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Jalons sur le chemin
 


Comme une moisissure qui tue le parchemin, une lèpre attaque les dogmes de la quête, depuis toujours. Tandis qu'ils sont là pour fonder l'être, et rien d'autre, tout en donnant quelques moyens incitatifs pour y parvenir, la culture en fait rapidement autre chose. Les dogmes traditionnels stipulent qu'un chemin secret, secret parce que difficile et non représentable, permet à l'identité de croître, de briser les cercles de la personnalité. L'être est cet état inconditionnel qui permet au sujet de se reconnaître en toutes choses, d'une manière mystérieuse, et de participer ainsi à un souffle sans limites, à une réalité qui ne s'arrête pas aux frontières de ses propres représentations et jugements. Bien vite, le but est oublié, au profit des avantages qu'il procure. Le bouddhisme fait rêver de compassion et de détachement, de « sagesse », alors qu'il ne s'agit là que des conséquences de l'être, de ses attributs peut-être, mais attributs qui ne peuvent pas s'obtenir sans l'être lui-même, pour lequel ils sont naturels.


Le christianisme présente les nombreux avantages de l'amour, et y force en quelque sorte, alors que, pour ressentir l'autre comme soi-même, aucune autre stratégie n'est possible qu'accéder à l'être, qui permet une connaissance par identité, tout à fait nouvelle et interdite au mental. L'hindouïsme fait rêver du Brahman, du Soi impersonnel, comme s'il était un objet accessible qui met un terme aux incarnations, alors que c'est avant tout un état qui libère de la pression de l'existence et de la nature, et fournit une identité fondée sur autre chose que la pensée et les représentations.


Alors qu'une seule perspective peut être appliquée à la spiritualité, étendre l'identité sans limites, ce qui demande un travail considérable tant le moi est emprisonné dans différents cercles, cette perspective est oubliée, presque partout, au profit de choses à obtenir, qui masquent l'essentiel : un type de croissance exponentiel de la conscience, qui déborde largement le moi héréditaire et physique, et la personnalité psychologique inféodée au milieu.


Chercher à obtenir l'éveil n'est rien d'autre, en termes mentaux, que s'avouer que l'être est préférable à l'ego, mais si c'est l'ego qui cherche l'être, comment fera-t-il pour se détruire lui-même ? Chercher à aimer est un noble but, mais la nature dément que ce soit possible, puisqu'elle fait passer le moi avant l'altérité, et que tout notre système de perceptions valorise ce que nous sommes, ce que nous attendons de l'autre, plutôt que ce qu'il est, en dehors de nous-mêmes.


Un détachement relatif peut s'obtenir avant l'être, mais il n'en montre pas forcément le chemin, comme en témoignent de nombreux « quiétismes » dans lesquels la pratique spirituelle échoue dans son fond et réussit dans sa forme, donnant sur une forme d'indifférence prise à tort pour de la « réalisation ». Un amour pour les autres peut être pratiqué, mais il n'aura jamais de caractère naturel avant que le Soi ne permette, par le principe de la connaissance par identité, de ressentir l'autre comme soi-même, alors qu'il possède des caractéristiques psychologiques différentes. De la même manière, le lâcher prise, s'il est forcé, c'est-à-dire s'il comporte des bénéfices secondaires, ne peut en aucun cas mener au non-agir, qui libère l'être. Lâcher prise par opportunisme, par intérêt, par calcul donc, ou encore par résignation, ce n'est qu'une contrefaçon du lâcher prise authentique, consenti dans l'abandon conscient au Tao.


Le dogme aurobindien stipule une identité entre l'homme et le Divin, entre la vie et le Divin, mais il ne s'agit là que de formules fulgurantes pour faire comprendre que l'évolution terrestre n'en est qu'à son début, et que l'énergie divine et la conscience supramentale peuvent s'infuser dans la vie et l'existence mentale. Anticiper dans sa propre existence le sentiment du Divin, ou s'imaginer qu'on agit pour Lui et sous Son influence pour accélérer la sadhana constitue le risque majeur qui découle du dogme lui-même, et propose, en quelque sorte, de fausses pistes dès le départ. Inventer un dogme, c'est par définition fournir les illusions qui vont avec, puisque le dogme est conforme au langage lui-même. C'est un ensemble de signifiants, codé rigoureusement peut-être, mais où il y aura autant de signifiés que de personnes en contact avec le code.


