé du matériel et du profane, mais simplement comme le moyen
dont l'humanité dispose pour se dépasser elle-même. Il n'est même pas
impossible que le spirituel n'ait servi qu'à une seule chose : grimper
vers la conscience qui nous permettra enfin de vivre sur la terre sans être
manipulé par les pouvoirs obscurs de la vie. Le Divin fournira une autre
mentalité aux terriens, et cela permettra de changer aussi bien les relations à
l'autre, comme le Christ le souhaitait, et les relations à soi-même, comme le
Bouddha le préconisait. Il reste à dépouiller le spirituel de toutes ses
fausses caractéristiques qui permettent à des individus mal informés de
s'imaginer que c'est un bien personnel supérieur. Non, c'est simplement le
moyen de trouver l'utilité absolue de l'existence, en permettant à la vie
d'incarner tout ce à quoi l'homme aspire depuis toujours, et qu'il est
incapable d'accomplir, parce qu'il ne fait toujours que la moitié du chemin.
L'histoire risque de nous obliger à toujours aller plus loin, à toujours
accepter plus de choses sans jamais nous soumettre, et c'est dans la découverte
de cette envergure cosmique que les moules obscurs de notre personnalité seront
brisés sous la nécessité du changement qui s'impose.
Je vous livre donc
en toute liberté ce texte qui évoque la révolution de la conscience qui est
possible avec le Divin, si nous parvenons à Le contacter. Vu que la
manifestation supramentale est destinée aux terriens, je m'oppose au culte des
personnes qui seront les premières à manifester l'énergie supramentale, et mon
témoignage continue à s'établir sur des bases extrêmement simples, le besoin
d'exprimer ce qui m'arrive, en laissant à chacun le loisir de réfléchir sur mes
déclarations. Je répète donc que mon but n'est pas de convertir qui que ce soit
au supramental, mais de dire à ceux que cela concerne que l'expérience
commencée par Mère et Sri Aurobindo peut continuer. À une époque où il est de
bon ton de s'inquiéter pour l'avenir proche, je m'acharne presque à affirmer
qu'un individu qui sait se consacrer à la connaissance peut faire face à
n'importe quel type d'obstacles, et peut même aider les autres à les utiliser,
dans la perspective d'un progrès de la conscience universelle. Car la
conscience n'appartient à personne, et elle demande seulement à ceux qui la
connaissent mieux qu'ils lui permettent de s'établir d'avantage sur la terre
par-dessus les races et les personnalités, chez ceux qui en ont vraiment
besoin.
Méta thérapie
Séminaire de Genève - 28 novembre 1993
Présentation du
livre « L'intelligence de l'évolution »
( précurseur
« Des Principes de la Manifestation » )
Je pense que si on
est dans un état d'esprit entièrement passif, ce doit être possible de se
laisser entraîner par ce qu'il y a dans le livre et finalement de le comprendre
et pratiquement de l'intégrer. Si on est dans une vibration où il faut faire
des efforts pour comprendre, pour suivre, il vaut peut-être mieux ne pas
insister. Par contre, on peut le lire dans n'importe quel sens, on peut
commencer par n'importe quel chapitre, il y a un ordre qui est chronologique
parce qu'il faut bien un certain sens.
Donc, je pense que
j'ai pu écrire ce livre - au Sri Lanka - parce que j'étais dans un état
effectivement de passivité totale où je n'avais plus de résistances à instaurer
vis-à-vis de personne, vis-à-vis d'aucune énergie, d'aucune vibration, dans un
état d'innocence totale où donc il n'y a pas d'adversaire, où il n'y a pas à se
méfier de quiconque. Alors naturellement, je souhaite que cet état d'esprit se
développe parce qu'il y a toute une part du mental critique qui est associé à
l'identité et qui croit qu'il voit mieux que les autres, et en profite pour
couper au couteau les choses légères, au niveau de la communication, qui
peuvent se passer, pour empêcher une vraie relation.
C'est une vision
pratiquement exhaustive de la complémentarité des choses adverses et des choses
qui ne le sont pas. Donc ça va vous bouger parce qu'il n'y a pas un seul aspect
de la réalité dont le mental peut dire « c'est mauvais, c'est
négatif », qui ne soit à la lumière de la conscience supramentale quelque
chose de positif, ne serait-ce que par l'information qui est fournie.
C'est-à-dire, telle chose qui nous paraît négative, elle l'est ou elle ne l'est
pas, mais elle nous paraît négative. Pour la conscience future de l'humanité - si elle survit, ce que je souhaite, ce dont je ne suis pas sûr - ces choses-là
seront absolument balayées. Il ne peut pas y avoir quoi que ce soit qui ne soit
un obstacle fondamental à la manifestation de la conscience, cette chose-là est
fausse, il faut qu'on le sache une bonne fois pour toutes, c'est faux !
Alors dans ce
livre, j'ai baptisé d'une manière générique - c'est-à-dire tout ce qui peut se
passer sur la terre concernant les choses que nous jugeons négatives à un titre
quelconque, ces choses-là je les nomme dans ce livre : les survivances
dynamiques, et nous avons affaire à elles en permanence, au niveau
individuel, processus que nous avons à dépasser et que nous pouvons dépasser,
mais elles reviennent et c'est un combat difficile.
Il y a des
survivances dynamiques dans toutes les classes de la réalité, familiales,
politiques, etc. Il n'y a pratiquement que des survivances dynamiques dans tout
ce qui est établi. Mais parce que l'évolution est un processus de
transformation permanente, à chaque instant, on peut à travers des choses très
subtiles, changer son regard.
Prendre conscience
que l'on peut, par exemple, être très copain avec une personne et être à
couteaux tirés cinq minutes après, et parfois on ne sait même pas pourquoi...
Donc on doit vraiment se rendre compte de cela, l'énorme manipulation. Alors
dans ce livre, il y a effectivement quelque chose qui, sur le plan mental,
apparaît comme une manipulation terrible, et lorsqu'on est dans la conscience
supramentale et que l'on voit cette manipulation de la vie sur l'être humain,
il faut aimer suffisamment le Divin pour lui pardonner de nous avoir mis dans
une situation aussi terrible où les dés sont pipés comme je le répète souvent...
Personnellement, il
y a des moments où je ne peux pas me maintenir dans l'ampleur propre à la
conscience supramentale qui doit me permettre à la fois d'accepter cette
ignorance et cette souffrance énorme en la justifiant, donc il n'y a que le
Divin qui peut commencer à tout chambouler... Il peut descendre, ça se fera, mais
il ne faut pas lui mettre tout le temps des bâtons dans les roues, ce qu'on
fait en général.
Dans cette conscience-là — supramentale — que je ne peux pas décrire, le mal, l'ignorance, tout ce qu'on
peut imaginer de négatif, est justifié parce que ces choses-là ne constituent
plus des obstacles fondamentaux à la réalisation et à la descente de cette
conscience. Si j'arrive à faire ce travail, et si je deviens particulièrement
lumineux, peut-être qu'à mon contact, il pourra y avoir quelques bribes de
quelque chose plus tard, mais pour l'instant je n'en suis pas là, donc je ne
suis pas un maître, je ne suis pas un gourou, mais je me bats en quelque sorte
pour essayer de m'ouvrir à ce travail de la Force qui est colossale, néanmoins,
il reste quelque chose de ce travail, c'est-à-dire que, ne pouvant transmettre
directement ce qui est possible sur ce plan-là, il reste néanmoins un travail
que le mental humain peut percevoir et qui est en quelque sorte la
justification totale, exhaustive de ce qu'on appelle le mal, l'horreur,
l'ignorance, parce que ces choses-là n'existent pas. Pourquoi nous les faisons
exister ? Voilà l'intérêt du livre...
Alors bien sûr, ces
choses-là n'existent pas en un sens, mais ce qu'il y a d'absolument génial dans
l'évolution, et que je me tue à rendre compte dans ce livre, c'est qu'à
n'importe quel moment où l'on tombe sur de l'obscurité, sur quelque chose à
dépasser, sur des obstacles, des adversaires, des ennemis, c'est le signe d'une
transformation à effectuer, c'est le signe d'une nouvelle lumière à accepter,
et non pas le signe de quelque chose qui empêche d'avancer, au contraire c'est
ce qui nous permet d'avancer l'adversité, il n'y a rien d'autre qui nous
permette d'avancer, sinon on s'endort ! Alors bien sûr cela va très loin,
il faut se préparer à cet état de conscience où l'on est capable sans
rechercher la souffrance, de souffrir dans la joie... Parce que dans la
souffrance, il ne peut y avoir que le signe d'une nouvelle prise de conscience
plus universelle.
Donc, première
utilité de ce livre, c'est de nous apprendre à accepter n'importe quelle
situation qui se présente, il n'y a pas d'autre issue que cela. Alors c'est
très subtil parce qu'accepter ne veut pas dire se soumettre, accepter c'est se
dire tiens, telle chose, tel événement qui me paraît indésirable, dans un
premier temps, je l'accepte, et ne serait-ce que pour en éviter tous les préjudices
futurs, il faut en passer par l'acceptation. C'est-à-dire qu'il n'y a pas de
stratégie évolutive digne de ce nom, soit de processus de conscience digne de
ce nom, qui escamote les choses sous prétexte d'en prévenir la nocivité. Il n'y
a rien à escamoter, on prend une douleur de face, ce n'est pas la peine de se
rétrécir en croyant qu'on va souffrir moins. La douleur se représentera jusqu'à
ce qu'elle soit acceptée.
Alors je défends
une idée qui est complètement folle, qui est que la véritable possibilité
d'évolution c'est d'abolir nos défenses, et plus elles sont abolies, plus
l'identité est souple. Moins on a de choses à défendre, moins on est déçu, offensé, humilié, parce qu'on n'a rien d'autre à défendre que notre présence.
La présence est quelque
chose de pur, elle n'est pas contingente. Il n'y a pas dans la présence aucune
forme de contingence. Vous pouvez croire que je suis là à travers une fonction.
Quelle fonction ? Je n'ai pas encore une multinationale de Salut, je suis
là, vous n'êtes pas obligé d'acheter mes livres non plus, mais simplement il y
a quelque chose qui tient à la présence. Pourquoi l'emberlificotons-nous cette
présence, dans des cadres, des fonctions, des rôles ? Je l'explique aussi,
dans la troisième partie de ce livre, qui est d'une telle simplicité que sans
le regard d'un enfant, effectivement, on ne comprend pas. C'est-à-dire que
l'Esprit, qui n'est rien d'autre que le Divin et qui est la seule chose qui
nous anime, même s'Il tombe dans l'inconscient de l'espèce, le procédé total de
notre présence au monde, il n'y a que le Divin là-dedans ! Qu'il soit
obscurci ou qu'il soit lumineux, comme chez Sri Aurobindo, pour qui la Lumière
est devenue un canal extraordinaire et extrêmement puissant, c'est le Divin de
A à Z.
Alors comment
voulez-vous imaginer le Divin, pour lui le big bang et quinze milliards
d'années, c'est rien ! Ce sont des minutes, des secondes, l'Univers n'a
pas de limite dans l'espace, le Divin a une échelle de temps pour laquelle des
milliers d'années correspondent à nos secondes à nous, que voulez-vous donc que
cela fasse au Divin que l'espèce humaine réussisse cette fois-ci l'émergence
supramentale ou que ce soit dans une autre évolution ou sur une autre planète
qui aura mis trente milliards d'années à naître ? Le temps n'existe pas
sur le plan du Divin. Quinze milliards d'années n'ont pas plus de valeur que
quinze ans. Donc, à quoi nous oblige-t-elle cette conscience
supramentale ? A nous rendre compte que nous sommes des créatures
infiniment minuscules...
Cette réalité-là, on la fuit en mettant des loupes sur nos yeux, parce que lorsque nous mettons
des loupes, on prend de l'importance « Moi-Je, moi j'ai un éveil
spirituel, moi je sais, moi ceci, moi cela ». Et on retrouve cette
prostitution de l'esprit à toutes les échelles, aussi bien chez les gens
primaires que chez les gens plus évolués qui ne veulent pas être remis en
question, chez les gourous aussi. Tant que cette fonction-là restera dans
l'humanité, aussi respectée par tout le monde à cause des contingences, des
fonctions, des rôles, parce que nous avons à nous défendre, on ne peut pas
rester dans cette présence d'enfant, parce que le Divin tombe dans la matière
et que dans la matière le Divin est soumis à des contraintes, et je travaille
sur les représentations très précises des contraintes — vous les trouverez dans
ce livre aussi — pour atteindre à la souplesse mentale, et ce livre, en parti
inspiré par le Divin à travers un canal, peut avoir un puissant impact pour
vous dispenser d'établir des différenciations trop nombreuses dans votre
perception de la réalité. Il y a plein de processus analytiques, et l'on doit
différencier les choses. Mais je vous promets qu'il y a une conscience qui
existe et qui veut être accessible à l'humanité, où toutes les perceptions sont
unies. Donc, les perceptions adverses, elles sont magnifiques dans cet état-là, on vit dans l'harmonie, on vit dans une forme de synthèse, on oublie les
contraintes, les différenciations, quand un événement surgit qui ne nous plaît
pas, ne nous agrée pas, nous blesse, dans cette nouvelle conscience on salue
cet événement, c'est-à-dire qu'on ne renforce pas son caractère négatif
parce qu'on n'a strictement rien à défendre. Si l'humanité découvre cela, elle
est sauvée. Si au contraire, chaque fois qu'il y a un petit quelque chose qui
nous dérange, parce que les choses ne se déroulent pas conformément à ce qu'on
aurait souhaité, eu égard à ceci ou cela, non seulement nous souffrons mais
nous cultivons l'idée de la souffrance, parce que l'on ne supporte rien. Alors
que le Divin supporte de s'incarner, nous êtres humains nous ne supportons
rien. Cela dit, il faut le reconnaître... Le Divin, pour tout supporter.
L'intérêt de ce
livre, aussi, c'est le mystère du nombre. Chacun de nous passe par des phases
où nous sentons l'unité. Ce qu'il convient de comprendre - de mon point de vue
de « yogi » qui prétend être en contact avec une nouvelle énergie, ce
qui n'est pas tellement observable ni démontrable, et qui d'ailleurs me permet
d'avoir une relation ouverte avec tout le monde puisque je ne demande pas
d'être considéré - c'est que toutes formes d'unité, d'harmonie perdue n'est que
le signe d'une harmonie nouvelle à créer, plus profonde, il n'y a normalement
aucun type d'expérience psychologique susceptible de nous priver de l'évolution
divine, aussi, voilà la question que je pose : est-ce que vous pensez
qu'il peut encore vous arriver quelque chose, c'est de l'algèbre, par exemple
rupture sentimentale, maladie grave, décès du papa, de l'enfant, perte de la
profession, est-ce que vous pensez donc qu'il y ait un type d'événement
quelconque susceptible d'affecter suffisamment votre conscience pour ne plus
jamais remettre en marche votre identité vers la grâce d'être présent au monde,
telle est la question fondamentale.
Et dans ce livre,
je dis, pour une conscience nouvelle — qui est une conscience universelle — c'est-à-dire que je ne l'ai pas tellement « trafiquée », elle est
peut-être colorée par ce que je suis en tant qu'âme et en tant que
personnalité, légèrement, mais je maintiens qu'il y a quelque chose d'universel
dans cette conscience-là, de la même manière que je maintiens que quand le
singe s'est mis à penser et que le mental est apparu, tous les êtres humains
qui ont commencé à naître avec le mental, ils ont tous eu un mental à leur
disposition, ce qu'ils en ont fait, on n'en sait rien, le mental, on peut
l'utiliser en étant conditionné ou pas. Mais on est à la fin du vingtième
siècle et il y a une nouvelle conscience qui descend sur la terre et qui dit
« moi, il n'y a pas de problème ! », il n'y a rien qu'on puisse
faire contre moi ! Alors vous vous rendez compte de l'enjeu que cela
suppose ? Qu'une espèce terrestre, biologique, sorte difficilement de
l'animal (puisque nous allons trouver dans les survivances dynamiques tout
l'héritage de l'évolution, c'est-à-dire les esprits animaux) pour parvenir
ailleurs ?
Alors ce livre est
basé sur une vision qui n'a duré que quelques secondes mais qui était une
vision d'une puissance extraordinaire... C'est-à-dire, à n'importe quel moment on
veut résoudre les choses avec le conscient. Dès que notre registre conscient
est insuffisant par rapport à la situation - le temps ne se suspend pas - une
réponse est fournie, et cette réponse est une survivance dynamique et c'est
vrai partout. On allait signer des accords commerciaux avec la Chine, et ils
font sauter une bombe atomique dans leur coin sans le dire à personne, une
survivance dynamique qui surgit... On veut se rafistoler avec quelqu'un, au
dernier moment il se fâche et toc... Punition... Nouvelle séparation. On vit dans un
monde de survivances dynamiques. Elles sont tout ce qui passe à travers nous
comme étant des réponses dans les situations où nous ne pouvons pas faire face
avec notre identité spirituelle.
Donc, ce n'est pas
la peine d'essayer d'échapper aux survivances dynamiques, cela voudrait dire
qu'on est parfait. Moi j'en rencontre à mon niveau, mais elles sont génériques,
c'est-à-dire qu'elles appartiennent à l'espèce entière, comme par exemple la
possibilité de se soumettre à une autorité supérieure, pourtant en ce qui me
concerne c'est l'autorité du Divin, mais il y a des jours ce n'est pas possible
car il y a les survivances dynamiques de la liberté humaine qui sont trop
fortes.