La démarche authentique, essentielle, peut souffrir quelque temps d'être guidée par un dogme qui élague l'inutile. Mais jamais un dogme suivi sans l'intention de se transformer en profondeur ne mènera à la démarche transcendantale, qui casse le moule du caractère et humilie souvent le moi, face à ses limites. Il n'y a pas d'éveil dans le prolongement de la nature générique, quand bien même on suivrait scrupuleusement les principes d'un dogme ou d'une doctrine, quelle qu'elle soit.


Transcender, c'est changer l'identité, non pas faire vivre « le vieil homme » dans un cadre plus parfait, où son regard demeure le même, fermé à ce qui ne lui est pas conforme, avide du semblable, ouvert seulement à de petites améliorations du moi et de la pensée. Sans l'abandon au Réel ou Divin, la voie spirituelle n'est qu'une mascarade, un jeu de l'ego, une mise en scène narcissique, ou une pratique tragique fondée sur la culpabilité, à moins qu'elle ne constitue une sorte de thérapie créatrice. Ou encore, dans le meilleur des cas, la voie peut constituer une préparation à une reconnaissance plus radicale de l'engagement qui doit être fourni pour que l'être ait une chance d'émerger en traversant le mental, épuisé ou pacifié.


Mais à un moment donné, le moi n'a plus qu'une priorité pour avoir tant soit peu la chance d'obtenir l'éveil, sacrifier les prérogatives personnelles et se donner, dans un élan aux conséquences incertaines, à l'Esprit, ce qui produira un autre itinéraire, un nouveau fonctionnement mental, une nouvelle hiérarchie des guna. Il n'y a pas d'éveil possible par le perfectionnement moral et éthique de l'homme générique, qui continue de faire tourner l'univers autour de lui, au lieu de s'abandonner à la Totalité.


Il est nécessaire d'aller plus loin dans la remise en question de ses perceptions, de renoncer aux « progrès » facilement identifiables par la raison, et de se donner davantage, sans présumer de ce qui sera récolté, à la souveraine réalité.


L'image de l'existence peut évoluer au jour le jour, l'image de soi également. La relation entre le moi et le Tout peut découvrir à chaque instant de nouveaux critères et fluidifier l'approche du moment.




La question de la vérité demeure le coeur de la vie spirituelle. Il est donc indispensable de savoir à quel niveau de vérité se situe un instructeur ou prétendu tel. En effet, rien n'est plus facile que de se prétendre instructeur, ou de laisser entendre qu'on l'est sans l'avouer, en prenant des positons acérées dans de nombreux domaines, qui découleraient de «réalisations».


Premièrement, l'idée d'une vérité absolue est ridicule. Chaque être est limité, quel que soit son stade, par les contraintes de l'incarnation, l'appareil physique, les limites mêmes du cerveau, et la vérité qu'il défend ne peut être que relative à sa propre expérience. Même l'instructeur est soumis au supplice de découvrir l'authenticité d'une expérience vécue par un autre, s'il ne l'a pas faite lui-même. C'est ainsi que certains maîtres ne reconnaissant pas le supramental, parce qu'ils n'en ont pas fait l'expérience, et lisent donc Sri Aurobindo avec leurs propres projections, sans voir le signifié qui se cache derrière le signifiant, énergie divine, supramental, etc. C'est ainsi que certains mystiques, qui se croient foncièrement près de Dieu, dénoncent la libération du mental, puisqu'ils ne peuvent en supposer les bénéfices: ils veulent adhérer à ce qu'ils appellent Dieu, et comme toute leur pensée a été amalgamée à leur être vital et physique pour vivre dans ce sentiment, ils n'éprouvent plus la nécessité de se libérer la pensée. Ils l'ont en quelque sorte domptée pour qu'elle parvienne à toujours les maintenir dans l'axe de Dieu et de sa recherche, et même s'ils jouissent d'une certaine réalisation, par cette reconnaissance absolue de Dieu, et leur vécu conforme à cette reconnaissance, ils sont loin de la vérité, si l'on entend par là le Soi impersonnel, le Brahman, la libération.