Donc la réalité c'est un mille-feuille. À tous les étages de la réalité, on rencontre cela. Des
processus d'innovation - tout ce que vous trouvez de beau dans l'innovation,
créativité, différenciation uranienne, établissement d'un ordre meilleur par la
transformation des informations du passé, découverte d'un nouveau champ
d'investigation, toutes ces choses de « l'innovation » vont susciter
l'apparition de survivances dynamiques quelque part. Alors bien sûr, on ne peut
pas en sortir, vous voulez par exemple faire quelque chose de neuf, de beau, et
il y a tout le monde qui pense que vous allez là où il ne faut pas aller, que
rien ne vous autorise à faire ce que vous faites, que ceci que cela... Bon, ce
livre vous invite à une représentation mentale assez large des processus
qu'emploie l'évolution pour se manifester. Pourquoi j'insiste ? Parce que
l'esprit humain, qui est friand de gratifications, regarde dans l'évolution ce
qui l'arrange, tout ce qui va dans notre sens, ah là c'est beau, c'est
merveilleux ! Mais la reconnaissance des survivances dynamiques ne se fait
pas, voilà le gros problème. C'est-à-dire qu'on ne cherche pas à accepter tout
ce qui est gênant, tout ce qui nous empêche d'avancer.
Donc, maintenant
que ce décor est posé, nous, on a un manuel de « survie évolutive » à
notre disposition, « l'intelligence de l'évolution », qu'on peut lire
dans n'importe quel sens, on n'est pas obligé de tout comprendre. Nous, on a en
quelque sorte l'intuition ou la certitude que rien ne peut nous empêcher
d'évoluer. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas d'obstacle, cela ouvre donc
une porte sur le discours que l'on peut tenir vis-à-vis de tous ceux qui nous
entourent et qui prétendent en permanence qu'il y a des obstacles, pour ceci
pour cela. Alors si on va loin, je peux pratiquement affirmer qu'une
connaissance, qu'une compréhension profonde de ce livre, peut aiguiser la
différence qu'il y a entre la mentalité de l'évolution qui fait face à
n'importe quoi — d'ailleurs quand je peux, je rends hommage à ceux qui ont
travaillé dans ce sens, Jung l'a très bien fait, par exemple — donc, il n'y a
pratiquement plus rien qui va nous faire peur, mais si nous continuons à vivre
dans le monde, j'aimerais que ce livre permette cette compréhension profonde
(et non pas de faire du messianisme où on dit « ouais, tu t'inventes des
obstacles en permanence) pour que nous puissions préserver notre intégrité dans
notre conscience et sachions parler de ce que nous vivons. Peut-être par une
forme de discours approprié, soit dialectique, soit du cœur, soit des
« insights » qu'on peut produire chez les autres, pourrons-nous aider
d'autres personnes à comprendre qu'ils en « rajoutent » quand même.
On en rajoute sur la souffrance, sur les difficultés, et nous ne faisons pas ce
qui est nécessaire pour les abandonner.
Donc, ce livre a
une importance pour le lecteur qui me paraît indubitable. Mais pour le lecteur
en milieu ouvert seulement, celui qui comprend ce livre, il va démasquer en
permanence les personnes qui résistent à l'évolution. Mais je ne dis pas qu'il
faut arracher les masques, je demande : est-ce que ce n'est pas le
moment de préserver notre intégrité dans un monde où les survivances dynamiques
sont tellement fortes que les gens qui sont un petit peu clairs intérieurement
peuvent se sentir isolés, rejetés ou blessés ? Parce qu'il y a une lutte
terrible, une lutte de forces extraordinaires pour empêcher cette conscience de
passer et puis pour maintenir des choses complètement périmées — il y a un
combat.
Quelqu'un de très
branché sur l'énergie supramentale, s'il fait très bien son travail les gens ne
peuvent parfois même plus supporter sa présence physique parfois, tellement
c'est fort, c'est arrivé à Mère. Donc, il y a un «truc » pour faire
passer quelque chose qu'on appelle la lumière, la beauté, la conscience, peu
importe, mais c'est quand même une puissance d'harmonie sur la terre. C'est
quelque chose qui dit 'oui jusqu'à présent ça n'allait pas sur la terre,
mais les raisons, on s'en fiche, vous vous ouvrez comme ça et ça disparaît,
alors c'est merveilleux !' C'est-à-dire que l'évolution ne va pas
aussi lentement parce que c'est la nature de l'évolution d'aller aussi
lentement, elle va ainsi parce que l'homme, espèce mentale, crée une
différenciation subjective qui est tellement forte que l'espèce ensuite ne retrouve
plus sa propre finalité.
Donc, combien de
siècles encore on va mettre à expérimenter ce libre arbitre triomphal, mais le
supramental s'en fout, il voit le Divin dans tous les êtres, dans les
assassins, dans les gourous, les saints, les prostituées, les savants, il voit
le Divin à la recherche de lui-même dans tous les êtres, Il LE VOIT ! Ce
n'est pas mental, moi je sanglotais dans la vision de Vasudeva en 81, j'allais
à Madras, il y avait des groupes de touristes français, et moi je mangeais tout
seul dans un grand restaurant, et je manquais de me cacher pour pleurer tant
« tout cela c'était moi », c'est-à-dire il n'y a qu'une chose qui
prend tellement soit de plaisir, soit de perversion, soit d'intérêt à se
différencier, que cette chose unique, elle se perd dans la différenciation
individuelle. Si on continue à aller trop loin, l'espèce y passe, c'est
terminé, le Divin passera à travers d'autres espèces, il peut inventer le
mental peut être chez les dauphins, mais, si nous on continue à faire les imbéciles,
c'est-à-dire à pousser le processus de différenciation individuelle où
« moi je, je ne suis pas comme toi et je suis bien content d'être
différent de toi », c'est terminé ; c'est un processus qui à un
moment doit se retourner vers le Divin et vers le non agir et si ce
retournement n'a pas lieu c'est la catastrophe... Donc qu'est ce qui se passe, à
l'heure actuelle il y a des gens comme nous qui vont au bout d'une
différenciation, c'est-à-dire, on n'est pas anonyme, je ne vais pas confondre
les gens qui sont ici, il y a une structure personnelle qui est forte. Quand
cette structure personnelle est cohérente, établie, et qu'elle se tourne vers
le Divin, la différenciation continue sous des auspices nouveaux, et les
survivances dynamiques peuvent diminuer beaucoup, les défenses aussi, on peut
faire face à beaucoup plus de problèmes, de soucis, il y a une réactivité
beaucoup moins forte, je ne dis pas qu'elle disparaît puisqu'on est incarné
mais elle diminue.
Par ailleurs, les
gens qui vont dans une structure individuelle et qui y restent, vont tomber
dans le pouvoir. Il y aura donc une sorte de lutte cosmique entre les individus
structurés qui ne se retournent pas dans la conscience divine de l'évolution,
c'est-à-dire vers le processus de reconnaissance de l'identité divine dans le
monde, donc ceux qui vont se bétonner à travers les rôles, les fonctions etc.
On peut tout avoir à travers ça, à partir du moment où l'on s'identifie un
petit trop à ces rôles et ces fonctions, le pouvoir augmente, chez un gourou
aussi.
Plus on s'identifie
aux rôles et fonctions, plus on est parti prenante du contingent, du décor.
Plus on se réfère à la présence pure de l'identité, plus cette présence pure
est capable de transformations permanentes puisqu'elle n'est pas bloquée par
l'identification à machin, par l'attachement à un tel, par l'appellation du
patron, etc. Vous vous rendez compte déjà de tout le travail que l'humanité a à
faire pour nettoyer les rôles et les fonctions et par ce nettoyage remonter à
une conception de l'identité légère. Soyons légers ! Mais si on retrouve
cette conception de l'identité qui est une ouverture permanente à la
transformation des contenus intérieurs, on est moins attaché à ses rôles et ses
fonctions, et donc plus ouverts à la transformation par le vertical.
Mais je ne suis pas comme ces gourous indiens qui disent qu'il faut oublier ce qu'il y a en bas, ce
n'est pas du tout cela. Le problème c'est de comprendre qu'à l'heure actuelle,
il y a une catégorie d'individus qui se structurent et qui, après, s'ouvrent à
l'univers et donc, qui renoncent à une structuration permanente de l'ego
central. Pourquoi renoncent-ils ? Parce qu'ils sont humbles, s'ils ne
l'étaient pas ils ne pourraient pas y renoncer. Mais ceux qui ne renoncent pas
à cela, quand il va y avoir confrontation, cela va donner pratiquement deux
espèces d'êtres humains si je me projette dans trente ou cinquante ans, il y
aura la guerre ! Il y aura les dépositaires des survivances dynamiques,
les ayatollahs, les fascistes, le conservateur du musée, le conservateur du
folklore, tous les gens qui fondent une identité personnelle sur une identité
culturelle étroite ou sur une identité ethnique, tous ces gens-là ne vont pas
du tout admettre que l'espèce humaine passe à une conscience nouvelle, divine,
où l'on se reconnaît dans tous les individus. Parce que la différence crée un
malaise chez les autres, donc je ne sais pas si vous vous rendez compte de
l'enjeu qu'il y a sur la terre, à produire de la conscience ouverte !
C'est un enjeu pour la terre, après... Qu'on soit attaché à la survie de
l'espèce, c'est autre chose, moi j'ai changé, avant j'y étais attaché jusqu'à 35 ans, maintenant si elle ne survit pas, ce n'est pas une catastrophe... Mais je
suis encore dans ce mouvement où je pense que l'incarnation terrestre peut
aller très loin, bon, on n'est pas beaucoup à dire que cela peut aller aussi
loin, et on est tout à fait conscient du fait qu'en établissant le début, la
base de cette descente de la lumière, il y a toutes les survivances dynamiques
qui sortent pour l'empêcher.
Question d'un
participant sur la notion de « cobaye » :
« J'ai de la
peine à imaginer que le Divin, sous quelque forme qu'on se le représente,
nous prenne pour des cobayes, et lui dirigerait ce grand jeu alors qu'il y a eu
dans l'histoire tellement de maîtres, d'initiés qui disaient plus ou moins la
même chose, selon les époques avec un vocabulaire différent, alors est-ce qu'on
ne pourrait pas s'imaginer que cela crée une sorte de chaîne de solidarité
positive qui contrecarre et s'oppose à ces forces « maléfiques »
générales ? Moi j'ai de la peine à imaginer que le Divin qui a accordé sa
confiance, depuis des temps immémoriaux il y a eu des êtres illuminés, des gens
qui savaient, et pourquoi donc il aurait encore besoin de nous comme
cobayes ? Est-ce qu'on peut imaginer le Divin qui s'abaisse à nous prendre
pour des cobayes, les messages sont déjà là... »
Natarajan :
Alors cela, c'est
un point très intéressant que j'aborde un petit peu, c'est tout ce que nous
appelons le spirituel depuis plus de trois mille ans, qui n'apparaît dans la
conscience supramentale que comme le point de départ des choses. Et quand
l'énergie supramentale touche le corps avec sa puissance inimaginable, et ça
fait 15 ans que cela m'arrive, on est obligé d'avoir cette image qu'on est un
cobaye. Parce que les expériences physiques sont tellement intenses, j'ai été
dans le Soi Impersonnel pendant trois ans où il ne se passe plus rien, et après
cela j'ai donc été confronté à la transformation physique. Et là, la notion de
cobaye arrive nécessairement, la puissance des expériences physiques est telle
qu'il n'y a pas d'autres mots, il n'y a plus de contrôle. Dans le Soi, on peut
dire qu'on contrôle sa vie. Je suis en train de me rendre compte que la possibilité
d'incarnation physique de l'esprit change intégralement les règles du jeu sur
la terre. C'est-à-dire que le contact physique avec l'énergie supramentale
montre que l'univers n'est pas conforme à ce qu'ont dit aussi bien les
matérialistes que les spiritualistes, et si on se laisse entraîner dans le
mouvement de la transformation physique, je dis que c'est difficile, j'ai eu
des hauts, des bas, cela remonte de temps en temps, mais quand on est
là-dedans, la puissance de l'évolution apparaît avec une telle force que, même
si on a une identité propre, même si l'âme est passée devant, même si lorsqu'on
se réfère à soi-même on ne se réfère à personne d'autre, même si du point de
vue de la personnalité, il y a eu un travail colossal de fait, on tombe dans
une sensibilité à l'ordre universel des choses qui est inimaginable - du jour
au lendemain... Les états d'âme par lesquels on peut être traversé...
Mais si on refuse
effectivement de se soumettre au Divin, dans le processus de transformation
physique, on n'est pas sûr que la vision de Sri Aurobindo se manifeste sur la
terre. Et ce qu'il y a de plus difficile, c'est effectivement la soumission
totale au Divin. Est-ce que des êtres humains vont être capables de faire la
même chose que Sri Aurobindo, moi je n'en sais rien. Si on mélange la
conscience nouvelle avec les résidus de la personnalité, sans parvenir à une
transformation définitive du corps, il peut y avoir des types de réalisations
nouvelles comme par exemple pour moi où je ne suis pas dans le Soi, pas intégralement
dans la transformation physique, où je suis dans une plénitude qui me plaît
bien et où je ne me sens pas séparé des autres. Donc, là il y a une grande
palette possible. Le problème, c'est de savoir comment on aborde le spirituel,
moi je l'aborde d'un seul point de vue, qui est karmique, c'est-à-dire quelle
est l'utilité du spirituel ? Moi le spirituel en tant que tel je m'en
tamponne complètement, pour moi le spirituel cela n'a aucun intérêt par
principe puisque je suis incarné et que j'aime la matière et l'existence. Donc
le spirituel, de mon point de vue, c'est la seule chose qui permette de
transformer les conditions de l'existence terrestre, c'est la seule chose
vraiment utile pour transformer la matière. Mais le spirituel, par exemple du
point de vue du Salut Chrétien, moi cela ne m'a jamais parlé, je ne vois pas
l'intérêt de sauver son âme, parce que pour moi mon âme n'étant pas en
perdition, je ne vois pas l'utilité de faire des choses pour Dieu afin d'en
être digne, ça, terminé. Le spirituel bouddhiste je n'y crois pas, j'ai la
preuve physique que le Divin existe, donc je ne peux pas être non plus dans un
spiritualisme athée comme les bouddhistes, mais le bouddhisme est par ailleurs
un enseignement merveilleux, ce qui permet toutes les desidentifications
émotionnelles, des croyances, etc.
Donc, moi je dis le
spirituel ça sert à quoi ? Le spirituel est une chose foncièrement utile à
la transformation de la terre, mais autrement je ne vois pas l'intérêt d'être
spiritualiste plutôt que matérialiste, il n'y a pas d'éthique du spirituel par
le spirituel. Le spirituel n'est que ce qui permet de comprendre ce qui est
matériel parce qu'il s'y oppose. On ne peut pas comprendre la matière à
partir des systèmes de la matière, donc on est obligé de se spiritualiser
énormément pour surplomber cette matière et puis après, voir que cette matière
demande à être transformée. Donc le spirituel est une nécessité, mais dès qu'on
fabrique du spirituel pour le spirituel... C'est la mort, c'est la
complaisance !
Commentaire du
participant :
« En prenant
la précaution de m'excuser parce que je ne vous ai jamais rencontré ni lu, donc
je n'ai rien à remettre en cause, je voudrais juste expliquer ma propre
démarche : j'ai fait des expériences physiques, longues, certaines
risquées et puis je me souviens qu'il y a 24 ans, premier contact avec Sri
Aurobindo dont je me suis détaché car je le trouvais trop
« intello », trop cérébral, je me disais qu'il avait pris ses
contacts avec l'Angleterre, l'Occident à l'époque, différent de Ramakrisna pour
qui c'était surtout la Bakti, la dévotion, et puis Satprem et d'autres que je
trouvais un peu intellectuels. Là je vous entends, j'ai lu des citations, je
suis touché par ce qu'a dit Brigitte, moi je n'ai pas compris de la même manière,
tant mieux si cela lui parle, il y a un fond, mais moi je voudrais aller
au-delà, mais je cherche un peu derrière, c'est pour cela que je parle de cette
notion de « cobaye », du spirituel qui existe, et puis je dois faire
attention à ma propre tendance à intellectualiser, mais il s'agit pour moi de
décoder. »
Natarajan :
Moi cela ne me gêne
pas du tout. D'autre part, ce que tu dis est parfaitement fondé. Par exemple,
il y a de nombreuses œuvres de Sri Aurobindo qui possèdent un caractère de
représentation philosophique. Mais ce n'est que la surface. Lorsqu'on tombe sur
les textes écrits par le très grand yogi, sur la sadhana, on sent que c'est
quelqu'un de la dimension de Sri Ramakrishna, la seule différence, c'est que
quand lui est arrivé il y avait besoin d'un canal pour cette énergie
supramentale et elle est entrée en lui, c'est la voix qu'il a entendu «
Va à Chandernagor », il a tout laissé et il a suivi. Mais d'un point de
vue intime, si je ne parle pas de l'ensemble de la perspective historique de la
descente du Supramental, personnellement, je ne fais pas une grande différence
entre Sri Ramakrishna et Sri Aurobindo, pour moi ce sont deux très grands
Bakta. Sri Aurobindo, lorsqu'il est arrivé, il fallait un homme qui reçoive.
Question de
Natarajan :
« Est-ce que
vous pensez que vous pouvez faire face à n'importe quel événement ? »
« Vous là (à une participante), je parle à toi parce qu'au début c'était difficile de te
détendre... »
Réponse de la
personne :
« Faire face...
à quel niveau ? »
N. « D'imaginer
par exemple s'il y a un événement tellement douloureux que tu penses qu'il
pourrait détruire ta démarche »
P. « Mais il
faut savoir si j'ai une recherche spirituelle... »
N. « Oui,
mais cela, ce n'est pas mon problème à moi, c'est le tien »
P. « Oui,
c'est une question, un problème. Détruire une démarche spirituelle, qu'est ce
que cela veut dire ? »
N. « ça veut
dire que, normalement, tu es dans une ouverture à quelque chose, puisque tu es
là, tu te poses des questions. »
P. « Et tu
crois qu'un événement douloureux pourrait détruire cette ouverture ? C'est
cela la question ? »
N. « Je ne le
crois pas, je te le demande, moi je n'en sais rien... »
P. « Moi non
plus... »
N. « C'est une
réponse ! »
Confronté à des
vraies urgences, on peut peut-être trouver la sortie... Je tends à développer
cette idée, normalement, même si les choses se cassent la figure, comme dans
notre système économique, politique et historique, si on est ouvert ce n'est
pas tragique pour tout le monde et il y a des solutions.
(Le mot
« détachement » fuse dans la salle)
Oui, mais le
détachement ce n'est vraiment pas quelque chose qu'on peut s'approprier par une
ruse quelconque du mental.
Vous ne vous rendez
pas compte de ce qui se passe ici. Nous sommes des gens qui sont capables
d'affirmer que nous utilisons la souffrance pour évoluer. Est-ce que vous vous
sentez de dire cela dans un cocktail, est-ce que vous vous rendez compte de ce
que cela représente ?
Moi j'essaie de
voir si, sans être dans une fonction de prêtre, de médecin, de
psychothérapeute, d'astrologue, on peut facilement parler de cette autre
réalité, voilà c'est cela qui m'intéresse. Est-ce qu'on « ferme sa
gueule », ou est-ce qu'on parle ouvertement d'un état de conscience ouvert
quand on est confronté à des gens qui ne partagent pas nos opinions ? Cela
me tarabuste un tout petit peu en ce moment. Voilà, c'est une question que je
me pose, parce qu'on peut bousculer quelqu'un dans une consultation
d'astrologie, en le confrontant à ses survivances dynamiques qui parasitent,
mais dans un premier temps qu'il doit voir et qu'il doit comprendre.
L'état d'urgence
serait favorable à la sincérité...
Je pense qu'on peut observer toutes les manifestations des contenus intérieurs, c'est même sain de
se laisser aller assez loin dans le sentiment : moi j'ai été délivré du
suicide quand j'étais sur le point de sauter, à 19 ans, du septième étage,
parce que j'étais traversée par l'idé de suicide et je pense que si j'avais
refoulé ça, cela aurait été absolument terrible. Et puis en m'avançant, j'ai eu
une révélation, j'ai trouvé ridicule de sauter à 19 ans, en trouvant que cela
ne valait pas la peine. Mais je suis absolument partisan d'être manipulé par
les survivances dynamiques, et qu'il faut être manipulé si on veut s'en affranchir...
Mais c'est ce que refuse l'humanité, parce qu'on colmate. Et en fin de compte
c'est pour cela que j'en reviens à l'idée de cobaye. Pourquoi est-on un cobaye
de l'évolution ? Je l'explique dans le livre, et cela revient un petit peu
dans tous les chapitres sous différentes formes.
Nous, on est
dedans, alors on ne s'en rend pas compte. Dans l'incarnation, chez les animaux — j'insiste là-dessus — toutes les fonctions sont automatisées. Nous, d'un seul
coup, il y a l'apparition du mental et de l'identité subjective — le logos
involué, c'est-à-dire : je m'identifie à ma pensée. Pensée qui elle-même
amalgame les émotions, tout, j'en parle. Donc l'apparition soudaine de la
conscience subjective individuelle fait oublier tout ce qu'il y a avant, des milliards
d'années d'automatismes, branchés sur les animaux car nous sommes des animaux,
nous ne sommes pas des anges, des esprits, des elfes, nous sommes incarnés sur
la terre. Donc c'est quoi le problème de l'incarnation terrestre ? C'est
la naissance dans des véhicules biologiques d'un esprit divin sans limites. Si je me réfère à Sri Aurobindo et ce que j'ai ressenti de lui, il n'y a pas de
limites... Donc pourquoi je dis qu'on est un cobaye ? Pourquoi j'insiste à l'envers en affirmant cela ? Parce que non seulement il y a tous les
automatismes des espèces antérieures qu'on a oubliés, colmaté, structuré avec
la culpabilité etc. . , donc toute la stratification des espèces animales
débouche sur la confrontation de l'identité individuelle, alors je ne vois pas
comment on peut être autre chose que des cobayes puisqu'il y a des conflits
permanents entre l'aspiration spirituelle et l'ensemble de survivances
dynamiques issues de l'héritage de l'évolution. Donc, je veux bien admettre
qu'on puisse échapper à la condition de cobaye quand une réconciliation totale
a eu lieu... Entre soi/le monde, soi/le Divin. Mais avant, tant qu'il y a de la
manip, je dis que nous sommes des cobayes.
Le Divin n'a pas
d'intention autre que de retrouver sa plénitude essentielle. Mais c'est dans
cette mesure-là où nous sommes des cobayes, parce que pour retrouver cela, je
regrette, mais ce n'est pas de la tarte... Après, que l'on souffre que ce ne soit
pas de la tarte ou qu'on reste dans l'exaltation comme j'ai tendance à le faire
parce que c'est ma nature et ça m'éclate bien, c'est différent, mais moi je dis
que les choses sont difficiles. Le fait que ce soit ainsi ne m'atteint pas,
mais je ne peux pas dire que c'est aisé, c'est-à-dire que les procédés de
discrimination entre ce que l'on est et comment on se relie au monde, si ce
n'est pas très très affûté on n'est jamais à sa place.
Donc, quand je dis
que nous sommes des cobayes, j'aurais dû dire que le gros problème, c'est
lorsque nous refusons d'être des cobayes qui est pire ! Il faut savoir que
nous sommes des cobayes en apprentissage du potentiel divin mais, de toute
façon, je maintiens que nous sommes des cobayes, il n'y a aucun être humain qui
peut s'affranchir de son incarnation, ça existe dans les systèmes bouddhistes — je ne reconnais pas ce système dans mon expérience personnelle, je ne nie pas
son existence, mais je dis que, pour moi, le Divin cherche à s'incarner sur la
terre dans des véhicules biologiques, et que ce projet est aussi intéressant
qu'échapper à la réincarnation par l'ascèse bouddhiste ou par la purification
exhaustive, ou par l'immersion dans le Para brahman qui succède au Brahman — expérience aussi où j'ai failli rester quand j'en avais ras le bol du
supramental...
Mais il y a
« quelque chose » qui essaye de passer : quand on est là-dedans, on ne voit rien d'autres que des cobayes... Bon, effectivement, nous avons notre
liberté de cobaye, notre liberté d'apprentissage, on n'est pas obligé de
répondre de la même manière aux mêmes stimulis, je ne dis pas qu'on est des
rats de laboratoires, mais je dis que nous sommes une espèce dans un
laboratoire qui est la Vie ! Et il n'y a pas d'affinité fondamentale
entre les processus de la vie et les processus de la conscience. Donc,
cette affinité il faut la redécouvrir par ce que les maîtres appellent
l'ascèse, mais si on explore les antagonismes entre la puissance de la vie et
l'aspiration de l'âme, et bien avant d'équilibrer et d'organiser tout cela... Il y a un travail énorme...
Maintenant, je
maintiens que le conflit originel entre l'identité biologique, de par les
contraintes que rencontre l'esprit dans la matière, l'identité biologique,
c'est-à-dire physique et émotionnelle, cette identité a, de par sa nature, un
droit de regard très profond sur le monde contingent, parce que la peau, c'est
la périphérie, l'œil c'est l'immersion dans la contingence. Donc, tout ce que
cette identité de la contingence perçoit — c'est donc permanent, c'est le monde
du temps et de l'espace — est ensuite confronté au sentiment plus ou moins flou
et plus ou moins structuré de l'identité individuelle, qui, elle, recherche la
Présence, quelque chose d'entièrement pur et non contingent.
Cela fait des
milliers d'années qu'on est là-dedans et qu'on tâtonne pour essayer de
comprendre la relation qu'il y a entre la présence pure, le logos, qui
centralise toutes les informations, de l'émotionnel, de l'affectif, du mental,
il centralise, s'ouvre et avance, et tous les procédés de perceptions
biologiques qui sont extrêmement habiles pour percevoir le monde contingent à travers la souffrance, le désir, le plaisir et la peur, ce travail n'a pas de
fin, c'est le monde des contingences qui fait surgir les limites de notre
identité.
C'est pour cela
qu'il y a dans les grottes de l'Himalaya, des gens qui se croient très évolués
et qui ne le sont pas ! Ils ont aboli le monde des contingences, leur
esprit peut planer dans une fausse dimension spirituelle. Le monde des
contingences est relié à notre corps physique et à notre perception
astrale-vitale, ce qui me plaît ou ne me plaît pas, ce que je ressens pour un
tel, ou dans le moment, les coups que je prends ou que je donne. Imaginez cette
périphérie, qu'est ce qui se passe ? C'est que l'être humain non rectifié par l'aspiration de l'âme, cobaye inconscient de l'évolution, passe sa vie à essayer de régenter la périphérie de la membrane, c'est une cellule, sur chaque
cellule il y a une membrane, la peau, les yeux, les sens. Il essaye donc de
régenter cela, et il croit qu'en le faisant, c'est-à-dire en chassant
l'indésirable de la périphérie de l'émotionnel, il croit que son identité va se
développer et s'enraciner là-dedans. C'est une erreur tragique parce que, dès
que l'on décide de chasser l'indésirable, on établit des procédures
d'inquisition. Alors l'indésirable cela peut être quoi ?
Une réflexion acide
d'un membre de la famille, le point de vue critique du patron, etc.
Alors ceci est un
point de vue purement évolutif, c'est là où l'esprit humain qui est
relativement pur, quand il est encore dans le mental universel, quand il est
encore dans l'esprit d'innocence, devient quelque chose de complètement opaque
à partir du moment où l'on passe son temps à déterminer les procédures
d'évitement : je veux éviter ça donc... , machin il ne faut pas le voir, il
faut le condamner parce que j'ai ça à éviter, etc. C'est pour cela que les
êtres de lumière ne sont pas tellement reconnus, puisqu'en permanence ils
montrent cela ! Et là je prétends que Natarajan et d'autres font le même
travail. On montre que c'est une mauvaise stratégie de chasser l'indésirable,
parce que cela permet au cerveau d'édifier des procédures d'inquisitions,
d'évitements, des structures de jugements sur ce qui doit être et ce qui ne
doit pas être, et donc on se ferme.
Donc les gens très ouverts, je pense en faire partie, qui n'ont jamais rien refoulé de ce qui se
présentait, ne sont pas rentrés dans ce processus de fermeture de l'esprit pour
édifier les méthodes de refoulement de l'indésirable. Alors bien sûr, ils se
retrouvent en permanence devant des gens qui sont là-dedans, cela, c'est
indésirable, et je ne veux pas que tu me le dises...
Mais tout ce
procédé de fuite de l'indésirable, on peut le mettre en place, on peut
l'établir un certain temps. Quand l'indésirable se montre avec une puissance
telle qu'on ne peut plus le refouler, nous avons la chance de pouvoir devenir
des cobayes conscients de l'évolution. Avant on était des cobayes inconscients
(je ne veux pas aller là ni là !). À un moment, on se rend compte que
toutes ces procédures d'évitement couplées à des procédures d'appropriations
des gratifications - car c'est la même chose dans un monde de polarité — ça ne
fonctionne plus, parce qu'à un moment il se passe quelque chose, un grand choc,
une illumination, un grand amour, un renoncement à soi, etc. où la structure s'effondre.
Alors là on peut devenir des cobayes conscients, c'est-à-dire que dans la
mesure où il n'y a que de la conscience, nous sommes des fragments de
conscience susceptibles de découvrir une conscience plus universelle par
l'ouverture perpétuelle. Donc le terme de cobaye me paraît justifié dans la
mesure où on reconnaît que chaque cobaye humain possède une subjectivité qui
lui est propre, c'est-à-dire que nous avons différentes manières de passer les
tests - test de la souffrance. Mais je maintiens que, quelle que soit notre
liberté, notre faculté d'adaptation, on demeure les cobayes de l'évolution.
Maintenant, on peut l'être aussi sans se sentir écrasé par l'apprentissage,
c'est possible, mais à nouveau ces notions-là ne sont pas antagonistes sur le
plan supramental, on est à la fois et à chaque moment sur la trace d'un
apprentissage universel et on est, à la fois libre de reconnaître ou non qu'il
y a des tests à passer, ce n'est absolument pas antagoniste.
D'autre part, c'est
vrai qu'il est très dangereux de s'imaginer qu'il y a un mentor qui nous fait
passer des tests et qu'il faut s'y conformer, car là, cela recrée de la
soumission factice qui n'est pas une soumission d'amour, mais d'ordre vénal, et
qui recrée un sentiment de culpabilité dès qu'on n'est pas capable de passer
correctement les tests. Effectivement, dans cette ligne-là, le terme de cobaye
est inadéquat, dans la ligne où l'on s'imagine qu'il faut réussir, c'est faux,
c'est nocif d'employer le terme de cobaye. Ce n'est correct que dans la mesure où l'on suppose que ces cobayes sont libres, donc ils font leurs expériences,
mais ce n'est pas mieux d'aller vers le Supramental que d'aller vers le crime,
du point de vue de l'évolution ce n'est pas mieux, ce sont des choses qui se
passent, en fonction de la réaction et de l'identité de l'individu, donc je ne
suis pas là pour à nouveau hiérarchiser des principes auxquels après il
faudrait se conformer, en recréant des principes d'autorité, ça, j'abolis
complètement. Et c'est vrai que le terme de cobaye prête à confusion si c'est
pour préfabriquer cela derrière : en fait, on n'a de compte à rendre à personne.
L'identification
émotionnelle est d'abord un moyen de reconnaissance de l'autre, par
considération de l'autre, à travers le plaisir ou la souffrance. Cela
appartient à la mémoire de l'évolution, c'est-à-dire que même une mauvaise mère
peut ressentir la souffrance de ses enfants, c'est dans la mémoire de
l'évolution ce genre de choses. Ensuite, le problème, c'est que si on cultive
la mémoire de l'évolution, il y a des risques effectivement, mais cela ne veut
pas dire qu'on doit s'opposer systématiquement à tout ce qu'on semble haïr des
puissances archaïques de la constitution biologique. Le processus
d'identification à l'autre est absolument nécessaire. Pourquoi ? Parce
que, quand on naît, nous n'avons pas de dispositif mental autonome. L'identification à la mère, on ne peut pas y couper. Le père à la limite,
encore c'est plus difficile pour les filles, mais l'identification à la mère on
ne peut pas y couper, ça apporte quoi ? Elle apporte la recherche,
ensuite, de l'identification au sentiment, sentiment sexuel. Quand ces
choses-là sont épuisées, il y a des maîtres qui disent « ne dépendez plus
de rien et vous êtes libre, autonome, réalisé etc. ». Moi, je dis ce n'est
pas vrai. Je dis : Une fois qu'on a dépassé le sentiment maternel, humain,
du partenaire, etc. , si jamais le Divin arrive, même après le Soi, on dépend
intégralement de la Mère Divine, Sri Aurobindo l'a dit aussi, c'est-à-dire de
la Shakti Divine. C'est par là aussi que l'on retrouve ces notions de cobaye. C'est-à-dire quand on est dans la dépendance émotionnelle pure, ce qui arrivera
à n'importe quel mutant supramental pendant au moins cinq, six ou sept ans, on
est entièrement dépendant ! Mais au lieu d'être dépendant des forces
involuées, on est dépendant des plans supérieurs.
Concernant les
« sentiments mystiques » exaltés dans la mystique chrétienne par
exemple, quand on reconnaît les systèmes traditionnels asiatiques, ils ont
énormément de recul sur le lyrisme mystique occidental... Cela tient beaucoup à la
personnification de Dieu, dans le judéo-christianisme particulièrement.
Avec mon livre, si on parvient à le comprendre, on peut échapper justement à tous les systèmes
comparatifs. Parce que l'idée que j'ai personnellement, d'ailleurs, c'était
l'intention de Sri Aurobindo et c'est peut-être aussi la cause de mon
incarnation, c'est de faire en sorte que les êtres humains soient vraiment
capables de découvrir par eux-mêmes les structures évolutives qui leur sont
propres pour découvrir l'âme et la conscience. Et ce livre est fait pour
cela. Et je ne tiens absolument pas à avoir aucune forme de disciple, je me
discréditerais si j'étais reconnu. Et on en revient à la question du romantisme (abordée
par un participant), il y a tellement de choses sécurisantes dans le fait de
pouvoir transférer sur un maître, mais cela, c'est terminé, c'est le Kali-Yuga,
là il y a la base d'un truc où j'explique la stratification des couches
évolutives, je maintiens qu'il faut être ouvert à une confrontation permanente
avec cela, mais après il n'y a plus besoin de maître, de gourou, de rien,
ponctuellement, je suis bien content que d'autres profitent de ce que je fais, où que je profite moi-même de ce qu'un autre fait, je suis bien content, mais
il n'y a pas de personnification du Logos. C'est-à-dire que quand toi tu me dis
un truc qui ouvre, c'est aussi important que cela vienne de toi ou de Sri
Aurobindo. Quand il y a un insight transformateur qui vient de l'observation de
mon chien ou de Sri Aurobindo, pour moi cela ne fait aucune différence. Donc,
je récuse aussi pas mal les choses, les discours qui commencent par ouvrir et
qu'est ce qu'on voit ? C'est que, dès que l'ouverture est acquise, il y a
à nouveau un enfermement doctrinaire sur les principes, ça, je le brise !
Alors effectivement, je n'ai pas beaucoup de gens pour me suivre puisqu'avec
moi on ne sait jamais à quoi s'en tenir.
Question concernant
l'Islam : serait-elle la dernière religion révélée ?
Oui c'est une
vérité traditionnelle, certains initiés relativement universels, comme Guénon
par exemple, l'ont dit, et intuitivement je sais que c'est vrai, c'est-à-dire
que là, même si on attend des avatars, ils ne vont pas former de religion.
C'est une erreur de croire qu'un Kalki ou un Maitraya, par exemple,
s'incarneront pour former une nouvelle religion. Normalement, il n'y a plus de
dogme à créer. Alors le problème de la religion, je l'explique dans ce livre,
c'est que dès qu'on appartient à un dogme, ceux qui ne sont pas dans le dogme on les fusille... On ne s'en sortira jamais de cette histoire. Le dernier dogme
religieux, d'une manière traditionnelle, on considère que c'est l'Islam, ce qui
devrait donc justement permettre une très grande méfiance, par rapport à des
gens qui prétendraient créer une nouvelle religion. On doit passer à autre
chose.