Jusqu'à présent, il était rare qu'un être humain jouisse de plusieurs réalisations en même temps. La spécialisation vers l'être psychique donnait une véritable élévation, fournissait à la terre des saints, dans toutes les religions. Sur ce trajet, certains avaient certes édulcoré le pouvoir de la pensée, en le ramenant à une expression plus économe, mais pas tous débouchaient sur le silence intégral. La spécialisation vers le silence mental fournissait des sages, des maîtres, mais parmi eux tous ne débouchaient pas sur un contact avec le Divin. Ce contact est absolument indéfinissable, et ne ressemble en rien à la sérénité du Brahman. C'est un contact dynamique, qui recèle des formes extrêmement variées, comme le jaillissement d'identités profondes et purement transcendantes, comme Ishwara, et plus loin encore Vasudeva, et d'autres plans du supramental qui commencent à révéler ce que Sri Aurobindo appelle l'hémisphère supérieur, en «rupture», dans la manifestation, avec les plans précédents.


Il est hors de question de se préparer au supramental en ne choisissant qu'une voie, il est nécessaire de travailler dans différentes directions, qui peuvent très bien s'articuler entre elles, mais qui ne le font pas nécessairement. Il y a en effet dans la voie divine une reconnaissance du Divin, et de sa supériorité absolue, qui n'est absolument pas nécessaire dans la voie de l'éveil vers le soi, voie qui se méfie des signifiants sans l'expérience du signifié, et qui refuse donc que toute notion ou idée de Dieu soit cultivée: seules des projections s'amalgameraient au signifiant, pour lui donner une sorte de consistance factice.


Ce n'est donc pas le mental qui doit reconnaître le Divin, puisque, chaque fois qu'il le fait, il l'escagasse, comme on dit dans le midi, c'est- à-dire qu'il le déforme, le mutile, le réduit, l'écrase, et le soumet. Il existe pour autant des mouvements vrais vers le Divin, à condition donc qu'ils ne proviennent pas du mental, et qui viennent soit du coeur, soit de l'être psychique.


Certaines œuvres de Sri Aurobindo (et les miennes bien entendu) n'on pour but que de réconcilier la voie du Soi, bien connue en orient, et la voie de l'être psychique, dans laquelle le moi se reconnaît en le Divin plus qu'en tout autre chose, tout en étant mis au défi de se connaître lui-même pour ne pas se confondre avec Dieu.


Il faut donc débouter le mental de l'aspiration divine, afin qu'il ne la récupère pas, et débouter l'émotion et le sentiment de l'intelligence pure, afin de la libérer des fausses appropriations divines. Il suffit de ne pas mélanger les torchons et les serviettes, mais les deux ont pour but de recueillir les salissures. Je ne doute pas que certains ont déjà compris en profondeur les limites aussi bien de la voie du soi que celle de l'être psychique, voie qui s'autorise le plus souvent de l'Amour, le plus grand signifiant vide de tous les temps, puisqu'il comprend aussi bien la sexualité affective que la reconnaissance de l'autre, que le projet d'universalisation de la terre par la reconnaissance réciproque des terriens, et certains mêmes, dans leur enthousiasme, lui attribuent le pouvoir créateur.


Bien sûr, on rencontrera toujours des partisans d'un tiens vaut mieux que deux tu l'auras, et qui préconisent de choisir, soit la voie de l'éveil, où l'on pèle la pensée comme un oignon pour voir quelles motivations elle rapporte dans ses contenus, soit la voie psychique, où l'on s'autorise à s'en remettre à Dieu, qui, il est vrai, dans certains cas particuliers mais très rares, peut faire le travail à la place du mental, comme si l'être psychique s'emparait d'emblée de toute l'intelligence de l'individu. Rarissime.