Il serait mieux de
collaborer en trouvant de nouveaux principes mutuels que confronter, par
exemple, un gourou védantiste avec un maître zen pour voir qu'au bout d'une
demi-heure, ils vont encore trouver de quoi se diviser, se séparer, c'est ce
qu'on fait depuis des milliers d'années.
L'aide que les
personnes éveillées sont susceptibles d'apporter aux autres, est-ce vraiment
une aide ou est-ce encore une manipulation pour faire correspondre l'autre à soi-même ? Ce qui me paraît être une excellente question.
Je vois que, quand
les gens commencent à partager une nouvelle conscience, ils font très vite des
nouvelles chapelles — ce qui m'embête copieusement — et que plus vite la
chapelle est créée, la doctrine établie et l'obédience fixée, plus vite aussi
la relation spontanée à l'être éveillé est difficile, parce qu'on préserve son
itinéraire spirituel, et la question que je me pose c'est : est-ce qu'on
peut rester intégralement dans la voie de la déprogrammation qui toujours mène
à un Tao plus profond, donc, d'une part, est-ce qu'on peut rester là-dedans
sans se compromettre et, d'autre part, sans se fermer à l'autre ? Et oui,
moi, ce que je vois, c'est qu'il y a des chapelles, et ce qui
m'intéresse et le travail que je veux faire, c'est voir si des êtres peuvent
devenir conscients en se déprogrammant tellement qu'ils n'ont plus besoin
tellement de se référer à quelque chose qu'ils mettent mentalement au dessus. Est-ce
qu'on peut communiquer sans passer par le « papa »...
Passage du
livre :
« L'humain
est affecté généralement par une des deux formes de souffrance originelle, soit
celle qui provient d'un enfermement dans une permanence fausse du moi qui
exclut alors de ses perceptions toutes les menaces vis-à-vis de cette solide et
étroite stabilité, soit celle qui provient d'une disponibilité de principe trop
prononcée au non-moi — à l'autre, à l'univers — qui soumet le moi de l'identité personnelle à une impermanence telle qu'il évitera de chercher son centre
individuel et les indices d'une identité authentique et donc moins
versatile. »
Il y a des gens
trop ouverts, d'autres trop fermés. Et si on n'est déjà pas capables de
différencier cela, on ne peut pas aider grand monde. Le trop fermé est trop
dans le système de sa propre représentation de l'univers et le trop ouvert est
dans une boulimie d'événements, d'émotions, dans une telle fringale de manger
le temps, qu'il passe d'un stimulus à d'autres et qu'il fuit l'idée de trouver
son centre.
Le Soi, dans toutes
les traditions, bouddhistes, taoïstes, etc. , c'est le moment où l'esprit n'est
plus pris dans un processus de programmations finales, de motivations
existentielles, et si l'expérience est totale et radicale, il y a un truc qui
casse dans le cerveau et tout à coup on se rend compte que l'esprit ne poursuit
plus rien. Cette expérience a été nommée Satori dans le Zen, Brahman dans
l'Hindouisme, Samadhi dans le Bouddhisme, elle porte des noms différents dans
les différentes traditions, cette chose-là est un passage nécessaire pour
ensuite éventuellement dans l'avenir, toucher ce que j'appelle moi, le
Supramental. Et pour cette phase-là, il y a des gens qui disent : Pour
atteindre le Soi il faut faire ceci et cela, moi je suis contre ce principe et
dans cette mesure-là je respecte effectivement ce qu'à dit Krishnamurti, il
n'y a pas de programmation pour la déprogrammation.
Donc, n'importe
quoi peut mener au Soi. Maintenant, il est vrai qu'il est tout à fait possible,
sans avoir une réalisation radicale du Soi, de l'Impersonnel, qui libère
complètement l'esprit de toute finalité, il est possible de s'y plonger
ponctuellement, et il est aussi possible, par un autre moyen, de sentir que la
formation de l'identité est guidée par l'âme, le Jiva qui se réincarne (c'est
ce qui utilise la vie d'incarnation en incarnation).
On dit
« Je » par rapport à quantité de réactions, par rapport au milieu, à
maints conditionnements, etc. L'âme est toujours là, au-delà des lunettes teintées
du je, et les gens dont tout le discours est très animé par l'âme sont très
exceptionnels et très rares, c'est-à-dire que tout ce qu'ils perçoivent, disent
et font, est directement le produit de leur âme. Après, la manière dont l'âme
guide l'ensemble de la personnalité est plus ou moins prononcée selon les
individus, c'est pour cela qu'il y a une évolution.
Question : « Pour toi l'âme est quelque chose de personnel ? »
Réponse N.
Dans la mesure où je me souviens de mes réincarnations, que je continue à témoigner de ce que je
pense être le Divin, j'ai une âme qui est en partie personnelle, et en laquelle
j'identifie de la mémoire d'autres vies, cette mémoire étant confrontée à de
nouvelles possibilités terrestres, comme la manifestation supramentale, mais en
ce qui me concerne, il y a une différenciation du Divin dans l'être, dans
l'âme, et je ne peux naturellement ni le démontrer ni le prouver, mais j'en
fais l'expérience depuis plusieurs vies.
C'est délicat,
cette représentation de l'âme, parce que toutes les formes d'enseignement
récupèrent l'image de l'âme au profit de ce qu'ils veulent enseigner, donc il y
a des gens qui disent « oui tu as une âme, mais ce n'est pas toi »,
alors pourquoi s'en occuper ?
L'âme est ce qu'il
y a de plus profond dans l'identité, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus profond
en chacun de nous c'est l'âme, même pas le Soi qui est quelque chose de
complètement vide et impersonnel. Maintenant, il y a des gens qui veulent
éteindre cette âme dans le Nirvana et renoncer à leur propre âme, et d'autres
qui au contraire disent — et moi j'appartiens à cette école-là — non pas du
tout, l'âme est une parcelle du Divin et, en s'incarnant, elle continue
d'apprendre, et cela ce sont les boddhisatvas, les jivamuktas, ce sont des gens
qui choisissent l'incarnation comme étant une école d'apprentissage de l'âme.
Quand cette âme est en conformité avec les principes divins, elle est
personnelle en tant qu'âme, subjective.
Je ne suis pas là pour créer une nouvelle doctrine ou un nouveau système, je me réfère à une
expérience que je juge nouvelle dans l'humanité, qui est celle de Sri
Aurobindo, qui a les mêmes opinions que moi concernant l'âme. On pense que dans
l'évolution terrestre, biologique, c'est-à-dire pour nous le fait d'être des
humains, il y a le germe d'une identité entre l'homme et le Divin. Cette
chose-là peut croître à un tel point que cela n'a même plus d'importance pour
moi de savoir si je me réincarnerai ou pas, parce que je suis dans une telle
identité avec l'existence, que je n'ai pas besoin de savoir si je me
réincarnerai ou pas, si je réussirai la transformation supramentale ou pas. Toutes ces choses-là sont énormément en aval de ce que l'on vit. Ce que l'on
vit, c'est une identité qui est tellement reliée à l'ensemble des forces
universelles qu'on est obligé de témoigner que si cela arrive à moi pourquoi
cela n'arriverait pas à d'autres ? Maintenant toutes les personnes qui,
pour une raison ou pour une autre, n'ont pas besoin de s'ouvrir à la
possibilité ultime qui est la connaissance du Divin dans la matière (c'est le
message de Sri Aurobindo, avec la transformation physique, le fait d'être
branché sur une nouvelle énergie ), ces personnes peuvent très bien mener une
vie spirituelle, elles peuvent avoir une âme sans savoir qu'elles en ont une,
il y a des gens comme cela, qui sont pourtant très spiritualisés, tandis qu'il
y en a d'autres qui essaient d'abreuver leur âme tous les matins et qui sont
des teignes !
La représentation
mentale de la réalité n'a d'intérêt que dans un monde « fini ». D'un
point de vue intellectuel, la notion de fini qui s'oppose à celle de l'infini
(sens d'un commentaire d'une participante) est le propre d'une notion fausse
qui est émise par le mental. Parce que tout ce qui est fini fait partie de
l'infini, et donc le fini n'est pas du tout l'adversaire ou le contraire de
l'infini, le Fini est une parcelle de l'infini, mais il n'est pas contre !
Il n'est pas en dehors de l'infini. Donc pour savoir si tu te réincarneras ou
pas, je n'ai pas la compétence pour le savoir, et toi-même selon la manière
dont tu vis ta propre existence, il te sera peut-être donné de te réincarner
d'une manière ou d'une autre, ou de ne pas le faire, et je n'ai pas autorité pour décider de ce qui va t'arriver ! Il se trouve que je suis obligé,
puisque je défends une nouvelle vision terrestre, de défendre un certain point
de vue, les écoles spiritualistes n'ayant pas toutes le même point de vue sur
le Jiva. Il y aura toujours des écoles qui en ont tellement ras-le-bol de la
souffrance qu'elles prétendront que la voie du Salut, c'est de se débarrasser
de son incarnation et même de son Jiva personnel, c'est-à-dire de son âme
individuelle, pour retourner à l'inexistence, ce que je trouve grotesque et
stupide, et il y aura toujours des gens dont je fais parti qui disent que nous
nous réincarnons, nous sommes des Jivamuktas, nous avons accès à la Présence,
et, en ayant accès à la Présence du Divin, nous devenons des individus divins,
nous n'avons rien à fuir, le Divin fait de nous ce qu'il veut... Il nous envoie en
Enfer s'Il en a envie, il nous fait réincarner s'Il en a envie, Il nous envoie
sur une autre planète, Il fait ce qu'Il veut, parce que le Divin est
Maître, et nous n'avons pas la prétention de décider nous-mêmes ce qui nous arrivera
après notre propre mort, voilà quelle est ma conception. On peut avoir toutes
formes de conceptions différentes de la mienne.
Le temps c'est une
périphérie, il est bien évident que cette dimension périphérique du temps — d'ailleurs le temps n'est pas au centre du réel, ce n'est que l'épiderme du
Divin ou de la réalité pure — il n'est pas question que le temps nous aide à évoluer, il ne nous aide à évoluer que si nous transformons le temps,
c'est-à-dire que si toutes les structures qui sont inféodées au temps, tels que
les cycles biologiques, les cycles de perpétuation, si ces choses là sont
transformées par la conscience qui, elle, n'est pas inféodée au temps, on peut
utiliser le temps. Mais se fier aveuglement aux forces chronologiques pour
évoluer ce n'est pas possible. La conscience pure a le pouvoir de se
désidentifier du temps et des contingences, tout cela ce sont des poupées
russes en gigogne, si tu es identifié aux contingences, tu es identifié au
temps, si tu es identifié aux émotions, tu es identifié aux contingences,
chaque fois que tu déprogrammes un système d'identification en partant de la
périphérie, tu découvres que la conscience pure a un pouvoir énorme de ne pas
se confondre avec les choses du temps, donc cela devient secondaire d'être ou non
dans le temps.
Il est secondaire
de dire si c'est l'identité, le Soi ou l'âme qui évoluent.
Question d'une
participante : « Mais quelle est l'entité qui utilise le
Temps ? »
R. : Mais je
ne peux pas me définir, aucun être ne peut se définir. C'est là où sous
prétexte d'être plus fin et intelligent que les autres, on devient stupide avec
le mental. Ce que tu es, tu l'es ! Tu es ce que tu es. Je suis ce que je
suis, je passerais un an pour essayer de me définir dans un livre, je n'y
arriverais pas. La réduction de l'identité à la question du « qui
suis-je », je suis bien content que cela se produise, puisque j'en parle
dans ce livre, et c'est vrai qu'on est tarabusté par cette question, et l'on
peut même, cela m'est arrivé, passer plusieurs années sur ce « qui-là ».
Et quand il y a des réponses, s'il y en a, ce qui prouve que ces réponses sont
authentiques, c'est justement que ce n'est pas nous-mêmes en tant qu'ego qui
nous les fournissons. Mais chacun a une qualité d'être qui lui est propre et
qui pour moi est une émanation du Divin. Et voir cela, ça permet quand même
d'aimer. On demande souvent aux gens de se définir, et si ils ne sont pas
conformes à ce qu'on attend d'eux, on les sabre, c'est un monde qui est
fini... Quand on est, on est, quand on est dans l'être, on est dans l'être. Cela
n'a aucune forme d'intérêt de mettre un cadre autour de sa propre identité. Maintenant, que l'on soit indéfiniment renvoyé aux cadres limités parce que
nous ne sommes pas dans la synchronicité pure avec le Tao, c'est assez vrai. Mais ce qu'il faut quand même bien imaginer, c'est que tous les gens qui
prétendent (que ce soit par humilité et service, ou que ce soit par orgueil) à être devant les autres, c'est parce qu'ils font, s'ils sont authentiques, l'expérience
non séparative.
Quand l'expérience
non séparative est là, tellement présente, tellement contingente, qu'il n'y a
plus moyen de faire les choses autrement, elle est là, on n'y peut rien. Savoir
« qui » est dans l'expérience non séparative, cela n'a aucun intérêt
puisqu'on est fondu, soit dans le Soi, soit au-dessus. Et on en arrive à cette
conclusion, en ce qui me concerne, je suis totalement détaché de la
représentation de moi-même, cela ne m'intéresse pas de savoir ce qu'il
m'arrivera à ma mort parce que j'aime le Divin, d'amour, et il se charge de
faire pour moi ce qu'Il a envie, et c'est beaucoup plus intéressant pour moi
d'être ouvert à ce que le Divin veut faire de moi plutôt qu'à passer mon temps
à me redéfinir. Par rapport à quoi se redéfinit-on ? Cela c'est intéressant,
de savoir si toi tu te redéfinis par rapport à toi-même ou par rapport à un
enseignement spirituel, ou encore si tu attends de moi une conformité à des
formes subtiles de croyances, qui seraient des anti-croyances par rapport à d'autres croyances comme le statut de l'âme.
Je ne suis pas
d'accord avec les systèmes qui disent qu'on peut régresser (se réincarner dans
un animal par exemple), sauf grosse erreur de l'appréciation de l'identité humaine, mais cela doit rester un cas tout à fait exceptionnel. Je ne prétends
pas du tout avoir de grandes lumières universelles là-dessus, mais je suis
quand même sur le processus de l'évolution, à comprendre d'une manière de plus
en plus rigoureuse, profonde et large, le processus de l'évolution, de l'incarnation
et du temps. Moi, ce que je sais, c'est que tous les individus sont égaux, mais
certains sont plus égaux que d'autres, comme on dit en Droit, pour montrer
que les lois ne s'appliquent pas à la réalité ; ensuite, il y a une forme
de la vie qui fait que les âmes se dirigent vers l'origine divine, que d'autres
se dirigent nulle part, et que d'autres se dirigent vers la négation du Divin,
à travers la culture du mal, je ne le sais pas intellectuellement, je le sais
parce que j'ai été confronté à ces trois catégories d'individus. Et ne voyant
pas les choses d'un point de vue personnel, j'ai tendance à considérer, dans le
cadre de mon expérience subjective, que la terre est un espace qui est encore
un enjeu entres différentes forces. En fin de compte, avant d'écrire des livres
et de témoigner, j'étais un occultiste, très rigoureux, et je pense que je
travaille pour essayer de collaborer à la maintenance du statut, du potentiel
divin dans l'homme, parce qu'il y a beaucoup de forces, sur la terre.
26 Juin
Bali
Difficile d'exprimer
rationnellement les flashs supramentaux, instantanés, qui déblaient et
résolvent définitivement un problème récurrent. Par exemple, je lis un vieux
hebdo sur de Gaulle, et soudain toutes ces approches de la même question,
encore «intellectuelles», semblent flamber dans mon esprit qui «voit» et règle
cette vieille préoccupation. Cela m'a toujours prodigieusement énervé qu'on
s'attache aux êtres plus qu'à ce qu'ils représentent, et c'est même ainsi que
l'appropriation émotionnelle et affective fait oublier le sens de leurs paroles
et de leurs actes.
Cette belle américaine de trente
ans, qui se couchait sur la tombe de Sri Aurobindo, à l'époque (1979) c'était
encore possible, a-t-elle pour autant compris l'œuvre, et est-elle devenue
aujourd'hui, comme moi, de la pâte à modeler dans la main de la Mère des
mondes? Je me permets d'en douter, mon cher Watson. Le mythe du Christ amalgamé
à celui de Jésus fait-il de bons chrétiens qui vivent l'Evangile, chaque jour
en se levant? Que nenni. Ils célèbrent un hologramme intérieur qui répète de
belles paroles dans leurs têtes et leur promet de l'amour, mais ils ont oublié
depuis longtemps les implications des Béatitudes, c'est-à-dire laisser de côté
l'épicier de service dans le cerveau, qui calcule tout, soit disant pour éviter
le pire et gagner le meilleur, tandis que l'instant pur est passé à la
moulinette pour en extraire de la cacabouillasse enfin conforme aux attentes de
l'ego. Plusieurs photos de de Gaulle, son incroyable absolution collective sur
l'Algérie, avec cette guerre qu'il a fait durer outre mesure, sa monarchie
exemplaire puisqu'il avait sauvé la France, mais, bref, peu importe la question
de son ultime identité, le fait est que l'immense cadavre a été récupéré par plusieurs
familles politiques, avides d'en arracher les meilleurs morceaux devenus des
faire valoir, jusqu'à ce que tout un chacun puisse se réclamer d'être gaulliste
autant que son adversaire. Résultat des courses, autant de gaullismes que de
factions, et quid ce qu'est le gaullisme, personne ne le sait. Du nationalisme
républicain, de la démocratie constitutionnelle, une prémonition constante,
quasi militaire, des ouvertures à cultiver avec d'autres nations libérales,
dont la France serait le centre, la référence, le modèle, bref, même en n'y
connaissant rien, on sent l'arnaque. Etre gaulliste, c'est le minimum demandé
quand on entre en politique, étant donné que même à gauche, on peut encenser le
modèle, avec par exemple, la «participation», qui, si elle avait été suivie,
aurait sans doute pu infléchir l'économie. De gaulle, Sri Aurobindo dans le
domaine spirituel, même combat: l'aura est si flagrante qu'il faut être
gaulliste, ou aurobindien si on prétend s'interesser au cosmos spirituel.
Personnellement, je ne récupère rien, je n'ai pas besoin de me fantasmer une
filiation, mais cela se produit, des êtres de pouvoir font croire à des faibles
qu'ils «sont dans la confidence» de Mère et Sri Aurobindo, et les manipulent.
A part quelques sommités,
historiens et juristes, le gaullisme est hors de portée de ceux qui s'en
réclament, et qui l'accomodent avec des ingrédients hétérogènes, personnels à
fond la caisse. En cuisine, ce n'est pas grave. On sait qu'à partir d'Avignon,
quand on commande une salade niçoise, on risque d'y trouver des pommes de
terre, ce qui ne porte pas à un réel préjudice, mais la vraie recette ne les
comporte pas, et exige même quelques rondelles de radis, ce qu'on ne trouve que
sur place chez les puristes.
Quand il s'agit de pensées entrelacées
en paradigmes emboîtés en stratégies qui finissent par donner sur des visions
du monde, c'est plus grave my dear de voir de l'hétérogène venir corrompre
l'original, la source, l'authentique.
Or, c'est ce que nous faisons en
permanence. On se prétend chrétien à peu de frais, ensorcelé par l'image
lumineuse du meilleur des hommes, et on infléchit son ego, de fermé il devient
ouvert, comme ces avions à géométrie variable, mais l'ego demeure, puisque il
est enfermé dans le cadre chrétien, comme il peut être enfermé dans le cadre
bouddhiste ou hindouïste, ce ne sont que ses limites qui sont repoussées, et on
ajoute à la doctrine, déjà difficile à saisir, des coquetteries rassurantes. Un
ego qui se dilue dans un univers plus vaste semble effectivement plus souple,
mais tant qu'il possède un socle idéologique, soit l'appartenance à ceci ou
cela, une éthique, une religion, une «spiritualité», il ramène le vécu à des
principes mentaux censés lui donner sa valeur. On tombe toujours sur la femelle
de l'éthique: l'étiquette; le bien, le mal, le conforme et le non-conforme.
Et pareil pour les aurobindiens,
certains s'imaginent que ceux qui n'attendent pas le supramental sont de
pauvres ploucs, alors que parmi eux, il y a déjà des éveillés, qui savent que
le Supramental, s'il existe, ne s'appâte pas. Alors ils continuent à vivre le
Soi sans se faire tout un cinéma avec «la transformation de la vie» ou «la
transformation du corps», et je les crois bien plus honnêtes que les
trois-quarts des aurobindiens, fascinés, envoûtés, ensorcelés par un mythe qui
leur donne de l'importance, avec ce supramental dont ils ont le culot de parler
sans le connaître, à moins qu'ils s'imaginent, à très peu de frais, sentir la
vibration, ce qui peut demeurer de l'ordre du fantasme, ou correspondre à une
autre énergie. Mais les clans et leurs procédures de conformité continuent de
s'épanouir, et cela a toujours été la plaie d'Auroville, comme d'ailleurs, à
une autre échelle, de la gauche française. Et puis toutes les valeurs ont bien
le droit de manipuler les humains comme des marionnettes, que je sache. Tant
qu'on ne plonge pas en soi, on se rassure avec de la gauche solidaire ou du
supramental divin, on se donne bonne conscience, et je n'ai rien à redire à
cela, je mets en garde, comme si j'étais un hassidim, c'est leur boulot. Ne
faites pas confiance à qui se réclamme de Mère ou Sri Aurobindo, c'est trop
facile. Passez au crible leur vie, leurs relations, traquez le décalage. Sinon
Natarajan va avoir son mail inondé bientôt de personnes sincères qui passent
par de drôles de mains. Satprem l'a déjà dit, je le confirme. Faites gaffe.
Mais que toutes les valeurs
soient représentées, c'est génial, ça fait coraux tropicaux, et on ne peut pas
demander à toute l'humanité de s'aligner, et de ne vivre que sincèrement, elle
se fait les dents en surface, sur des valeurs purement extérieures auxquelles
elle croit. Il faut attendre que quelque chose les brise ou qu'une ouverture se
produise. Dans la normalité, le champ perceptif est quasi automatiquement
gouverné par les guna. Il faut un grand chagrin ou un grand amour, une vraie
réussite ou un échec retentissant, ou alors être envahi par l'inanité des
sociétés humaines, pour réagir et aller dedans, ou une grave maladie aussi,
naturellement, qui brise l'amalgame moi-non-moi et la dévoration réciproque des
deux. Tout est infiniement large, bariolé, et ça fait des cercles. C'est
étrange, car la culpabilité peut changer de forme et en épouser des contraires.
Un hédoniste de base peut avoir honte de ne plus savoir jouir assez, quand il
se fatigue de ses excès sensuels, et un ascète peut faire une dépression
d'avoir osé, une seule seconde, désirer la jeune fille qui se lave à la
rivière. C'est merveilleux, l'interprétation du vécu, et nous l'avons vu, nous
ne pouvons pas la faire entrer dans des pochoirs collectifs. Le communisme a
échoué, et avant lui, les Eglises n'ont pas rendu l'homme meilleur,
c'est-à-dire capable de douter de lui-même jusqu'à la racine de ses
perceptions, ce qui est le seul chemin du Soi.
Il faut, expression de plus en
plus usitée par Bernard Henri qui prend de l'âge, et qui devient dépositaire du
devoir citoyen propre sur lui, il faut (pardonnez-moi le ridicule de
l'expression, mais c'est encore en usage), il faut, donc, d'abord reconnaître
que l'interprétation du vécu est codée au départ, par la peur et le désir, puis
par les croyances qui s'appuient dessus, et que ce codage ne va pas sauter d'un
coup de baguette magique. Pour débouter le codage naturel qui met SON signifié
à lui sur le signifiant qui se présente, il faut (redondance impardonnable)
imaginer qu'il y a d'autres possibilités. Mais, si l'on ne recherche pas un
sens exhaustif à ce qui nous arrive, le codage naturel l'emporte et l'on reste
un animal pensant, sans aucune possibilité d'accèder à l'individu, qui lui, se
pose des questions, même s'il n'est pas certain de pouvoir répondre. Or, le
problème de l'humanité, c'est que presque tous les êtres humains éliminent les
questions dont les réponses n'apparaissent pas dans le prolongement du codage
naturel (Mon père prenait ainsi pour une débile toute personne qui se penchait
tant soit peu sur l'existence, ce qui lui permettait d'entretenir une image de
soi très positive, et de se sentir au-dessus du lot). Sa catégorie n'accède
donc pas à l'ouverture cosmique, qui seule, pose le probème de l'identité
individuelle, hors du cadre contingent, cette nasse du paradigme des croyances
locales. On leur a mâché le travail, et ils «croient», mais comme c'est
l'interrogation qui fait la valeur de la réponse... Comme le dit Satprem, ils
vivent tous ou presque, dans leur «bocal», et il peut même y avoir un bocal
aurobindien, comme c'était le cas à Auroville, un dogme basique ficelé à la va
vite, où il fallait se reconnaître sous peine d'être un étranger.
D'où mes précautions multiples
pour qu'il ne puisse pas exister de bocal natarajanien, d'où ma louange de la
complexité, issue du simple corps humain observé. Sans compter tout ce qui
bouge, la structure est faite de 206 os, avec cet incroyable paradoxe que le
solide provient du mou, le sperme et l'ovule, ce qui faisait dire à Lao-Tseu
que, finalement, le yin était supérieur au yang, ne serait-ce que parce qu'il
le précédait, ce qui obligeait ce pauvre yang à lutter de toutes ses forces
pour être à la hauteur. (Même chose dans la sexualité, sans pratique tantrique,
le plaisir masculin est pauvre par rapport à celui de la femme, et le fait que
celle-ci domine l'homme sexuellement est à la base de son infériorisation
sociale). Oui, la complexité va se fixer en amont de notre logiciel à penser, véritable
moulinette biologique à ramener à soi le vécu.
Et plus nous avançons dans la
complexité, plus les mots d'ordre nous torturent, plus les injonctions nous
paraissent limitées, plus l'autorité apparaît comme une grosse manœuvre sans
âme pour légitimer la puissance et la force, comme si elle n'était que le
dernier avatar de la ruse animale, extrapolée dans le génie humain, pour
quadriller le réel en donnant
au chaos un aspect respectable.
car la complexité, révélant
l'entrelacement unique que chaque chose entretient avec l'univers, dément que
les lois générales s'appliquent en série. Le contexte les modifie, comme les
mêmes espèces animales diffèrent d'une latitude à l'autre... Ce qui revient à dire
qu'aucun «isme» ne s'applique à l'être humain, que Dieu y soit embobiné ou non,
et c'est de cette découverte amère, qui date de l'effondrement du mur de
Berlin, dont nos intellectuels ne se sont pas remis. Ils n'ont pas encore fait
le pas vers ce qu'ils pressentent, soit la liberté inouïe que chaque
individu doit affronter, en créant ses valeurs au lieu de les suivre. Pire,
certaines personnes se posent des questions dans le seul but d'y répondre, ce
qui est absurde. A partir d'une certaine ascèse confirmée, on sait qu'on ne
définira jamais Dieu, et même que son existence n'a aucune importance car elle
ne change rien au réel de notre condition, on admet qu'on ne mettra jamais
la main sur l'Amour, mais qu'on peut l'esquisser parfois ou le recevoir,
on avoue que notre connaissance ne sera jamais exhaustive, no problem, c'est le
pas qui compte, on découvre que l'intégrité peut toujours s'améliorer, en
particulier dans l'économie du corps physique, donc, on se retrouve en marche
vers des absolus qui sont reconnus, mais informels, et dont on s'avance, tout
en sachant qu'on n'a pas de prise sur eux, mais qu'ils légitiment le mouvement
de la conscience vers Elle-même.
On n'a de prise que sur sa propre
position.
Le Divin demeure identique à
Lui-Même, quel que soit le nom qu'on Lui donne, la connaissance mène au Soi,
qu'on le baptise satori, sunyata, samadhi, et ce qui finit vraiment par
compter, ce ne sont pas les règles du jeu, mais la manière de jouer. La
connaissance stipule que l'absolu peut être découvert, la règle du jeu est la
doctrine traditionnelle, et il reste à jouer, coudre le moi au non-moi et
réciproquement, sans coutures. L'humanité s'est toujours enferré dans la règle
du jeu, et le fil à employer. Faire ceci pour gagner, pour obtenir cela, mais
il n'y a pas de méthode. La seule, c'est indiquer la nécessité (il faut) de
décoder, de court-circuiter en permanence l'interprétation automatique des
événements. C'est le seul moyen de déraciner les survivances dynamiques, le
seul obstacle à la divinisation de l'espèce. La haine est naturelle, elle ne
s'apprend pas, et elle n'est consécutive qu'à une reconnaissance de l'objet,
qui tourne mal. Difficile de haïr les choses, les systèmes, et les êtres qui
nous sont indifférents. La haine et la cruauté sont la même chose, le principe
et la forme. S'intéresser à veut dire qu'un jour cet objet peut être
rejeté et haï, et pourtant toute notre existence nous porte à nous intéresser
à. Ce sont des hommes qui s'intéressent particulièrement à l'humanité, et à son
devenir, qui deviennent des terroristes, et font sauter des empires avec des
projectiles d'un nouveau type, des avions de ligne. Ils haïssent l'humanité
réelle, qu'ils se permettent de punir, au nom d'une humanité virtuelle,
meilleure.
J'ai personnellement rejeté avec
une véhémence extrême l'existentialisme de Sartre (j'ai pleuré plus d'une
heure à grands sanglots, défoncé au meilleur haschisch quand j'avais dix-neuf
ans, en lisant la nausée) et j'ai perdu le contrôle de mon esprit, en
Hypokhâgne, à la fin d'une dissertaion sur Nitch, qui continue pour moi d'être
l'horreur personnifiée, du mensonge à l'état pur, et j'ai fini à l'infirmerie,
me demandant si je retrouverais ou non la raison. Ouailles?
Parce que j'ai toujours pensé à
l'espèce humaine et à ses valeurs dans son ensemble, depuis ma tendre enfance,
en m'évitant presque moi-même, puisque tout baignait. Je me suis toujours pensé
humain et cosmique, sans aucune affinité particulière avec ma culture, ma
famille, mon pays. Rien de tout ça. J'ai donc été deux fois profondément
bouleversé par des écrits très puissants qui véhiculaient, de manière fractale,
une vision du monde qui m'était parfaitement étrangère, mais dans laquelle je
reconnaissais le même principe que celui qui m'animait: conceptualiser la relation
au réel. Comme je n'ai jamais pu vivre sans vision du monde, et que j'ai
commencé à me la fabriquer vers l'âge de six ans (entrer en contact avec le
fabricant du soleil, en laissant de côté l'ignominie humaine, insoluble), j'ai
réagi à d'autres humains du même type que moi, parfaitement individualisés et
créateurs de leur propre vision de de la réalité. Et quand on est capable de
produire cela, on le transmet, par magie (affinités d'ondes) à travers ses
écrits. Si je n'avais pas été moi-même, sans le savoir, un philosophe depuis
l'enfance, je n'aurais pas pu être touché aussi profondément par le batracien
et le branleur (Dieu hait leur âne). Il fallait une identité entre eux et moi,
et elle était là, tous les trois nous étions capables de concevoir un modèle
qui prétendait donner un sens exhaustif à la vie humaine. Je me souviens de mes
premières erreurs. Devant toute la classe, j'attaque le prof de philo en
terminale pour l'accuser de m'avoir mal noté. J'ai traité le sujet, que je
m'exclamme, et je ne comprends pas comment vous pouvez me mettre seulement 8
sur 20. C'était un homme pas très intelligent, ancien militaire même je crois,
qui avait tout bien fait comme il faut, pour parvenir jusqu'ici, et il était
très calme, il n'était donc pas dans le rôle par hasard, il avait dû tirer
parti de sa formation. Il m'a expliqué qu'il m'avait noté en fonction des
critères du bac. Moi, pauvre idiot, je vivais mes dissertations comme un
surfeur son tube, et je croyais vraiment qu'il fallait traiter le sujet, alors
qu'il s'agissait seulement de comparer des références, et de touiller une
synthèse qui n'effraierait personne, tout en rendant hommage à chacun des
protagonistes, il faut de tout pour faire un monde. Je me souviens même de
son appréciation, il n'était pas question qu'il perde la face, conclusion qui
ne manque pas d'humour divin, quarante ans plus tard, quand je vais me
rasseoir: vous êtes un illusionniste... je récidive en hypokhâgne. Le
pauvre petit intellectuel, gratifié d'un air simiesque, sans doute jaloux de
mes facilités en la matière, a le culot de me dire qu'il m'aurait mis 17 sur 20
si l'introduction avait été plus courte, à un exercice où je n'atteignais pas
la moyenne. J'avais «trop» traité le sujet, en quelque sorte. Mon besoin de
vérité était déjà excessif, aller au fond des choses, ce n'est pas recommandé,
il faut réussir ses examens. J'ai d'ailleurs vu une pointe de sadisme, quand il
s'en est tiré de cette manière-là, il ne me reprochait plus le contenu, c'était
je crois diffcile, mais il aurait dû être moindre... Il avait le pouvoir de la
note, et il m'appelait à me soumettre, en lui donnant moins de stuff, étant
donné, il est vrai, que mes dissertations faisaient partie des plus longues. A
l'idée de manquer un aspect de la chose, je m'amusais à me faire peur, comme si je
craiganais de mutiler l'intelligence elle-même, si mon devoir n'était pas
archi-complet, mais ça allait au-delà de ce qui m'était demandé, et ça, je ne
le saisissais pas. Il a un jour, ce brave garçon, très jeune d'ailleurs pour
enseigner à ce niveau, en dehors du cours, au bistro peut-être, a refusé de me
dire la différence entre les noumènes et les monades, et il m'en a voulu, je
crois, de lui poser cette question, car il a eu une réaction violente avec un
rire étouffé, dans le style: pour qui il se prend celui-là? Je vivais les
choses intellectuelles avec une intensité quasi physique qui dérangeait tout le
monde, comme si j'avais toujours su que les idées menaient le monde, les mâles
se contentant de faire la guerre, et de construire des représentations pour
fuir la réalité.
J'ai donc quasiment cherché
depuis l'adolescence si mon goût de la réflexion provenait d'un exercice
antérieur, mais je n'ai aucune révélation karmique dans ce domaine, bien, que
depuis 1990, suite à une nuit mémorable, j'ai pénétré l'essence du monde
chinois, en écrivant dans la veine du Tao te king, tout en me trouvant
transporté dans l'atmosphère ancestrale du pays. J'ai par la suite assimilé en
moi une sorte d'identité qui avait été voilée, et s'est manifestée avec une
connaissance intérieure incroyable. J'ai publié un livre où je me présente
comme l'auteur du Tao te King, qui a été assez vite épuisé, vu son tirage
limité, en 1991. Et un autre, mal distribué, sept ans plus tard, dont je vends
à la sauvette les exemplaires qui restent.
Vu mon itinéraire, je suis obligé
de défendre la réflexion totalement ouverte, c'est-à-dire celle qui ne part pas
de prédicats ou présupposés établis, et qui ne cherche pas non plus, à en
établir. Mais je ne peux plus agir ainsi, puisque l'expérience du Divin me fait
poser son existence comme prédicat, avec la douloureuse perspective qu'on
s'imagine que ma vision du monde provient d'une croyance, et non d'une
expérience. D'autres ont supporté la chose, Hallaj, Sri Ramajrishna, Sri Aurobindo,
le christ. La vision, la connaissance de Dieu doit remplacer la croyance en
Lui, autant dire que le procès (processus au sens large comprenant plusieurs
systèmes convergents) peut prendre beaucoup de temps à l'échelle humaine, soit
des secondes à celle du Divin.