L'être humain est potentiellement prêt à être simultanément:
libre, par l'éveil dans le Soi,
et soumis au Divin, par un contact avec le Supramental.




Nous vivons donc le début d'une époque qui n'a peut-être jamais eu lieu sur la terre, et c'est ce que Sri Aurobindo s'est tué à mettre en œuvre. Le soi ne mène pas à la libération terrestre. Il faut donc trouver des plans dynamiques, et si, au sommet, le supramental est si puissant qu'il doit lui-même se limiter dans son instrument, il existe d'autres plans intermédiaires, et tous ces plans-là se rejoignent à partir de la reconnaissance en soi de l'être psychique, et de la reconnaissance du Divin proprement dit, dont le supramental est la force exécutrice. Tous les ignorants qui veulent escagasser le chemin, la voie, dans une seule représentation, font fausse route. Le réveil de l'âme profonde peut engendrer le besoin de se libérer de la pensée, et la réalisation du Soi peut engendrer le besoin d'adhérence absolue au réel, dans lequel le samsara est inclus, ce qui est contraire à la vision archaïque des maîtres. Naturellement, la reconnaissance mentale du Divin n'est pas une reconnaissance réelle. Par reconnaissance du Divin, j'entends une expérience concrète (je m'excuse du pléonasme mais je connais des mental très résistants, disons donc une expérience concrète en rupture avec l''état de veille odinaire) que nous ne sommes pas là par hasard, ni seulement pour nous-mêmes, mais pour nous relier à tout ce mystère auquel on doit, en définitive, notre propre existence.


Il y a donc reconnaissance et reconnaissance, de la même manière que la «résignation» est une contrefaçon du lâcher prise. Reconnaître Dieu intellectuellement, c'est se soumettre bêtement à son autorité, et cela ne mène nulle part. Reconnaître le Divin au-delà des mots et du mental, c'est sentir qu'on lui est redevable, et que cela, non seulement ne porte pas atteinte à notre liberté, mais lui donne un sens absolu : celui de la quête infinie, qui ne tiendra jamais dans un itinéraire, dans une forme, dans un dogme, ou même dans une révélation.


Nous sommes donc quelques-uns à affirmer que rien n'est pire que de s'enfermer dans des référents, qui limitent les expériences possibles dans la voie. Oui, le Divin peut être aimé, parce qu'il est lui-même l'Amour, et même davantage, mais en tant qu'êtres humains, c'est le côté amour du Divin qui nous touche le plus. Oui, le mental peut se dissoudre dans le soi, et révéler une autre identité. Cette autre identité ne s'arrêtera plus à jouir du Brahman. Elle voudra, soutenue par l'évidence de sa participation matérielle à l'existence, donner un statut supérieur à l'humain, ce qui s'accomplira par l'ouverture au Divin, irrécupérable, et en fait inconnaissable. C'est lui qui se connaît lui-même à travers l'homme, mais l'homme ne peut pas y accéder. Comme le sommet est inconnaissable, il est particulièrement inutile de se forger des représentations du Divin, du Supramental, et même de l'être psychique. Ces signifiants désignent des signifiés particulièrement profonds, quasi inaccessibles, et en rupture avec le monde mental. Il peut donc être déplacé d'aborder d'une manière mentale ce qui lui échappera de toute façon. Se tourner vers le Divin est néanmoins possible, mais pas avec la tête. L'intelligence peut accompagner le mouvement, bien entendu, mais elle n'en est que très rarement l'origine. Dans certains cas seulement, et ce sont sans doute les meilleurs fondateurs du jnana-yoga qui ont énoncé cette voie, mais l'intelligence sans aspiration, ne sert que les fins du moi lui-même à un niveau quelconque.