La réflexion holistique ne doit
pas seulement porter sur l'objet, c'est-à-dire sur le non-moi, ce que les
philosophes savent faire sans remettre en question, en profondeur, leur
identité. Cette réflexion doit porter également sur le «qui suis-je» et déceler
un immense manque à gagner. Sans la prémonition d'un potentiel immense qui fait
encore défaut, l'introspection s'asphyxie elle-même, ou ne va guère plus loin
que ce que l'on trouve chez Montaigne. Il faut prévoir que l'on n'est pas
encore ce que l'on est vraiment, et que l'expansion authentique va autant venir
de la nourriture, le moment, le non-moi, et finalement le Divin, que de la
manière de manger, de mâcher, d'avaler. Or, je me tue à le répéter, mais la
bêtise domine. Il y a plein de gens qui savent choisir les bons aliments, mais
qui ne savent pas les ingurgiter, et plein d'autres qui savent mâcher,
suspendre l'esprit pendant qu'ils mastiquent, mais qui ne sont pas assez
regardants sur leur alimentation. Les paris sont ouverts. Vaut-il mieux manger
bio avec avidité, rajas s'en mettant plein la panse pour célébrer Mère Nature,
ou manger n'importe quoi, même du pâté de porc industriel (n'oubliez pas
d'imaginer que c'est du foie gras artisanal pour le trouver meilleur, ça fait
faire des économies) mais avec conscience?
De mon côté, je crois que je
pense qu'il vaut mieux être conscient de ce qu'on mange, même pas terrible,
tels les sannyasin de l'Inde pour qui un repas «normal» est un festin et
une bénédiction, qu'avaler de la première qualité en pensant à autre chose, en
louchant déjà sur la suite, car la question qui demeure essentielle, c'est qu'est-ce
que le moi fait du non-moi, je suis ce que je suis, et personne d'autre ne
peut l'être à ma place. C'est moi qui mange, et non l'aliment qui est
mangé, c'est le sujet qui est, et non le décor qui l'entoure. La gourmandise
pervertit le mouvement et l'objet devient plus important que le sujet, c'est la
même chose avec la luxure, l'avarice, chaque fois que le moi devient dépendant
du non-moi, au-delà du besoin qu'il en a, chaque fois qu'il s'engloutit dans
l'objet outre mesure, la dictature de la vie renforce son pouvoir, mais c'est
vrai, modération et détachement sont diffciles, vu que le désir est l'âme de la
vie. Si je mastique correctement du riz blanc, je me nourris autant qu'en
engloutissant un plat riche, car la salive va ajouter son grain de sel à la
digestion. Vérité bonne a rappeler à l'époque où l'obésité constitue une menace
dans les pays riches, qui compense admirablement la famine de l'Afrique,
puisque, ne l'oublions jamais, la symétrie est un principe, par définition, à
double-tranchant.
Plus il y aura de gros qui
s'empiffrent sans s'en apercevoir et sans discontinuer, plus il y aura de
maigres qui mourront de faim en s'en apercevant. Ou alors, il faudrait que
quelque chose change vraiment, mais quoi? Et c'est là qu'on se dit, un peu de
conscience en plus, et ça pourrait marcher. Or la conscience, c'est aussi de
l'empathie, car la conscience, c'est de l'identité. Si je suis mon esclave, je
ne peux plus lui infliger de sévices corporels, je le renvoie ou le gendarme.
Si je suis l'étranger, plus besoin de surveiller les frontières et de préparer
une guerre punitive contre ceux qui tardent à nous envahir. Si je suis toi, je
ne peux que t'aimer. Merci Jésus. Oui, je suis d'accord avec lui, bien que le
personnage dégage un fumet pestilenciel à cause du christianisme, des Croisades
et de l'Inquisition, sans compter les papes qui ferment les yeux quand on
extermine autre chose que du chrétien. Yes, Bob, vu que seul le semblable
reconnaît le semblable, quand tu n'es pas tout, du ver de terre à Dieu le Père,
tu entres en conflit, tu passes à côté, tu projettes ta représentation qui te
cache l'objet, et tu sépares l'indivisible... Et tu laisses crever de faim les
petits negros, puisqu'ils ne sont pas toi et que donc, tu t'en fous.
Et puis le Soi arrive, et tu es
content que les autres s'imaginent que tu as pété les plombs, tu t'en moques,
tout se tient. Tu es ce que tu vois, ça commence à être pratique, sauf que le
moi lui-même a tendance à s'effilocher un max. Tu penses à toi, tu ne trouves
personne. Bien sûr, l'animal continue d'être là, tu manges, tu dors, tu peux
bander pour une fille, mais qui met en scène ces scénarios? Personne, et tu t'en
tamponnes, à vrai dire. Tu te sens rapetissé dans le regard de l'autre, pour
lequel tu n'existes pas, mais tu représentes plein de trucs pour lui quand
même. Mon père qui m'accueille en me disant «mon fils» sur un ton emphatique
et sans appel: je ne suis que ça, son fils, le reste, cela ne l'intéresse pas.
Etrange de chez ralbol. C'est ça, la vie, toi, tu es tout, et tu t'en
tamponnes, à part quelques amerlocks, il y a peu de «maîtres» qui se la pètent,
et les autres, les gens ordinaires, ne veulent pas de ton paradigme. Il faut
donc voir Bouchard d'Orval planer complètement avant sa conférence en traînant
devant la bibliothèque du centre où il anime, anonyme dans sa tenue presque
fripée de hippie, pour saisir que le jeune éveillé n'en a rien à foutre d'être
un éveillé, puisqu'il n'y a plus personne pour s'en gargariser ou fêter la
victoire.
- Alors pourquoi, cher mètre,
qu'ils continuent à parler de l'éveil, les éveillés, si cela n'a pas
d'importance?
- Eh bien mon cher Mily, ils
n'ont plus rien d'autre à faire, ça découle d'eux, c'est tout, ça se déverse
sans but, il n'y a pas toutes les conneries mentales, faire son devoir, sauver
le peuple de l'ignorance, apporter la vérité, tout ça, c'est derrière, c'est de
l'expresison pure: voilà ce que m'a amené l'éveil, si ça vous intéresse, prenez
le chemin, c'est toujours ça de gagné en conscience, mais rien ne vous y
oblige. Même Sri Aurobindo, qui a beaucoup écrit, disait que ce qui comptait,
c'était son travail, et que ses livres étaient secondaires. Les Zordinaires, la
catégorie la plus nombreuse, ne veulent pas devenir tout à la fois sans être
personne pour équilibrer, ils veulent être eux, avec une focale de zoom, et le
rejet pur et simple du grand angle, qui éloigne de l'objet à s'approprier, tout
en donnant un champ plus vaste, où les contours s'estompent, pour le malheur de
la raison, débordée par la fantaisie panoramique du mille-feuilles de la
réalité, incontrôlable dans son ensemble. Zut alors, l'infini m'échappe, le
petit salaud. Point final.
Va donc leur expliquer que tant
que tu n'as pas atteint «l'impersonnalité», chère à Guénon, Lao-tseu, Gautama,
et la clique des sankariens (voir la racine de l'éveil), tu pédales dans la
choucroute, ils s'en foutent. Ils aiment pédaler dans la choucroute, ils ont
l'impression de faire quelque chose, au moins, pas comme toi, pauvre naze, qui
peut passer une journée sans rien faire, dans le silence, avec ton père qui a
envie de te botter le derrière, car il s'imagine que tu paresses, le zouave,
alors que tu remontes la pente de la pensée, pour voir d'où elle découle, la
garce. Les zordinaires se prennent pour les auteurs de leurs œuvres, et lire
la guîtâ ne les intéresse pas, vu que sa vue est bouchée par le kama
sutra, mais quand ils peuvent mettre sur le dos de leur inconscient leur
turpitude, ils ne s'en privent pas. Freud dédouane beaucoup, quand on sait le
récupérer. Ne t'acharne pas à leur livrer le sens exhaustif, ils n'en veulent
pas. Une question qui n'a pas de réponse immédiate, il ne faut pas se la poser,
tu perds le contrôle, tu comprends, et tu as l'air d'un con, dans
l'expectative. Vaut mieux nier le problème qu'avouer que tu ne sais pas le
résoudre, nom de diou. Tu perds le contrôle que tu avais sur les choses depuis
le big-bang par ta faculté de dire moijepersonnellement, et ça, c'est
dur: l'univers qui part en miettes alors qu'il venait te manger dans la main,
dur dur quand la question sans réponse te frappe de plein fouet, oublie-là,
elle t'humilie. Laissons les questions insolubles, ou qui résistent, à ceux qui
ont du temps à perdre. Inventons le sens de la vie, puisque nous sommes
incapables de le découvrir. Tout est permis tant qu'on ne se fait pas prendre.
J'ai repris le journal en
plaisantant, mais ça fait une semaine que je traverse des trucs incroyables. Je
m'étais remis au café pour finir «feuille de route», écrit à la main, puis
rédigé, et j'ai abandonné il y a trois semaines, et c'est chaque fois la même
chose, le mental diminue encore son emprise, la sensation physique s'amplifie,
mais longtemps j'ai l'impression de me perdre moi-même tant je suis dans le
moment pur, le sujet étant très large, très vaste, et s'oubliant dans le vécu.
Puis il y a eu une très belle fièvre globale, comme il y a presque deux mois,
mais cette fois cela a duré plus, et le troisième jour, j'étais dans un état
incroyable. Une sorte de force astringente me comprimait, sans être
désagréable, j'étais plein de vie et absolument sans désir, autre part, en
quelque sorte. J'ai bien apprécié, mais le lendemain, j'étais cassé. Gros mal
au dos, tristesse diffuse, étrange mal être avec raccornissement de la
sensation. Rien à faire, une bonne idée, enfin. Un massage pro au centre le
plus réputé de Kuta, avec une toute petite femme que je connais, plus intuitive
que les autres, mais c'est comme la veille: Hier, j'étais dans un ailleurs
magnifique, bien qu'un peu écrasant pour le corps, aujourd'hui je suis dans un
ailleurs également, maussade, sans origine, sur lequel je n'ai pas de prise. Et
à un moment, le cerveau fait enfin sa bulle. Il y avait un air de piano en
fond, et d'un seul coup, je me souviens d'une phrase de J.M, avec toute son
attitude désinvolte, et qui me dit que le piano est le plus bel
instrument. Et cette seule seconde restitue tout ce que j'éprouvais pour lui,
et c'était encore là, enterré, enfoui. Il avait été mon ami, et puis un jour,
en une seconde également, je tombe amoureux, sans échappatoire possible,
j'avais vingt ou vingt et un ans. Il y avait de nombreuses raisons quasi
objectives, que je n'ai pas envie de détailler, mais à partir de là, cela a été
un peu spécial, car j'ai eu envie de le toucher, et cela n'a jamais pu se
produire, ce que je ne regrette pas spécialement. La foudre est tombée en trois
secondes, je m'en souviendrai toujours, vu qu'elle m'a fait le coup trois fois.
Cela dure, pour moi, trois secondes, et plus rien n'est pareil. Cette fois,
c'était la première fois. Les deux autres fois, avec des femmes. Toujours
est-il que ce sentiment d'amour s'est reformé en moi, très puissant, tandis que
l'image du garçon disparaissait, mais l'amour est resté, posé sur ma poitrine,
et j'ai vu que cette chose-là n'avait strictement aucune origine, ce n'était
pas mental, pas vital, ça existait en soi-même, c'était au-delà de tout ce qui
est représentable, et naturellement quelques larmes se sont formées, puis une
ribambelle d'êtres pour qui j'ai éprouvé aussi de l'amour, d'une autre manière,
se sont mis à défiler, c'était vraiment étrange. Un état indescriptible, je
venais de sentir la suprématie de l'amour, et en même temps les «objets» où il
s'était posé n'avaient plus aucune importance. Ils n'existaient pas seulement
pour moi, mais ils étaient moi en quelque sorte, avec en même temps ce qui fait
qu'ils ne sont pas moi, et c'était assez émouvant. J'étais un peu surpris par
l'expérience, vachement abrupte, l'amour, toujours lui, sans cause, pas moyen
de l'attribuer particulièrement à ceci ou cela, l'amour d'où ça peut bien
sortir, et même, on ne peut pas parler de traces, le cerveau venait de
regurgiter tous ces êtres, non pour me les redonner ou les éliminer, mais juste
pour que je comprenne que l'amour était autre chose, et que les «objets aimés»
avaient juste servi de prétexte à le faire émerger là en moi, pour que je
tienne à la vie avec une racine en plus, plus forte que celle du désir, comme
étrangère à celle de l'intelligence, mais avec une autonomie royale qui venait
flirter avec le reste, stimuler le bonhomme, presque à son insu, tout en
donnant au désir un autre statut, qui devient conséquence et abandonne son
statut de cause... Puis je suis sorti à la fin du massage dans un drôle d'état
encore, et j'ai dû pleurer sur mon scooter, car JM a été pas mal esquinté par
la vie, qu'il l'ait cherché ou non là n'est pas la question. J'ai perdu le
contact avec lui un ou deux ans avant la descente du supramental, et quand je
l'ai revu à l'occasion, dans les années 80, le désir avait été flingué, et nos
voies divergeaient sans retour de convergence possible. J'ai même refusé de
renouer il y a cinq ans, après un mail plaintif, car il m'avait retrouvé par un
ami commun. J'ai eu l'impression, sur mon scoot, que ses souffrances étaient
les miennes, en pleurant quelques secondes, mais j'étais dans un bel état, sans
complaisance ni pitié, et cela n'a pas duré. Sans doute ce qu'on appelle de la
compassion, qui supporte parfois une manifestation émotionnelle.
A partir de là, j'ai récupéré, et
la nuit j'ai fait un acte causal compliqué, je les reconnais car la manière
dont les espaces s'ouvrent les uns sur les autres est différente du rêve, et
tout est très précis et conscient. Après avoir flirté avec une inconnue,
quelques baisers, je la laisse et passe à des choses plus sérieuses, j'entre
dans une université, et une vieille femme autoritaire m'accuse d'y venir pour
chercher des filles, alors que je viens juste d'en voir une, effectivement,
descendre une échelle, et elle est assez sexy. Mais non, je ne suis pas là pour
ça, et je lui dis, et après je rencontre toutes sortes d'étudiants des deux
sexes, tout le monde a l'air assez conscient, et je repère aussi, va
savoir pourquoi, des individus qui ne sont pas eux-mêmes parce qu'ils sont sous
la coupe d'un «gourou», et ils ont quelque chose de spécial, une
assurance-condescendance un peu mièvre, qui me désole, car je vois derrière
leur vraie nature, mais tout le monde me sourit comme si on me connaissait
déjà.
J'ai donc retrouvé le matin
suivant un bel état, grâce au mantra et à l'acte causal, mais me voilà
complètement neptunien, pas capable de faire grand chose, et envahi par l'espace,
avec un corps moelleux, de la sérénité plus que de la joie, content d'être
sorti du trou noir de la veille. La chose remarquable, c'est que le cerveau
fait son travail, et il mélange différentes eaux. Donc, quand je ne suis plus
vraiment «moi-même» et que je me sens parasité, le discours qui se forme est
une résultante de mélanges d'énergies, et je sens qu'il y a une chose qui ne va
pas. L'amalgame doit se concentrer, la combinaison délétère persister, jusqu'à
l'explosion de la bulle, qui provoque une émotion, et là, les choses rentrent
dans l'ordre. Le soir, pas entièrement remis, je parvenais à me distinguer
moi-même de l'état de tristesse sans fond qui se manifestait, sans m'y
mélanger, ce qui avait été impossible dans la journée, jusqu'au souvenir qui a
fait surgir la nature de l'amour, sans cause, souverain, incrustant dans le moi
des représentations de l'autre, aimé et désiré, ou seulement aimé, d'une nature
absolument particulière. Il va de soi qu'étant descendu jusqu'au génétique, mon
cerveau vit des trucs étranges, et qu'aussi bien la tristesse et mon problème
au poumon droit, que les carences affectives, dépassent la zone de ma seule
personnalité, et mettent en jeu des mémoires ancestrales, car l'amour n'a pas
été le fort de ma famille, ni d'un côté ni de l'autre. Une mère
hypernarcissique, absolument sans cœur, en admiration devant son père et qui
n'a jamais parlé de sa mère, un père dont je doute qu'il ait vraiment reconnu
qui que ce soit comme ayant la même valeur que lui-même, tant il se trouvait
impeccable, incapable de voir le moindre de ses défauts et se vantant de ses
qualités avec un aplomb remarquable, et serinant même des sommités avec des
commérages, quand l'occasion se présentait, comme par exemple pour le doctorat
d'état de ma sœur, où ce bourgeois gentilhomme croyait intéresser de grands
juristes parisiens et internationaux, avec des considérations plus
terre-à-terre tu meurs, comme si lui-même jouait dans la cour des grands,
s'écoutant parler afin que personne ne s'exprime à sa place, c'était un tyran
du bavardage.
Mon père représente aussi un
archétype, celui de tous les hommes ou femmes, qui ont une telle horreur de ce
qui leur est supérieur, qu'ils l'ignorent totalement ou le dévalorisent, plutôt
que mesurer la distance, humblement, et chercher à s'élever. Ces gens-là
décapitent à tour de bras, pour que tout le monde soit à leur propre
hauteur: ils encensent des abrutis qui réussissent et méprisent
profondément tout être capable d'une initiative profonde, discrète, sans blingbling,
qui pourrait les remettre à leur place et les mettre face à leur
superficialité. La subpersonnalité «personne au-dessus de moi», doit
disparaître de la terre, elle casse le mouvement ascendant, car elle s'exprime
à travers des êtres qui, sans le savoir, font beaucoup de mal aux autres dès
que ces derniers expriment une profondeur non convenue. Le terme d'orgueil ne
balaie pas tout le champ de cette survivance dynamique, assez courante, qui
donne beaucoup d'assurance, et qu'on retrouve même extrapolée chez des
gens cultivés et intelligents, mais incapables de reconnaître la valeur d'un
système qui n'est pas le leur...(Pauvre Benoît 16, qui réaffirme par un document
du Vatican, le 10 juillet 2007 que l'Eglise catholique est et reste la seule
véritable Eglise du Christ...) Selon Courrier International.
Et la génération d'au-dessus,
c'est pire, car ma grand mère maternelle était profondément masochiste, et je
sais que je porte encore sa trace. J'ai hâte que les gènes se transforment et
que le supramental vienne à bout de tout ça, mais malgré le pilonnage, ça prend
du temps. J'ai aussi réduit la quantité de mon alimentation, sans effort, et
répété le mantra beaucoup plus longuement. Je ne sais pas où je m'avance, le
corps est parfois débordé d'être trop conscient, trop présent. J'ai des
sensations partout, de petits courants d'énergie, de la chaleur, la nuque est
parfois prise, ou le cerveau autour de la fontanelle, mais j'apprécie le
moment, et je fais face aux embardées. Parfois quand la force travaille d'une
certaine façon, comme hier, on frise la paranoïa et on n'y peut rien, je l'ai
déjà dit pour dédouaner Satprem, mais hier, moi-même, j'ai vraiment cru que mes
gardiens allaient revenir sans mon laptop de chez le réparateur, puisque ils
semblaient ne pas rentrer, ajourner indéfiniment le retour... Tout ça parce que
ma confiance en eux a quelque peu baissé, suite à des bricoles, et un scénario
se formait donc tout seul, dans lequel ils avaient le culot de vendre l'ordi,
et de me présenter sa perte avec une version géniale d'un vol ou d'un oubli du
sac, (d'autant que, dans l'après-midi, trois individus étaient passés, de la
même compagnie, pour se plaindre d'un crédit non payé depuis deux mois par ce
couple, après un autre événement similaire la semaine passée).
Intuition ou parano, ça a fait
du yoyo tout l'après-midi, et le cirque a duré cinq heures, le plus amusant
était que j'étais obligé de me dire «ton apple volé, pas grave mon chéri,
regarde la force comme elle travaille bien aujourd'hui, c'est l'essentiel».
Elle descend bas, je vous l'assure, et la chimie de la boîte à synapses, c'est
quelque chose. Des dizaines de substances qui se balladent dans les galaxies
des neurones, et le je qui conjugue en fonction. Juger Satprem dur, ou
Natarajan faible, car le désir est toujours là, c'est facile. Le boulot,
allez-y, le Divin ne demande que ça. La centrifugeuse subatomique, vous m'en
direz des nouvelles. Mais ne nous plaignons pas. J'apprends de plus en plus à
avoir mal sans souffrir, mais ma vraie nature, c'est la joie d'exister, de
vivre, de baigner dans le mystère absolu de la transformation permanente
des choses, avec l'arrière-plan immuable du Divin, qui attend son heure...
28 Juin 2008
Encore une journée difficile,
avec un petit manque à gagner, davantage de mucosités dans les poumons, tout en
haut, à la gorge, et constipation. C'est ça le pire, ma mère encore, qui
voulait tout garder, constipation chronique et complètement cyclothimique, une
vraie maniaco-dépressive, et dès que je ne vais plus à la selle, le mental est
contaminé, la joie de vivre fout le camp. Il est bien possible que pour se
débarrasser de nous, la vie qui retombe utilise de plus en plus les caractères
héréditaires pathologiques, pour être certaine d'y arriver plus vite. Quand
l'homme n'est plus un reproducteur utile, la vie le lâche, moi ça s'est passé à
cinquante ans, les gènes ont explosé en 2001 et je ne m'en suis remis
définitivement qu'en novembre 2006 à Shanghaï. Je me sens beaucoup plus fort si
des descentes douloureuses devaient reprendre maintenant dans l'inconscient,
puisque c'est de plus en plus difficile de m'abattre, mais il y a des jours
sans joie qui reviennent. Je ne peux pas faire grand chose, sinon plus de
mantra, et on dirait que le combat devient enragé entre le truc des poumons et
la Force. Mais je ne peux plus perdre de vue que le Divin est derrière tout ça.
Ce matin, assez terrible, pas très bien, et le cerveau m'envoie le souvenir
global de ma vie à Boulouris, complètement épanoui, et la chimie voulait
peut-être en faire de la nostalgie, mais au lieu de cela j'ai sangloté en
remerciant le Seigneur d'avoir pu être aussi heureux. Longtemps j'ai pensé
qu'il était impossible d'être plus heureux que moi, ce n'était pas un défi,
mais tout m'agréait, ma vie était facile, et comme Lévy-Strauss et quelques
autres, j'appartiens à une catégorie spéciale, celle des «exaltés abstraits».
Nous ne sommes pas des intellectuels, parce que les formes ne nous intéressent
pas, on n'aime pas commenter les choses, les écrits ou les auteurs, on ne veut
pas bâtir sur des sépultures, mais découvrir, car le réel se suffit à
lui-même, commençons par le déchiffer, avant de l'infléchir avec des
théories perso. On cherche toujours la pertinence des idées dans leur
application, et non dans leur «marquetterie» logique, ou leur esthétique, comme
pourrait dire Gurdjieff, le fieffé. D'où ma souffrance d'être français: une
idée belle y est vraie, avec un déchet plus que considérable, mais il est vrai
une certaine «avance» parfois. La beauté est loin d'être le seul critère pour
juger de l'idée, mais la France s'y adonne, et on y reviendra pour le meilleur
et pour le rire.
On jubile de voir ce qu'il y a
derrière les formes, pour un peu ça suffirait à notre bonheur, le dépeçage du
samsara. Il n'y a là-dedans nulle vanité, car c'est l'observation qui nous
intéresse, nous possède comme une maîtresse, et non pas de dire moije perso
ceci je crée ou moije perso cela. Bergson était forcément comme ça également,
j'ai presque l'impression de me lire quand je parcours «l'élan vital», on sent
que son intelligence s'étale dans le temps et l'espace, et qu'il en ramène
quelques visions rafraîchissantes, où nous n'avons pas le beau rôle, nous les
êtres humains, on n'y comprend goutte, à notre hsitoire, et les clés de
l'évolution, elles nous échappent. Faut-il pour autant nier l'ascension? On le
pourra encore pas mal de temps, le temps qu'il y ait vraiment quelques pekins
qui se laissent transformer par le supramental, et qu'on puisse voir qu'ils
sont différents (ou elles bien entendu). Là, ce qui restera de l'espèce devrait
en finir avec les «signifiants vides», et se mettre à s'ouvrir à la
reconnaissance du Divin, first, parce que sans lui je ne pourrais même pas dire
je, deuxio, parce que ça m'occupe, troisièmement parce que mon intérêt perso se
confond avec celui de tous les autres.
Il n'y a que ces auteurs là de
profonds, désolé: ceux qui parlent des forces de la nature, ou de Dieu, ou des
relations qui régissent l'espace-temps, ont de l'envergure et évitent leur
nombril. Tous ceux qui glosent sur l'aventure de leur propre moi le font parce
qu'ils sont incapables de s'intéresser au réel du réel, à la racine ou le carré
de 1, soit les grands principes. Ils ont la trouille de se réfléchir là-dedans,
le projet divin ou la force immémoriale de la nature, alors ils se plaignent de l'Histoire, ça les justifie, ou font de la politique.
Moi-même, je ne parle de moi que pour une seule raison: ce qui m'arrive est
hors du commun, et d'autres se préparent à cette exception. Mais mon itinéraire
n'est pas obligatoire.
Je ne peux pas affirmer qu'il
faut un mental supérieur pour gagner le supramental, car il est au centre de
tout, et il peut donc descendre sur des instruments prêts, pourvu qu'ils
excellent quelque part.
J'ai tendance maintenant à
ramener à trois principes, connaissance, amour, intégrité, car le reste,
tout le reste peut se subordonner à un de ces troncs. Et il n'y a pas de raison
d'être aussi touché par les trois, pour le moment nous ne sommes pas des dieux,
et c'est déjà rare de rencontrer un véritable adepte de la connaissance, qui
s'appuie sur la décantation de son expérience sans pour autant se fermer... Un
adepte de l'amour véritable, j'imagine que c'est merveilleux, je n'y suis pas
encore, mais je crois que je saurais les reconnaître si j'en rencontrais, et à
part Amma... Un adepte de l'intégrité? Je crois que c'est une spécialité
chinoise, on ne va pas chercher midi à quatorze heures, on met Dieu de côté,
mais on travaille sur l'union du corps et de l'esprit avec volonté, persévérance,
discipline, et grâce au lâcher prise, tout ce qui pourrait enfermer le sujet
dans ses propres prérogatives, au contraire, l'ouvre à recevoir de l'énergie,
et on pourrait dire de cette voie que c'est vraiment celle du corps physique.
Elle peut convenir à ceux qui n'aiment pas extrapoler, qui s'en tiennent aux
faits et à leur ressenti, et que l'abstraction embrouille. Maintenant que nous
allons vers l'homme universel, les doctrines des races s'épaulent, et c'est une
satisfaction pour moi, d'ailleurs, de décloisonner l'approche supramentale,
tant pis si les sectaires me jettent l'anathème, c'est prévu, et je ne fais pas
mieux de toute façon, que Sri Aurobindo.
Je ne représente pas le
Supramental, c'est Mère et Sri Aurobindo qui le représentent, moi j'exprime le
fruit de mon expérience avec la chose, mais comme je suis là pour abattre
l'autorité, puisque c'est un échange à sens unique l'autorité, je ne peux pas
prendre le moindre plaisir à représenter le supramental, ce qui me donnerait
une posture, d'autant que ce serait assez prétentieux pour le moment: les
résultats se font bigrement attendre. Le départ de Satprem a quand même été dur
à avaler, aussi, détachement ou pas.
J'ai le droit de m'attaquer à
l'autorité si ça m'amuse, comme Krishnamurti s'attaquait à la violence.
L'autorité humaine s'entend (et il y a une part d'autorité légitime, mais
faible, dans l'éducation, que je ne dénonce pas). L'autorité divine, pour
sentir ce que c'est, il faut aller au-delà du Soi, alors en parler, c'est
perdre du temps, et Sri Aurobindo a tout dit là-dessus. Mais oui, c'est
certain, il faut exceller quelque part, soit que la consécration soit
parfaite, soit que l'Intellect soit parfait, comme chez Guénon et peut-être
Mezig, sans fausse modestie, soit que le travail sur soi, sans tambour ni
trompette, soit parfait, et l'ego anéanti. Et naturellement, les trois
principes se combinent et s'épaulent. Ce que je veux dire, c'est que même si on
ne le sait pas, ou qu'on le dise autrement, le Supramental repère, en quelque
sorte, l'excellence. Il reste à ne pas se culpabiliser de ne pas recevoir le
supramental, parce que, et oui, s'Il ne se manifeste pas, c'est que
l'excellence fait défaut. C'est déjà comme cela avec le Brahman, dont on
n'hérite pas n'importe comment, je vous prie de le croire, alors avec le
supramental, c'est un mauvais plan de s'imaginer qu'on est à la hauteur, sous
différents prétextes, comme sa descente dans l'atmosphère qui va tous nous
emmener au-delà du delà (vieux mythe aurovilien exécrable et mis en place par
des êtres de pouvoir dont certains peuvent être aujourd'hui récupérés, à leur
insu même, par de drôles de forces).
C'est déjà fait.
Il est arrivé, le Divin.
Moi je l'ai senti en mars, avril,
mai 1967, j'avais dix-sept ans, et ça m'a retourné. En quelques jours, tout
avait changé, je sentais un truc sans limites partout, derrière le ciel,
derrière la vie, et j'ai commencé à fonctionner autrement, jusqu'à une big
illumination fin décembre 67. Je n'ai jamais voulu me réaliser, j'ai souhaité
comprendre et agir pour un monde meilleur. Entre parenthèses, c'est le même
itinéraire que Sri Aurobindo. Lui, ça passait par l'action, tandis que moi je
me voyais remuer les foules, jusqu'à vingt-cinq ans, par la chanson, la
littérature ou la philosophie.... Mais j'étais engagé à fond la caisse. Je pensais
en permanence à trouver le chemin, avec une intensité incroyable, mais j'étais
en même temps comblé par la vie. 68-69, mon année d'hypokhâgne, interne à Nice,
j'ai décollé intellectuellement, tout s'ouvrait, je n'ai plus douté une seconde
de percer tous les secrets de l'univers, et c'est ce qui s'est passé, dans le
fond, quarante ans après je suis souvent H.S, mais soutenu par le Suprême.
Peut-être la plus belle année de ma vie, et ça n'a rien à voir avec la
découverte du sexe ou de l'amour, non (j'avais déjà ma première petite amie),
j'étais à pied d'œuvre pour récapituler la vie, car je croyais vraiment le
niveau de réflexion plus élevé dans les classes prépa. Je fus assez vite déçu,
sauf que, enfin, je trouvais un autre exalté abstrait, mon professeur
d'Histoire, qui n'avait pas le physique de l'emploi, plutôt carré, taille
moyenne, type entrepreneur méditerranéen, mais sans accent, et que je considère
encore comme un génie, puisqu'il faisait tout comprendre par des litotes et de
l'humour, avec une concision merveilleuse, et l'Histoire apparaissait comme une
grande farce jouée par des imbéciles, immémorial spectacle qu'il fallait quand
même aborder sérieusement pour en comprendre les rouages, et parce qu'on en
sortait aussi, évidemment. Je buvais ses paroles, mais il me laissait dormir
souvent sur la table, les cours de début d'après-midi, car les déjêuners
étaient trop lourds pour moi, régulièrement. Je sus vraiment, grâce à lui, que
je n'étais pas seul à voir l'intelligence comme un mode d'emploi du réel, sans
limites, une arme absolue, et non pas comme une technique à établir des
certitudes, des croyances, enliser des mouvements, nouer des vérités qui
deviendraient totalitaires, émettre de l'autorité, ou décréter des conneries
bien présentées et se faire servir.
«Les principes de la
Manifestation», je le dois au supramental, et je crois qu'au travers de ce livre,
j'ai rejoint mon modèle, mon maître, et je me sens quitte avec le monde
intellectuel, je me suis aussi racheté d'avoir pris l'itinéraire abrupt, hors
cadre social, et je rejoins ainsi ma culture, car ce livre finira bien par être
publié, quelles que soient les humiliations qu'il inspire au lecteur,
privé de mise en scène perso, et confronté au grand jeu de la vie et du Divin,
qui le jettent dans la Manifestation, sans égards pour lui... Je n'aurais jamais
pu écrire un truc pareil, sans le long barratage du cerveau qui m'a amené un
matin à Sri lanka, à me réveiller avec un autre mental, du jour au lendemain,
mental qui est resté ainsi, uni au Tout. L'action est donc bien physique, le
cerveau devient quantique, de nouvelles connexions apparaissent, et il ne peut
plus apparaître de contradictions dans le réel, des antagonismes de forces et
de valeurs, ok, mais des «contradictions», cela n'est plus possible, car tout
se tient et tend vers l'unité. Le cerveau qui a «pétillé» pendant des années
vit dans cette dimension-là: «l'ignorance» étant à la fois légitime, le statut
de l'âme embrouillée par la vie, et illégitime, puisqu'une interface apparaît,
le potentiel individuel de la connaissance. Le but semble que l'être psychique
ait enfin un moyen d'expression direct, mais nous sommes encore les cousins du
singe, voilà pourquoi il faut bien comprendre que le mystère 3 de méditation
quantique, ce n'est pas de la théorie, pas plus que les survivances dynamiques.
On souffre de l'incarnation, c'est vrai, et surtout parce que nous attendons
trop des autres. Cela peut être offert au Divin, qui, loin de s'en repaître,
recueille la consécration que cette douleur fait suinter, et Il prépare ainsi
les bouleversements divins.
13 Juillet 2008
Hello, voilà, j'ai été attaqué par l'hiver et
le vent, et le problème au poumon, au larynx ou aux bronches, est revenu. Mais
j'ai de la chance. Sur mon itinéraire principal, j'avais repéré dernièrement
une affiche intéressante, et quand je me suis senti mal, même dans la tête, je
me suis arrêté. Zai eu bokou de sance, car je suis tombé sur un indonésien
d'origine chinoise, qui pratique la médecine taoïste, et qui parle français. L'affiche
comportait reflexology, acupressure, nathuropathy, et le lieu ne payait pas de
mine. Et le type correspond exactement à ce dont j'avais besoin. J'y vais un
jour sur deux, il me parle, me montre des dizaines d'exercices pour rester en
forme. Sa femme ou bien sa fille me fait un massage extra, les points des organes
sont pressés, le pied est ausculté et pétri longuement, au millimètre près, et
puis lui, il vient aussi ajouter son grain de sel, ou faire brûler des
bâtonnets de moxibustion. Le travail n'est pas baclé, après quoi tisane et
fumigations pour les pieds, et petit sachet à emporter avec des herbes, des gélules
pour les bronches, et des comprimés minéralisés. C'est toujours à mourir de
rire avec la tradition chinoise, pour un cartésien. Vous avez mal à gauche,
alors c'est à droite que ça ne va pas, ou bien « la poitrine, c'est
peut-être la conséquence seulement, il faut voir le foie et les reins ».
Bref, je suis passé au scanner, et vu l'âge qui avance, il y a du boulot, dont
un truc à faire pour que le dos ne s'affaisse pas, et j'y travaille vraiment
depuis un an, mais les mucosités qui durent depuis février, rien à faire, on ne
voit pas d'où ça vient.
Naturellement, la chose est si profonde qu'il
y a peu de résultats, et j'ai même choppé un rhume de cerveau hier, ou un petit
virus. Eternuements et fièvre. Mais je vais continuer, en dépit du climat pourri
en ce moment, du vent fort sans discontinuer toute la journée depuis plus de
quinze jours maintenant. J'ai envie de me barrer ailleurs, mais le docteur
m'intéresse et ce serait bien que je fasse un peu de ki-cong le matin,
comme il me saoule avec la description d'exercices, je suis bien obligé de me
rappeler de quelques-uns, et j'en fais quelques minutes deux fois par jour.