L'aspiration peut donc aussi bien éclairer le mental jusqu'au soi, qu'éclairer le coeur vers l'amour et l'être psychique, qu'éclairer le corps vers l'intégrité physique. L'aspiration m'a personnellement suffi à atteindre tous les plans dits transcendantaux, elle a commencé par s'emparer du mental, qui est devenu à chaque instant le critique de la perception en cours, dès l'enfance, elle s'est ensuite emparée de mon être vital, au début de la transformation supramentale, qui a pu consentir pendant de longues années de nombreux sacrifices de satisfactions, au prix d'un véritable enfer, mais il fallait passer par là, je l'ai su plus tard. Enfin, il arrive que l'aspiration soit purement physique dans des moments extraordinaires où tout le corps devient conscient du Divin, un aspect particulièrement cher à Satprem, mais qui ne contient qu'une petite partie du mystère supramental. Ces avancées ne peuvent néanmoins pas se produire souvent, étant donné la résistance du corps humain né de la nature, et la résistance globale, mais ces expériences-là, qu'il m'arrive de faire spontanément et sans raison apparente, sont exactement dans la ligne de l'expérience de Mère. La dernière remonte à l'été 2004. Tout était transfiguré, aussi bien mon identité que la nature, qui n'était plus mue par elle-même mais par le Divin. Tout le corps était pris dans un bain formidable, et j'ai sans doute vu un lointain avenir, à condition que l'homme survive. Aucune évocation n'est possible, c'était bien au-delà de la sensation du supramental dans le physique, à laquelle je me suis habitué. C'était absolument tout qui répondait au Divin, en moi sur tous les plans, et dehors également. Le supramental n'est donc un mythe que pour ceux qui ne le vivent pas, pour ceux qui le vivent, il est l'origine et la fin, qui nous écrase dans son étau, parce que le corps physique n'est pas fabriqué par lui, mais par la nature. Mais Sri Aurobindo a retrouvé l'interface, ce qui est la révolution la plus importante de tous les temps, ce que tout le monde ignore pour le moment.


Pourtant, il demeure impossible de fixer un but particulier au supramental. Cela se ferait par l'addition de critères séparés, alors que le supramental, hors de toute atteinte intellectuelle, vit l'unité dans la multiplicité, ce qui est incompréhensible de l'extérieur. Le supramental fracasse et escagasse les parois entre les choses, et la matière, comme la vie, possèdent une interface inconnue avec lui. Même les maîtres propres sur eux l'ignorent, ou ne veulent pas le reconnaître, en se débarrassant de la finalité de l'incarnation par le samsara. On en revient donc au point de départ. C'est le moment de relire cette lettre, et de comprendre, que hors votre expérience, rien n'est réel. Et cela vaut pour les instructeurs, les anti instructeurs, les francs-tireurs, et naturellement pour moi, également. Maintenant à vous de voir si ça vaut la peine ou non de se battre sur les signifiants vides, comme le proposent certains, qui laminent tout sur leur passage, dans un but qui personnellement ne m'apparaît absolument pas. Moi je dis que non, que ce n'est pas la peine de s'attacher à de meilleures définitions de l'être psychique, à une approche plus ciblée du supramental, à moins que cela ne permette le chemin du signifié, ce qui est fort peu probable.


Alors que je jouissais déjà de la libération, rien en moi n'a osé s'emparer de la vision de Sri Aurobindo. Je sentais qu'elle était infiniment supérieure à tout le reste, c'est tout. Il m'a transmis, mais je le savais déjà pertinemment, qu'il n'existe pas de voie, puisque toutes sont aussi bonnes quand elles sont suivies correctement, et pour le reste, et bien, oui cette supériorité incontestable, il vaut mieux la laisser immaculée que s'en prévaloir d'une manière quelconque. La loi est dure, mais c'est la loi. N'oubliez pas que le mental est là pour cautionner vos erreurs, s'il reste le moins du monde relié à votre vital. Oui, la théorie des guna mène au Divin, si ce n'est pas qu'une théorie, pas qu'un signifiant, si l'on remonte aux signifiés, comme d'habitude. Il n'y a que ça, pas la peine de chercher plus loin. D'ailleurs un ou plusieurs autres ne disent rien de plus, mais ils en font tout un fromage, il reste donc à voir dans quel but un certain niveau de vérité est manifesté. Même les hautes expériences spirituelles demeurent le fait d'individus particuliers, et l'appréciation de sa propre vérité est donc sujette à caution. L'on est libéré de ce problème avec le supramental, puisqu'on peut supposer qu'il se retire de qui ne jouerait pas son jeu. Il y a donc une vérité, même supérieure, par être, et nul ne peut prétendre la représenter aujourd'hui, puisque la vérité est en mouvement, ce qui est aussi une nouveauté. On ne peut plus «s'asseoir» sur le Soi et s'imaginer être parvenu au bout, ou vivre le Christ sans devoir se défendre chaque jour, si c'est le vrai qu'on incarne bien entendu, et non une de ses centaines de contrefaçons. Il reste à vivre une guerre placide, et préserver son aspiration,