Oui, j'avais senti l'âme de l'hiver me tomber dessus en fin d'après-midi, dès
mon retour il y a juste un mois, telle une présence, mais cela avait été
provisoirement chassé par ce que j'ai reçu à la dernière pleine lune, un peu
plus tard en juin, où j'ai ressenti l'energie plutonienne « de base »
à fond la caisse, ce qui donne envie de s'investir avec intensité dans le
moment, toutes formes confondues, désir, besoin, reconnaissance du champ, élan
souverain, attraction subie pour le moment et ses mirages. C'est vraiment
une énergie bizarre, on se sent appartenir au réel de manière absolue, et on a
envie d'en tâter n'importe comment aussi, tout ce qui rentre fait ventre. On se
lancerait dans n'importe quoi la conscience tranquille, l'orgie, la
manipulation, car le champ vibre autrement : il s'offre au moi,
sournoisement, passivement, lascivement. Etrangement, cette énergie semble
posséder une interface avec le supramental, mais dans sa manifestation brute,
elle en est vraiment une contrefaçon. On sent quelque chose d'indéfinissable en
commun. Une présence inconditionnelle, mais là c'est de l'involution pure,
pourtant ce n'est pas l'âme de la vie, que j'avais ressentie en 2005, et qui
avait essayé de me soudoyer. Je regrette que les mots ne suffisent pas à
caractériser, définir ces grandes énergies qui traversent parfois le champ,
puisque toutes les fréquences sont compatibles dans l'atmosphère, mais avec des
variations d'intensité. Bref, cette pleine Lune de juin bénéficiait d'un
caractère infiniment concret, l'atmosphère était dense, quasi liquide pour moi,
et scandait à chaque seconde « tout est possible », c'était un
rayonnement incroyable qui plantait le moi dans le non-moi, dans une sorte
d'identité réciproque factice, quasi rougeâtre, c'était comme les coulisses de
ce qui pourrait devenir de l'énergie diabolique plus tard, une récupération de
l'extase existentielle dans les vibrations les plus basses. C'était comme une
drogue finalement, qui dispensait le sentiment d'être là, tel quel, en toute
légitimité cosmique, quoi qu'on fasse, quoi qu'il advienne. Certains ont dû
employer correctement le carburant, d'autres ont dû se planter, ça poussait
méchamment à l'expérience, et à la (con)fusion du moi et du non-moi.
Pluton représente aussi quelque chose de
supérieur, à condition d'avoir tout traversé, purifié Saturne, Uranus et
Neptune, ce qui n'est pas encore à la portée de tous. En astrologie, son
spectre est extrêmement large, c'est lui qui scelle l'identité entre le moi et
le non-moi, et qui oblige le sujet à la reconnaissance exhaustive de la
totalité, à travers le sentiment de toutes les limites individuelles. Mort
perso, survivances dynamiques profondes, aliénation sexuelle, avidité d'être ce
que l'on n'est pas encore, par n'importe quels moyens d'apparence gratifiante.
Donc, à cause du retour du vent, et de
l'obstrcution pulmonaire, j'ai perdu un peu la joie, mais le Divin n'est pas
idiot, avec plus de mantra, la sérénité remplace, peut-être pas
avantageusement, mais c'est pas mal non plus. Je suis moins ensorcelé par le
non-moi et la béance délicieuse de l'instant informel, mais je m'enracine
davantage, joue aux échecs contre l'ordi, et lis énormément. Hier, bokou de
sance également, quatre livres chez le même bouquiniste. La mamy était si
étonnée qu'elle a cru deux fois que sur les quatre j'en ramenais certains.
Souvent, je passe et repars bredouille, alors là, elle ne comprenait plus. La
loi des séries s'applique à tout. Je ne peux que vous recommander l'admirable
« la secte des egoïstes » de Schmitt, où l'on voit un homme d'un
excellent karma se prendre pour Dieu. La manière dont il utilise la révélation
que tout est projection est assez désopilante, je l'avoue, je me suis vraiment
régalé en le lisant d'une traite. Et puis, n'oubliez pas l'un des auteurs
fétiches des voyageurs branchés avec Nicolas Bouvier, Nigel Barley chez Payot,
dont j'ai été heureux de trouver « l'anthropologie n'est pas un sport
dangereux » qui m'attendait aussi, avec un Michel Tournier, et un petit Philippe
Claudel, où les bons sentiments, parce qu'ils sont décrits avec art, semblent
posséder de la noblesse, avec un style plus gras, on reniflerait la
complaisance, mais là, ça passe pas mal. Parfois je me force à lire, car je
n'en ai pas fini avec la littérature. Je pense sérieusement à proposer contre
petites finances deux ou trois romans à envoyer en pdf, prêts à imprimer. D'une
part, j'en ai assez de me faire rembarrer chez les éditeurs, d'autre part
gagner un peu d'argent avec quelques ventes me paraît astucieux. Je ne forcerai
personne à les acheter, ce sera pour les aficionados en quelque sorte. Des
romans « plutoniens », qui vont trop loin pour que le lecteur moyen
se sente à l'aise, vu que j'écris avec un aiguillon plutôt qu'avec un stylo, et
que, sans une certaine consécration, on trouve que j'en fais trop.
Les quatre titres à Kuta le même jour et au
même endroit. Cela me rappelle la chasse sous-marine que j'ai finalement
abandonnée il y a près de trois ans, l'irrégularité des prises sur le même
spot, l'indécidable imprévu. Seuls les pêcheurs et les amateurs
invétérés de Yi-king savent que le moment est capable de tout réceler, pour le
meilleur et le pire, et que c'est idiot de faire la fine bouche, ce qui arrive
arrive, nom d'un petit bonhomme, alors il n'y a que deux solutions, accepter,
ou remonter en arrière et empêcher ce qui cloche de se produire, mais même
Harry Potter n'y parvient pas forcément. Donc, il n'y a qu'une solution,
désolé, de vous l'apprendre : le constat. Après, la conscience se
demmerde en lâchant prise. Mais attention, les petits nains du dedans fêtent la
souffrance, la perte, le choc, la désillusion en s'acharnant à se plaindre, les
petits morveux.(Toujours les mêmes souches planétaires obscures du subconscient
qui remontent, culpabilité saturnienne ou sentiment d'injustice, blessures
narcissiques qui révèlent le soleil naturel, arrogant et prétentieux, sentiment
d'abandon vénusien, ou de dépréciation extérieure jupitérien, sourde violence
ou vengeance martienne, et Séléné qui abreuve de ses larmes fécondes les
monstres psychologiques assoiffés que le désarroi appelle dans le cerveau immémorial).
Les zotres (sauf peut-être aussi les
chercheurs lucides) s'imaginent que le temps doit leur obéir, être favorable
par principe, et qu'il manque son exercice quand il vous envoie en pleine
tronche l'adversité, sans se donner même la peine de prévenir, ce qui est
inadmissible. Pourtant, c'est exactement la même chose. Les occasions sont des
accidents favorables, et les accidents des occasions d'apprendre du réel ce que
l'on ne veut pas savoir. Je suis heureux d'avoir réintroduit de la pensée
chinoise dans mes œuvres, car l'ensemble de l'esprit occidental joue au plus
malin, en philosophie et en sciences humaines, en oubliant de mentionner
l'immense latitude d'action de l'imprévu, de l'imprévisible, du pur inédit,
dans le déroulement des choses. Ou bien, la seule manière de reconnaître cela,
c'est de parsemer de fatum les circonstances, puis de noyer le poisson,
nous sommes libres, on escamote la menace perpétuelle de l'échec qui vient du
changement spontané des circonstances, on croit encore que le réel obéit à des
structures aussi lentes que les codes cristallisés de pensée, ce qui fait que
tout le monde est dépassé en permanence, parce que personne n'est au courant
qu'il est normal qu'il puisse arriver n'importe quoi, même du grave de chez
mortel en barre, n'importe quand, surtout si la vigilance fait défaut. L'attachement
à la théorie constitue le plus grave défaut de la pensée française, qui peine
toujours à la confronter à ses deux partenaires immémoriaux, l'empirisme d'un
côté, et le pragmatisme de l'autre, ce qui fait que les théories françaises
sont en général embourbées dans l'idéalisme, et ne tiennent pas la route, ce
qui va finir par poser de vrais problèmes politiques. J'ai toujours
l'impression que le français croit qu'il va s'en sortir par une embrouille
quelconque, en chantant «tout va très bien madame la marquise», en
l'emmenant à l'échaffaud pour qu'elle proteste moins. Il suffisait pendant la guerre
qu'on annonçat que l'eau risquait de manquer et qu'il fallait l'économiser,
pour que chacun se précipite pour faire couler un bain, par solidarité
individualiste. Ce n'est pas un peuple sérieux, il est même assez superficiel,
sa générosité est d'autant plus profonde qu'il ne la met pas en pratique, comme
l'atteste le nombre incalculable de gens de gauche dont les valeurs sont
identiques à celles de la haute bourgeoisie capitaliste, hormis leur discours
égalitaire. La grande richesse se portait allégrement du temps des affidés de
Mitterand, jusqu'à ce que ce groupe de nantis finisse par se renvoyer l'image
qu'ils cherchaient à obtenir d'eux-mêmes, à savoir qu'ils souffraient perso des
inégalités, alors qu'ils contribuaient à les accroître. La théorie est si
sacrée en France, qu'elle n'est même plus obligée d'être mise en pratique pour
être validée, c'est l'exception française, avec son communiste
milliardaire, ses intellectuels de gauche qui roulent sur l'or, la conscience
parfaitement tranquille et qui méprisent les aussi riches de l'autre bord, ah
mais !... Et ses vrais pauvres d'extrême-droite.
Nous atteignons enfin la société du spectacle
que Debord avait flairé aux moindres indices. L'hebdomadaire attitré de la
gauche fait un numéro sur «dépenser moins», et, juste à côté d'un
article sur la future voiture la moins chère donnée, une page entière nous
montre la Jaguar dernier cri, sans préciser son prix, of course, pour qu'on
puisse saliver dessus en toute bonne conscience citoyenne, à moins qu'on se
côtise, sur le web, pour en offrir une à Besancenot, pour qu'il fasse sa
tournée avec, à Neuilly, afin de lui permettre d'augmenter son score, et de
moins terroriser les retraités. Je fais encore partie de ses retardataires qui
croient qu'il devrait y avoir une certaine logique entre les idées et les
actes, et que le « décalage » n'est pas un vain mot. Je suis
archaïque. On peut très bien être très à gauche, et viser l'enrichissement
personnel no limits. Le cumul des mandats, contrairement à une opinion
vulgaire, n'est fait que pour favoriser l'implication morale du responsable
politique, qui, au four et au moulin, devient incompétent partout à la fois. Il
gagnerait le quart en faisant la même chose, il y serait quand même, par
devoir. Les émoluments des parlementaires n'ont rien à voir avec leur vocation.
S'ils deviennent riches, c'est à l'insu de leur plein gré, ce sont avant tout
des hommes de foi, qui se dévouent à la cause du peuple. Rien à voir avec
l'abbé Pierre et son successeur géant, qui font semblant de défendre les
pauvres pour se donner en spectacle. D'ailleurs c'est un comédien.
Au contact du toubib d'origine chinoise, la
naïveté triomphaliste de l'esprit européen me saute par contraste à la figure.
Je crois vraiment que les blancs ne sont pas très intelligents, sauf
exceptions, puisque la science de la durée leur fait défaut, et qu'ils
n'intégrent jamais la résistance naturelle du milieu à leurs idées, ce que le
chinois fait naturellement, car pratique et théorie sont confondues au départ
dans un système cohérent. Cela ne viendrait pas à l'esprit d'un chinois de
délabrer un organe pour en soigner un autre, par exemple, sous prétexte qu'il
est diplômé en médecine.
Comme des enfants gâtés, les lois du réel n'intéressent
pas les blancs, qui soumettent. A moins qu'ils ne les combinent eux-mêmes, les
appliquent, et se retrouvent dans la merde, avec le rare privilège d'en être
responsables, au lieu de subir passivement leur destin. Ils veulent s'exprimer,
s'épanouir, les blancs, en méprisant tant faire se peut l'imprescriptible droit
de regard du non-moi sur le sujet. On se booste en se faufilant entre les
gouttes, jusqu'au terrible rappel à l'ordre, perso ou collectif(suivez mon
regard). L'avenir a été trop courtisé au détriment du présent, depuis l'arrivée
de Pizarre de l'autre côté (1512), par l'Europe, pour que la durée demeure
cohérente. Elle a beau être élastique, nous sommes en même temps trop devant et
trop derrière, trop en avance et trop rétrogrades, pour qu'on puisse s'y
reconnaître longtemps. On paie des avances remarquables par des retards
proportionnels ailleurs... Attali ne dit pas le contraire, sous une autre
forme, « sherpa » dont l'intelligence supérieure me paraît
incontestable, mais les vrais humanistes comme lui, qui ne se soumettent ni à
l'establishment ni à la mondialisation sauvage, ne font pas le poids. Aussi les
scéanrios d'Apocalypse pour «en sortir», sont-ils à la fois une
fuite, si l'on s'y accroche, et une solution, bien sûr. L'élasticité a des
limites. Un fauteuil de 1992, en métal et forme de guillemets, atteint les 300.000 euros... Dans un monde meilleur, où personne ne manquerait de rien, je pourrais éventuellement admettre la chose. Là, je l'accepte, elle existe, mais
je me demande ce que je vivrais en face de son acheteur, préférant balancer son
fric là-dedans que de soutenir n'importe quelle association humanitaire. Un peu
de haine sans doute, je ne suis pas encore entièrement transformé, un petit
zeste au fond, prenant appui sur des images, des souvenirs, toute cette misère
du monde endémique, que ni la N.A.S.A ni les budgets de guerre n'entament, et
que la gauche met en scène pour nourrir ses prévaricateurs. Ce qui traîne,
traîne trop. Ou alors, il faut avancer moins.
Il y a peu de réflexions profondes sur l'inflexibilité
de l'avenir, qui possède ses propres lois, et n'est jamais conforme à ce
qu'on en attend. C'est pourtant la seule leçon de l'Histoire. On enterre les
erreurs en s'imaginant que cela va empêcher leurs conséquences néfastes de se
produire, ce qui est de la magie primitive de chez papou bas de gamme. Le
mental du blanc a horreur d'être confronté à ses propres limites, qu'il conjure
en les mettant de côté... Et il y a un véritable tabou sur l'imprévisibilité de
l'avenir. «Il finira bien par nous obéir». Ne parlons pas de ça, ça
nous fout le nez dans notre caca, ou bien, à l'extrême inverse, on se gargarise
de l'effet papillon, en évitant de voir les conséquences que ça
implique, plus tu prévois loin, plus tu passes à côté de ce qu'il adviendra, tu
n'as que trois jours devant toi, mais si tu étais intelligent, tu comprendrais
qu'ils sont toujours devant toi, ces trois jours-là, et que c'est peut-être
suffisant comme marge de prévisibilité. Au-delà, sache que la traçabilité de
tes rêves, de tes ambitions, de tes sentiments et de tes désirs, se perd au fur
et à mesure dans ce qui sera l'épreuve concrète du temps, le partenaire de ta
volonté et de ton imagination. D'ailleurs, si tu n'attends plus de la durée de
mirobolantes approbations de tes fantasmes, mais plutôt des «prises de
conscience», tu verras que tu planifies avec un certain détachement, et
sans flipper à l'idée de manquer ton coup... Ce que les sages de chez les trente
trois millions de dieux appelaient, avant que la mondialisation n'installe du
coca-cola dans les ashrams, « être détaché du fruit des œuvres ». Si
tu t'acharnes à te détacher du fruit de tes œuvres, c'est peut-être que tu n'as
pas vraiment compris de quoi il s'agit. En diluant vers la caricature
illuminatrice, une spécialité maison, c'est comme se forcer à s'en foutre, si
tu veux. Tu vois le genre. Ou serrer les dents pour mieux lâcher prise, ce
genre de choses. Ou s'entraîner à la spontanéité, encore que les chinois y
parviennent, mais ils ne sont pas fabriqués comme nous. Ou prendre l'air
naturel sur la photo, ma mère, elle me bassinait avec ça. Comme elle était
toujours en représentation, elle avait des mimiques de naturel vachement
travaillées.
L'avenir, ils y croient dur comme fer. Ils
pensent pouvoir le fabriquer comme un objet industriel, avec ses cotes
précises, son ergonomie et son rendement. Ils sont incapables d'estimer les
troupeaux d'interférences diverses qui sapent à chaque instant les projets trop
fermés, toutes ces jungles quantiques de facteurs tranversaux, imprévisibles,
qui naissent du choc évident entre le projet et le milieu qu'il modifie, comme
une goutte qui tombe dans l'eau rebondit et s'éparpille en gouttelettes
multiples. On ne veut pas entendre parler du champ hors contrôle, on le
sous-estime par principe, on veut créer de l'ordre sans tenir compte des
sous-bassements concrets qui reçoivent les innovations, on évalue mal les
résistances afin de ne pas se sentir découragé. On plastronne. On contourne
donc la science des correspondances, on méprise toute prévision (hors des
calculs de rentabilité, ça va de soi). S'ils sont mauvais, on crie au scandale,
on s'étonne. Même quand le marché est saturé, on continue de produire, ils
n'ont qu'à changer de voiture tous les deux ans, et on ne « comprend pas
la baisse des ventes ». Véridique.
On prend pour des charlatans tous les
astrologues, ce qui est assez cocasse quand on a lu du Rudhyar, on ne comprend
pas la synchronicité du yi-king, mais on se ruine en « prospective »
qui ne repose sur rien de sérieux, sinon l'avidité élevée en devoir moral pour
garantir la hausse de la croissance. Toujours revue à la baisse, si on noircissait
le tableau dès le départ, on nous prendrait pour des lâches, des pessimistes,
on penserait que nous baissons les bras pour nou |