Sinon vous tomberez sur du faux amour
Du faux supramental,
De la fausse connaissance,
Du faux Soi.


Si ce n'est pas ce que vous souhaitez, alors, libérez-vous, et ne traitez exclusivement que de votre expérience. Rembarrez toute personne qui ne reconnaît pas votre expérience sous prétexte qu'elle ne serait que projection. Tout le monde surestime ses expériences, il est vrai, et certains plus perspicaces que d'autres, veulent ramener les choses à de plus justes proportions, mais cela peut être également rien d'autre qu'un système, qui dément formellement les intentions pures de l'individu, agissant toujours à charge contre ceux qui veulent s'élever, comprendre, se donner au Divin, — sous prétexte de leur incompétence en la matière. C'est à vous de différencier l'expérience de la projection, et de vous méfier autant de qui veut vous rabaisser, par principe, y compris sur le web, que de celui qui veut vous flatter. Il y a des forces derrière les textes. Nous devons dépasser toute scorie émotionnelle, mais justement, certains n'hésitent pas à les utiliser, et il est donc conseillé de sentir dans quelles fins tel ou tel correspondant vous «met le nez dans votre caca», ou au contraire vous félicite pour vous séduire, et se sécuriser lui-même dans ses illusions par un soi-disant partage. Il n'y a en quelque sorte qu'à désosser le sentiment ou le souvenir de ce que vous avez vécu, et voir ce qui perdure maintenant, pour vous relier en profondeur à votre aspiration. Les expériences de lumière peuvent laisser des traces, comme étant l'envers des traumatismes, mais comme les traumatismes, elles ne s'intègrent pas toujours facilement, vu qu'elles se dissolvent dans le temps et descendent en perdant leur pouvoir dans toutes les parties matérielles de l'être.


L'autre peut se tromper, c'est l'autre, il n'est pas infaillible, même s'il s'en donne l'air. Son expérience n'est que son expérience, et même hautement spirituelle ou avancée, il ne peut vous en transmettre qu'une petite dose. Travaillez pour le Divin, c'est-à-dire en fin de compte pour vous-mêmes, si l'aspiration est absolue et parfaite. Si tel n'est pas le cas, il faut savoir départager la «consécration», tournée vers le Divin, du travail sur soi, tourné vers l'amélioration de son être incarné, par la connaissance de soi. Méditation quantique a été prévue à cet effet. On ne peut pas rêver d'unité globale dans la juridiction du temps. On passe forcément d'un mobile à un autre, du moi au non-moi. Je vous conseille d'accepter l'écartèlement cardinal défini dans méditation quantique, et d'œuvrer aux jonctions des quatre mystères, intuitivement. Si vous fomentez une méthode, ça se cassera la figure. Si vous laissez faire, le mental peut carrément dégorger ses projections utilitaristes dans le 3, ses projections vitales dans le 4, ses projections égocentriques dans le 1, et ses projections idéales dans le 2. Les signifiants vides en prennent plein la tronche, et il est même amusant de déchiffrer son propre organigramme proportionnel. Souvent, un mystère défaillant est compensé par un excès dans un autre. C'est particulièrement parlant dans les axes, un déficit de présent authentique est compensé par une rigidité du moi inexpugnable, un abandon au présent exagéré donne des personnalités molles, un manque de racines perso pousse vers la vie imaginaire en 2, transcendantale ou pas, un manque profond d'idéal renforce les prérogatives du moi dans son mode contingent.


Bon, tout ça ce ne sont que des mots, il reste à pratiquer. Loin de moi le projet de vous balancer des signifiants sans signifiés derrière.






Yin et yang sont sur un bateau.

Yin tombe à l'eau et barbote sans trop se soucier de ne pas savoir nager car elle se dit qu'elle va profiter de l'occasion pour apprendre, et que si elle n'y parvient pas, yang, qui a réponse à tout, viendra la sauver. Mais yin sent trop que l'eau est une chose merveilleuse, et surprise par sa contemplation, elle en oublie de trouver les gestes qui la maintiennent à la surface. Elle sait qu'elle va s'épuiser et couler, et elle attend que Yang vienne à la rescousse. Mais non. Yin coule mais elle est sauvée par une tortue géante qui l'emmène au bord. Rejoint par Yang, Yin s'écrie «heureusement que la tortue est passée, sinon je serais morte !». Yang ne réagit pas. Yin finit par lui demander: pourquoi n'es-tu pas venu me sauver, je suis sûre que tu sais nager toi, ou tu aurais pu rapprocher la barque, fort comme tu es ! - Tu ne me l'as pas demandé, dit yang, la conscience tranquille, or je t'ai bien observé et tu avais cent fois le temps de m'appeler. - Mais cela allait de soi que dans un cas pareil je n'avais pas besoin d'appeler pour que tu viennes à mon secours, non? réplique yin. - Dans ton esprit à toi, certainement, mais moi je m'appelle Yang, et je ne me mêle de rien si l'on ne me le demande pas. J'ai assez à faire avec ce qui me concerne.

Yin et yang sont sur un bateau.

Yang tombe à l'eau. Il ne sait pas si bien nager que cela, et bien qu'il se maintienne en surface, il réalise qu'il n'aime pas cet élément, l'eau, insaisissable, sur lequel on ne peut pas avoir de prise. Il essaie de ne pas bouger pour réfléchir, mais comme il n'a pas trouvé la position ni rempli ses poumons, il voit que ça ne marche pas, et il passe derechef à des mouvements désordonnés. Zut alors, même les chiens savent nager, se dit-il. Il se sent si humilié d'être là impuissant, qu'il ne parvient pas à faire bonne figure. Mais comme il est très fort, il surnage en faisant des tas d'éclaboussures et ne prend pas peur tout de suite. Néanmoins, il ne parvient pas à se diriger vers le bateau, et la rive est encore plus loin. Cela commence à l'agacer. Il fatigue. Il a envie de hurler: «yin, débrouille-toi pour rapprocher le bateau rapidement, espèce d'imbécile», mais avouer qu'il a besoin de yin, ça lui fait mal au cœur, et il se demande s'il ne préfère pas se noyer. Naturellement, Yin n'y tient plus, et a même commencé il y a belle lurette à rapprocher le bateau en dépit du courant avec des efforts insensés, et, finalement, exténuée, Yin parvient à venir avec l'esquif tout près. Dans un sursaut, Yang s'accroche à la barque, à bout de souffle, alors qu'il allait bel et bien couler. Yin s'étonne du silence de Yang. «- Tu ne me remercies pas de t'avoir sauvé?». Yang la regarde avec dédain. «Mon heure n'était pas venue, que veux-tu, tu n'y es pour rien; et puis c'était ton intérêt de me sauver, qu'est-ce que tu deviendrais sans moi?». Yin n'en revient pas, pleurniche un peu et se reprend: «c'est vrai, qu'est-ce que je deviendrais sans toi, mais je t'ai sauvé par amour, pour que tu vives, et non parce que j'ai besoin de toi».

Yang est vexé d'avoir une dette vis-à-vis de yin, alors que yin ne s'attribue même pas le mérite d'avoir sauvé yang, ce qui compte c'est qu'il soit vivant.

Il y a des milliers d'années que yin et yang communiquent à coups de malentendus, mais c'est ce qui assure la marche du monde.